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Publié par Dreuz Info le 14 septembre 2007

A LIRE ABSOLUMENT 

CE QUE L’ON DIT REELLEMENT DANS LES CHANCELLERIES

Par Sebastien FUMAROLI, politique internationale, été 2007

(Politique internationale est une revue de luxe éditée pour les décideurs du monde, http://www.politiqueinternationale.com/)

« Le moins que l’on puisse dire, c’est que la gestion politique de la guerre par l’Administration Bush a été très habile, jusqu’à contraindre les Démocrates à la capitulation. » 

Depuis la victoire démocrate au Congrès en novembre 2006, la guerre d’Irak s’aggrave d’une autre guerre à Washington entre George W. Bush et son opposition démocrate. Pour la première fois depuis le début de l’invasion, et en partie à cause d’elle, une Amérique divisée est sortie des urnes : une majorité d’Américains a clairement répudié le bushisme et le président se voit contraint de composer avec un Congrès hostile. L’Administration Bush, même désavouée par l’électorat, refuse de convenir. La guerre du terrorisme gagne à ses yeux en crédibilité et en héroïsme du fait même de l’ampleur du chaos irakien. De l’expédition américaine en Irak, et de sa gestion politique et militaire, dépend désormais l’issue des élections présidentielles de 2008. Mais aussi le sort du nouveau républicanisme américain, dont Dick Cheney et Karl Rove restent, dans l’entourage du président, les gardiens impavides. Le vote par les Démocrates des crédits demandés par le président Bush  au Congrès pour continuer sa guerre perdue en Irak aura été leur dernière victoire. 

Les artisans du bushisme

Le vice-président Cheney appartient à une génération politique traumatisée par le Watergate, la guerre du Viet Nam, la défaite de l’Amérique et le spectacle de l’impuissance de la fonction présidentielle.  Au cabinet du président Gerald Ford,   et au côté du secrétaire d’État Kissinger, il a assisté avec le jeune Donald Rumsfeld, lui-même en poste à la Maison-Blanche, à la tragédie de la chute de Saïgon en 1975. Cette équipe républicaine n’a jamais oublié ce désastre et chacun de ses membres garde une haine violente pour le parti de la défaite. Ils n’ont jamais pardonné aux Démocrates d’avoir humilié l’Amérique en refusant d’accorder au président Ford les crédits militaires qui auraient, selon eux, permis de l’emporter ou, du moins, de sauver l’honneur du drapeau. Leur volonté de revanche politique vient de loin. Sous Reagan, ils ont approché les centres de décision pour, finalement, en forcer la porte sous les présidences Bush père et fils. Mais c’est avec le 11 Septembre qu’ils ont compris que le Parti démocrate pouvait être durablement affaibli et perdre toute chance d’une seconde parenthèse Clinton. 

Karl Rove, l’homme de l’ombre qui a inventé George W. Bush, fut le grand artificier de cette Politique. Âme damnée du Parti républicain, il consacre depuis trente ans toute son intelligence et son machiavélisme à cette revanche. Son nom apparaît pour la première fois, fugitivement, dans l’affaire du Watergate. De Nixon, Rove passe en 1977 au service de la famille Bush. Il quitte Washington pour le Texas où il devient le tuteur de G. W., éduqué dans le Sud : il a reconnu dans le jeune loup l’étoffe d’un futur président. Dès cette époque, Karl Rove a prévu le tournant de la politique américaine qui devait mettre fin au cycle long du New Deal, et inaugurer un cycle long du républicanisme. 

En 1994, c’est la première victoire : Bush Junior devient gouverneur du Texas et – fait sans précédent depuis la guerre de Sécession – une majorité des États du Sud a voté pour le Parti républicain. En 2000, Karl Rove parachève son grand oeuvre : George W. Bush est élu président avec les voix des électeurs du Sud, qui accordent désormais leurs suffrages au parti conservateur. C’est la fin de l’alliance entre la gauche syndicaliste et la partie la plus réactionnaire des Démocrates sudistes qui avait permis l’élection de Roosevelt et la politique démocrate du New Deal. Désormais, le Parti républicain est en mesure d’épouser toute l’opinion réactionnaire des États-Unis. Le mérite incontestable de Karl Rove, remarquable sociologue du corps électoral américain, est d’avoir pris la mesure des mutations du Sud, enrichi par le pétrole et encadré par l’évangélisme baptiste.

