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Publié par Dreuz Info le 23 juin 2007

Toute nation se construit sur des mythes. D’autant plus si elle est sous le coup d’un traumatisme profond.

Erigé en symbole, Jean Moulin est devenu un personnage mythique, et les biographies qui ont paru à son sujet ont aidé à construire la légende.
 
Dans un pays aussi intellectuellement sectaire, entre une gauche totalitaire, perturbée par son soutien au communisme, et une vieille droite toujours traumatisée par l’Occupation, écrire la vraie histoire de France est un pari risqué. On pourrait ajouter : écrire de l’histoire tout court, tant les auteurs qui s’y attèlent sont jetés aux orties s’ils ne respectent pas la doxa commune. Les auteurs du Livre noir du communisme en savent quelque chose, eux qui ont été conspués par les vieux marxistes à la mode Gilles Perrault pour l’écriture d’un ouvrage qui aurait été applaudi partout ailleurs. Héritage de la monarchie qui jetait les dissidents à la Bastille ?
 
L’historien Jacques Baynac fait partie d’une autre France. Sans chercher à plaire à quiconque, il expose les faits et explique avec un luxe de détails inouï l’histoire de la résistance française, la vraie, non pas celle que le mythe gaulliste vous a apprise à l’école.
 
Dans un volume prodigieux de près de 1’000 pages au prix avantageux, les trois années de clandestinité du préfet Jean Moulin sont explorées comme jamais elles ne l’avaient été auparavant. S’appuyant sur les archives américaines, anglaises, russes, portugaises, allemandes et suisses, recoupant ses informations avec minutie, l’historien présente un autre Jean Moulin, à des lieues de la légende. Le jeune préfet de Chartres n’est pas entré dans la résistance comme tout un chacun. Pendant la guerre d’Espagne, il était chargé par le gouvernement français de superviser les transits secrets d’armes vers l’Espagne républicaine, un trafic mené de concert avec les Russes. Dès l’Occupation, Moulin choisit d’abord l’exil aux Etats-Unis, mais échoue tout près du but. C’est à ce moment-là qu’il pense entrer en résistance. Baynac montre ses premiers pas hésitants dans la clandestinité. Arrêté lors de son premier voyage secret, sous le pseudonyme de Joseph Mercier, il est immédiatement repéré par la police française, qui annonce à ses supérieurs l’existence d’un certain « Jean Moulin, ex-préfet » !
 
Avec une foule de références, Baynac montre les tâtonnements du futur héros. Taupe pour la centrale de renseignement russe à Paris, Moulin multiplie les voyages à Londres où il se place sous la houlette de De Gaulle. Baynac en profite pour analyser plus longuement des débats trop longtemps occultés par l’orthodoxie gauloise, à savoir l’attitude arrogante, méprisante et catastrophique du général, la haine qu’il suscitait chez Roosevelt et Churchill, et les mesures que ces derniers prirent pour tenter de l’écarter du commandement des Forces françaises libres.
 
Cet ouvrage génial s’achève sur une description minute par minute, fascinante, de la dernière réunion de Caluire. Baynac est très convaincant lorsqu’il démontre que Klaus Barbie avait infiltré la Résistance, que René Hardy ne peut en aucun cas être accusé de « traîtrise » à Caluire, qu’aucun des éléments à charge contre lui ne tient la route. Acquitté par deux fois par un jury, Hardy, selon l’auteur, aurait été désigné à la vindicte populaire pour offrir le tableau d’un Jean Moulin trahi par ses proches plutôt que celui d’une Résistance réduite en miettes par la Gestapo et les renseignements nazis au printemps 1943, alors que la direction de la France libre était, dans le même temps, menacée de démantèlement par les Alliés à cause du général De Gaulle.  
Baynac dérange la doxa, et c’est très bien ainsi. Il n’y a guère plus qu’en France que l’on méconnaît le général De Gaulle, considéré par Eisenhower comme la pire nuisance de la guerre pour les Alliés, excepté le climat. 

Sous le feu continu de la critique, Baynac offre un volume somptueux, d’une richesse incroyable, qui suscitera l’admiration autant des vrais patriotes que des passionnés d’histoire et des férus d’espionnage. Et vexera tous les autres. D’où les controverses.

 
« La biographie la plus complète de Jean Moulin » lit-on sur le 4e de couverture. On devrait ajouter : de l’histoire de France, de la vraie. Enfin.
 
 Présumé Jean Moulin, de Jacques Baynac, Paris, Grasset, 2007, 1’104 pages avec index et bibliographie, 33 euros

L’ignoble Che Guevara 

Un mythe antiaméricain : le général Custer 

L’historiquement correct 

In memoriam

 
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