Le 11 Septembre a donné
au bushisme une chance supplémentaire d’asseoir son ascendant sur l’Amérique conservatrice. Rove, le premier, a relevé un trait fondamental dans la psychologie politique des Américains : le Parti républicain, au moins depuis le milieu des années 1960, a joui d’un avantage sur les Démocrates en matière de sécurité nationale. Cet avantage, les Républicains l’avaient perdu après la guerre froide. Mais avec l’attaque du 11 Septembre, Rove a compris très vite, et l’a dit explicitement en janvier 2002, que le plus sûr moyen pour les Républicains de rester longtemps au pouvoir, c’était de jouer la carte de la sécurité nationale. En 2004, Bush a gagné sa réélection en convainquant une majorité d’Américains de l’existence d’un lien effectif entre le terrorisme, l’Irak et les valeurs morales. Il saisissait l’opportunité de la guerre pour consolider l’hégémonie des valeurs conservatrices et religieuses et l’identifier à la défense de l’Amérique agressée. 

En décembre 2005, Dick Cheney est allé encore plus loin : il a explicitement affirmé que le 11 Septembre avait changé les règles de la présidence des États-Unis. « Tout ce qui s’est passé autour du Watergate et du Viet Nam pendant les années 1970, a-t-il déclaré, a contribué à affaiblir l’autorité dont le président a besoin pour être efficace, tout particulièrement en ce qui concerne la sécurité nationale. » Pour Dick Cheney, l’Amérique est en guerre quasi totale depuis le 11 Septembre. Les pleins pouvoirs au président ne sont donc pas un régime d’exception, mais la réponse républicaine aux exigences du moment, les Démocrates n’ayant d’autre choix que de devenir des « Républicains en plus faibles ». Pour Rove et Cheney, la « guerre contre la terreur » est d’abord une arme sans réplique de politique intérieure. Y compris et surtout dans les moments de défaite.

« En réalité, la défaite du bushisme aux élections parlementaires de 2006 est ce qui pouvait arriver de mieux au Parti républicain dans la perspective de l’élection présidentielle de 2008 »

Les Démocrates l’ont emporté à l’automne dernier parce qu’ils se sont engagés à gérer autrement la crise américaine au Moyen-Orient. Or, paradoxalement, la politique étrangère est le seul domaine où l’anti-bushisme démocrate est incapable d’agir. Le président des États-Unis demeure le commandant en chef des armées. Ses prérogatives et son pouvoir en politique étrangère sont affaiblis, mais restent considérables. La seule manière, pour les Démocrates, de faire barrage aux décisions de la Maison-Blanche sur l’Irak consiste à refuser de voter les crédits de la guerre, comme ils l’avaient fait au temps du Viet Nam. Or, de ce point de vue, le « syndrome Viet Nam », qu’ils ont payé très cher sur le plan politique, les effraie plus que jamais. Dès lors, comment éviter de « collaborer » avec Bush et de prendre le risque de décevoir une base électorale majoritaire qui attend un retrait du théâtre irakien ? En réalité, la défaite du bushisme aux élections parlementaires de 2006 est ce qui pouvait arriver de mieux au Parti républicain dans la perspective de l’élection présidentielle de 2008. En effet, si le Congrès était resté républicain, Hillary Clinton ou Barack Obama – les deux favoris à l’investiture du Parti démocrate – n’auraient pas eu à s’inquiéter pour leur élection à la Maison-Blanche. Dans le sillage prévisible de la plus humiliante défaite de l’histoire de l’Amérique, le triomphe de l’un ou de l’autre était assuré. On comprend ainsi pourquoi, au soir du 7 novembre, Karl Rove pouvait se féliciter de la déroute de son propre camp : « Le républicanisme américain, affirma-t-il, est bien vivant et se porte très bien. Il est même bien possible qu’il reconquière la majorité en 2008 ».

Parti démocrate : de la victoire à la capitulation

Comment George W. Bush, désavoué par les urnes, peut-il six mois plus tard rassembler derrière lui les Démocrates du Congrès, procéder à un renfort de troupes et engager une stratégie offensive en Irak ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que la gestion politique de la guerre par l’Administration Bush a été très habile, jusqu’à contraindre les Démocrates à la capitulation. 

Bush est, en effet, parvenu à refonder le consensus initial autour de sa guerre en Irak non plus sur une base idéologique (celle du bushisme marqué par l’influence des intellectuels néoconservateurs), mais au nom de l’intérêt général de la nation pilote du monde. Une telle prouesse n’a pu être exécutée qu’avec le consentement des Démocrates, qui ont prouvé que, décidément, la guerre d’Irak leur collait à la peau. Beaucoup plus qu’on ne le croit en Europe. 

Dès l’annonce de la défaite des Républicains, George W. Bush a sacrifié sur le champ son secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld. Par ce geste symbolique, Bush a voulu montrer à l’opinion que son autorité ne se réduisait pas aux aléas de l’expédition en Irak, et que sa légitimité de président reposait sur une base populaire autrement plus large et plus solide.

Le rapport Baker-Hamilton aura été son second fusible. Ses recommandations sonnent comme un désaveu de la stratégie des faucons néoconservateurs, mais non de la guerre elle-même. Le groupe d’étude sur l’Irak (où a siégé Robert Gates avant qu’il ne remplace Donald Rumsfeld à la tête du Département de la Défense) recommande une reprise du dialogue avec l’Iran et la Syrie afin de donner à l’Amérique les moyens de jouer au Moyen-Orient un rôle d’arbitre. Il souhaite revenir à un cadre multilatéral qui impliquerait les États arabes voisins dans un règlement régional du problème irakien. C’est, en somme, le retour à la politique traditionnelle d’une balance of power au Moyen-Orient. Le même rapport pose, en outre, comme condition sine qua non au succès de la lutte contre le terrorisme la résolution du conflit israélo-palestinien et préconise le retrait d’Irak de la majorité des divisions de combat de l’armée américaine au plus tard en mars 2008. Délai précieux pour George W. Bush. 

Il est impossible de croire que ce rapport – piloté par James Baker, l’avocat de la famille Bush, qui a fait élire G. W. Bush en démêlant en sa faveur l’imbroglio du comptage des voix en Floride lors de l’élection de 2000 – n’ait pas été négocié dans l’intérêt profond du président. James Baker a aidé avec doigté Bush à neutraliser les Démocrates et lui a proposé une solution de rechange, fondée non plus sur les utopies idéologiques des néoconservateurs, mais sur la base bipartisane de l’intérêt national. Telle est la carte maîtresse qui offre à Bush les moyens d’un double jeu victorieux dans la guerre ouverte au Capitole. 

Le 10 janvier 2007, le président choisit d’écarter tout retrait et engage un bras de fer avec les Démocrates. Il lance la bataille de Bagdad avec un nouveau commandant en chef, le général David Petraeus, et l’envoi d’un contingent supplémentaire de 30 000 hommes. Washington laisse également entendre qu’un bombardement des installations nucléaires iraniennes est possible, voire probable. Ayant montré des preuves de fermeté, il peut donner des gages au plan Baker-Hamilton. Ainsi, Washington accepte d’entamer des négociations directes avec Téhéran (conférence de Bagdad du 1er mars ; conférence de Charm el-Cheikh des 3 et 4 mai ; et ouverture de pourparlers directs à Bagdad entre les ambassadeurs américain et iranien pour étudier une cogestion de la sortie de crise en Irak). James Baker ne manque pas l’occasion d’affirmer, dans une tribune du Washington Post, que la nouvelle stratégie militaire mise en oeuvre par l’Administration Bush en janvier 2007 repose sur la nécessité d’un accord bipartisan, celui-là même qui a présidé aux recommandations du groupe d’étude sur l’Irak.

Le « grand deal » attendu a finalement eu lieu. La fausse victoire du Parti démocrate s’est transformée six mois plus tard en capitulation. Le 23 mai 2007, la majorité démocrate a accordé à un président Bush lâché par l’opinion, affaibli dans son propre parti, les crédits dont il avait besoin pour continuer sa guerre, sans même le contraindre au moindre calendrier de retrait. Les trois sénateurs qui briguent l’investiture démocrate ont voté contre : Hillary Clinton, Barack Obama et Christopher Dodd. Ils ont cru ménager l’avenir : en fait, George W. Bush a réussi à renvoyer les deux favoris de la présidentielle de 2008, Obama et Clinton, en dehors du consensus bipartisan et national. 

Comme pour aggraver le sentiment de culpabilité des Démocrates face à eux-mêmes et à leur manque d’audace, le jour même de la reddition est paru aux États-Unis un rapport qui révèle que le Pentagone et le Département d’État avaient été dûment avertis, avant mars 2003, des risques de chaos que l’Irak encourait en cas d’invasion américaine. Après l’inexistence reconnue d’armes de destruction massive, l’absence de liens entre Al-Qaida et Saddam Hussein, on apprend que les conséquences du changement de régime ont été délibérément sous-évaluées, malgré l’avis des experts. Peu importe : Ben Laden l’a rêvé, Bush l’a fait. En attaquant l’Irak, les États-Unis ont créé un foyer de terrorisme international beaucoup plus dangereux que l’Afghanistan, qui justifie a posteriori l’invasion du pays et conforte les convictions du président. « L’analyse judicieuse de la réalité – a déclaré un collaborateur du président Bush lors d’un point de presse à la Maison-Blanche – est un exercice de discernement qui n’est plus adapté au monde tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Désormais, l’Amérique est un empire et, quand nous agissons, nous produisons notre propre réalité. Pendant que vous serez occupés à analyser cette réalité – avec tout le discernement requis – nous, nous continuerons à agir, en en créant de nouvelles » (3). Suivant cette logique surréaliste où les défaites se métamorphosent en victoires, G. W. Bush vient de déclassifier des documents Secret Défense du Pentagone pour prouver que l’Irak est désormais le premier front de sa « guerre contre la terreur » : en janvier 2005, Oussama Ben Laden aurait envoyé sur place Abou Moussab al Zarqaoui (éliminé en juin 2006 par les forces américaines) en vue de préparer des attentats contre les États-Unis. Dès lors, la présence militaire américaine en Irak est parfaitement justifiée.

« La fausse victoire du Parti démocrate s’est transformée six mois plus tard en capitulation »

L’hypothèque démocrate levée, le répit sur le financement des troupes accordé jusqu’en septembre, la guerre peut donc reprendre selon la bonne stratégie du général David Petraeus. Une stratégie cautionnée cette fois par une union nationale retrouvée et même renforcée, puisqu’elle a surmonté au Congrès la division du pays sortie des urnes le 7 novembre. « Il faut s’attendre à des combats très durs pendant l’été », a prévenu le président alors que les 15 000 derniers GI sur les 30 000 soldats annoncés en renfort arrivaient à Bagdad.

Le consensus de l’après-11 Septembre

C’est bel et bien le Parti démocrate, comme l’avaient prévu Cheney et Rove, qui a été la première victime du 11 Septembre. Tous ses ténors ont voté la guerre, d’Hillary Clinton à Joe Biden. Seule figure de gauche à briser dès 2003 l’unanimisme patriotique qui allait conduire les Démocrates au discrédit : l’ancien président Carter. Le fait n’est pas négligeable. Carter n’est pas un pacifiste. Il a porté l’uniforme américain. Lorsqu’il était à la Maison-Blanche, il a augmenté le budget du Pentagone et aidé les guérilleros afghans à combattre l’Armée rouge au nom du djihad. Pour le reste, l’establishment démocrate a, dans son ensemble, été favorable à l’invasion de l’Irak. Deux intellectuels comme Gore Vidal ou Noam Chomsky y étaient opposés, mais ils ne comptent pas.

Dans cette atmosphère de compromission générale, le candidat à l’investiture démocrate Barack Obama, élu sénateur de l’Illinois en 2004, fait figure d’exception. Il a pour lui sa virginité politique et son opposition de la première heure à l’aventure irakienne. Nul doute que, si l’issue de la guerre en Irak devenait un critère décisif, ce double bénéfice lui donnerait l’avantage lors des primaires. 

En vérité, l’intervention en Irak, contre laquelle le Parti démocrate fait aujourd’hui campagne, n’a été possible que parce qu’existait sur le sujet un consensus à gauche. Sans ce consensus, George W. Bush n’aurait pas obtenu de majorité pour déclencher l’invasion. On oublie trop souvent qu’à l’époque de la guerre de Bosnie et du Kosovo les néoconservateurs Paul Wolfowitz et Richard Perle, théoriciens zélés de la démocratisation par la force du Moyen-Orient, côtoyaient les George Soros et Michael Ignatieff, soit l’avant-garde éclairée des intellectuels de gauche du Parti démocrate : tous étaient unis alors par le même idéal de l’usage de la force à fin humanitaire. Cette « génération Bosnie » a facilité le rapprochement des faucons humanitaires de droite et de gauche et leur engagement en faveur de la guerre. Les néoconservateurs ont été la cheville ouvrière de l’union sacrée de l’après-11 Septembre dont le résultat fut, on le sait, de conduire l’Amérique à attaquer un pays qui ne la menaçait en rien. 

À cet égard, l’un des documents les plus importants est certainement le manifeste publié en 1996 dans la revue Foreign Affairs : « Towards a Neo-Reaganite Foreign Policy ». Signé par Bill Kristol (le directeur de l’hebdomadaire bushiste Weekly Standard) et Robert Kagan (l’auteur de La Puissance et la Faiblesse), ce texte jette les bases de la politique étrangère de George W. Bush. Il illustre la conversion du Parti républicain à un interventionnisme mondial visant à éradiquer toutes les tyrannies de la planète. Il défend une conception radicale de l’exceptionnalisme américain justifié par la victoire des États-Unis sur l’URSS. Rejetant la Realpolitik des années Kissinger comme le défaitisme moral démocrate des années Viet Nam, Kristol et Kagan prônent pour l’Amérique un « hégémonisme bienveillant », fondé sur la clarté morale et sur la certitude que la politique américaine est guidée par le Bien. En profondeur, les idéologues du néoconservatisme, venus à l’origine de la gauche, n’ont pas renié leur foi internationaliste, substituant la Grande Nation américaine au socialisme d’hier comme agent de réalisation d’une forme de « fin de l’Histoire ». 

Pour forger ce consensus d’un genre nouveau, le rôle des compagnons de route (et des Républicains modérés) a été crucial : les Thomas Friedman du New York Times, les Fareed Zakaria de Newsweek, les Leon Wieseltier du New Republic, les éditorialistes du Washington Post, tous ont accepté une partie de l’agenda des néoconservateurs. Ils se sont laissé convaincre que Saddam Hussein était un danger. Ils ne l’auraient pas spontanément admis auparavant, tant la chose était invraisemblable, mais, après le 11 Septembre, ils ont fermé les yeux. Du coup, les néoconservateurs se sont mis à penser pour tout le monde, s’adjugeant une hégémonie idéologique grâce au court-circuit intellectuel qui plongeait l’Amérique dans le noir. 

Rien cependant, n’aurait été vraiment possible sans la bénédiction de Tony Blair, le théoricien de la « guerre juste », qui a marqué de son empreinte ce consensus à gauche. Pour mieux mesurer son rôle, il n’est pas inutile de rapporter les propos de Samantha Power, professeur à Harvard. Elle représente cette nouvelle garde intellectuelle du Parti démocrate qui a conseillé Barack Obama pour les affaires internationales entre 2005 et 2006. Elle aussi appartient à la génération Bosnie, mais elle est devenue en 2003 une non-alignée de l’establishment démocrate, après s’être engagée contre la guerre et avoir pris du champ par rapport à ses anciens amis de la gauche interventionniste. « Ce fut, dit-elle, pour moi, un étrange spectacle que de voir Tony Blair, cet homme qui jouissait au sein de la gauche américaine d’un immense crédit, rangé au côté du républicain George W. Bush. En Europe, on ne s’est pas rendu compte de cela, et je sais que de nombreux Anglais sont en désaccord avec moi sur ce point. Mais Blair a eu une grande responsabilité dans cette guerre. Blair s’était engagé pour le Kosovo ; il avait conduit l’intervention en Sierra Leone et dans le Timor Oriental ; et il a joué un rôle stratégique clé en se faisant l’avocat d’une intervention humanitaire. Il a été le seul dans la période qui a précédé l’invasion de l’Irak à invoquer la cause humanitaire. (…) Cette voix étrangère, plus modérée et mieux argumentée que le discours du président américain, a rassuré les opposants démocrates à la politique de George W. Bush et a donné à cette intervention la crédibilité qu’elle n’aurait pas eue sans lui aux yeux de la gauche américaine. » En réalité, autant que l’unilatéralisme de l’Administration Bush, l’idéalisme démocrate et son idéologie interventionniste – dont Tony Blair a été le théoricien – sortent bien mal en point de la déroute irakienne. 

La gauche américaine à la recherche d’un nouveau souffle

Quelles que soient ses chances pour 2008, Barack Obama est le premier des candidats à l’investiture démocrate à avoir clairement posé le diagnostic de l’impasse dans laquelle la gauche américaine s’est enfermée. « Nous nous sommes trop longtemps contentés d’exister par l’opposition systématique, a-t-il déclaré dans un discours de janvier 2006. Nous avons été très forts pour dire non, mais je crois qu’il nous a manqué aussi beaucoup d’audace pour dire oui. » Dire oui, ce n’est certainement pas pour Barack Obama accepter le jeu d’une gestion bipartisane de la guerre organisée par le président Bush, où le Parti démocrate sera toujours l’éternel perdant. Dire oui, c’est au contraire en finir avec l’héritage des années 1990 (les années Clinton) qui a permis l’établissement d’un rapport de force défavorable à la gauche. C’est refuser définitivement de céder au chantage patriotique exercé par les Républicains sur les Démocrates depuis la fin de la guerre du Viet Nam et dont l’antienne a pris un tour nouveau après les attaques du 11 Septembre. De ce point de vue, la candidature de John Kerry en 2004 a été un anti-modèle. « Le problème de John Kerry, c’est qu’il avait honte d’être d’accord avec George Bush », analyse Samantha Power. Leon Wieseltier du New Republic partage ce jugement sur le candidat Kerry et esquisse le portrait-robot d’un profil idéal enfin capable de s’opposer à Bush et à son usage électoral de la guerre contre le terrorisme : « La gauche doit être à gauche en s’opposant à l’anti-darwinisme des Églises, à leur veto sur la recherche scientifique, au démantèlement du Welfare, aux baisses d’impôt inéquitables. Il y a quarante ans, pendant la guerre froide, le Parti démocrate avait trouvé une ligne gagnante : le liberal anticommunism. Le parti défendait alors la puissance américaine, l’utilisation de la force, une politique étrangère missionnaire tournée contre l’Empire du mal, tout en restant attaché à un projet social et culturel progressiste. L’avenir du Parti démocrate dépend de sa capacité à réinventer une doctrine équivalente à l’âge de la guerre contre la terreur. » Autrement dit, redécouvrir, pour le monde de l’après-11 Septembre, ce que la gauche américaine a oublié depuis le Viet Nam. 

Dans un livre intitulé The Good Fight : Why Liberals – and only Liberals – can Win the War on Terror and Make America Great again (4), Peter Beinart, autre célèbre plume du New Republic, a offert à la gauche américaine le corps de doctrine qui lui manque pour vaincre le républicanisme bushiste et, si possible, dès les élections de 2008. Face aux intimidations de l’Administration Bush, les Démocrates ont, selon lui, besoin de se réapproprier les principes politiques fondateurs de l’Empire américain, tels qu’ils les ont eux-mêmes élaborés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Par ce retour aux sources, la gauche américaine serait bien inspirée de procéder à un examen de son propre idéalisme que les néoconservateurs ont discrédité en Irak. Sous le règne révolutionnaire des néocons, l’idéalisme américain, qui cultive une foi inébranlable dans le progrès héritée des Lumières, s’est transformé en jacobinisme robespierriste, déterminé à couper les têtes des tyrans et à exporter la démocratie par les armes. 

Pour soigner ces dérives, Peter Beinart effectue un retour aux premières années de la guerre froide, à la lumière de la politique de George Kennan, le père de la doctrine Truman. Il ressuscite à cette occasion la pensée du pasteur germano-américain Reinhold Niebuhr que George Kennan considérait comme son inspirateur. Ce livre est un voyage dans la politique américaine des années 1950 – une époque où la droite était encore préservée de tout néoconservatisme et la gauche exempte de cette culpabilité maladive qu’allait bientôt lui inoculer l’expérience vietnamienne. Peter Beinart montre ce qui distingue fondamentalement les Démocrates des Républicains – ligne de partage que la guerre d’Irak a brouillée, jusqu’à finir par la rendre presque illisible. L’identité conservatrice, écrit-il, se fonde sur la crainte de voir l’Amérique perdre de vue son propre exceptionnalisme alors que l’identité démocrate repose, elle, sur la peur qu’inspire l’Amérique elle-même. Pour s’opposer à Bush, la gauche américaine doit savoir résister au détournement de sa propre identité. C’est le seul et véritable antidote au bushisme. À défaut, celui-ci risque de devenir, dans sa version bipartisane de la guerre, le consensus définitif de l’Amérique de demain, quel que soit le vainqueur en novembre 2008.

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