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Publié par Dreuz Info le 23 avril 2008

  

 

« Je sais ce qui est arrivé ce jour-là, et quand le monde l’apprendra, il sera stupéfait ». Ainsi s’exprime Uzi Arad, un ancien espion du Mossad, à propos de l’opération du 6 septembre 2007. Reprenons la chronologie et analysons ce coup de force.

Flash-back : automne 2002. Les services secrets israéliens soupçonnent la Syrie d’être le point de chute de l’armement du régime irakien. Bien avant la chute de Bagdad, des katsas (agents) du Mossad s’étaient infiltrés clandestinement en Syrie et dans la vallée de la Bekaa au Liban, là où de multiples sources concordantes indiquaient que les services de Saddam Hussein transféraient l’armement lourd du régime, auparavant revendu aux Syriens par l’entremise des Russes. Les Américains savaient que Saddam Hussein avait reçu l’aide des Français et des Russes avant la guerre, respectivement par la voie diplomatique et la voie militaire. D’un côté, les Français informaient Bagdad des discussions secrètes tenues entre George Bush et Jacques Chirac, ce qui permettait aux Irakiens d’anticiper toute nouvelle manoeuvre des Américains à l’ONU. De l’autre, les Russes avaient dépêché plusieurs agents de haut rang, dont  le général Yevgeny Primakov, directement sur le terrain. Ancien proche de Eltsine et ex-directeur du KGB, Primakov avait pour mission d’aider les Irakiens à « nettoyer leurs sites ».

Il ne s’agissait pas d’une opération particulièrement originale. Durant la Guerre Froide, l’URSS avait fourni du matériel militaire à des pays alliés, et cette pratique s’était poursuivie après la chute du mur de Berlin et la dissolution de l’empire soviétique. Dans l’organigramme russe, le SVR devait s’acquitter d’une opération spéciale, baptisée Sarindar (« sortie de secours », en roumain). Plusieurs pays de l’ancien bloc de l’Est connaissaient cette règle tacite selon laquelle aucune arme de fabrication russe ne devait tomber entre les mains de l’ennemi. Or l’Irak est un très bon client. Dont acte.

En novembre 2002, une armée d’espions russes entre en Irak depuis l’ouest et s’établit dans la province d’Anbar, la plus étendue du pays. Plus tard, pendant l’offensive alliée, les agents du SVR se battront contre les forces spéciales australiennes et les commandos de la CIA au cours d’affrontements qui ne figureront dans aucun livre d’histoire. Mais revenons à la veille de 2003. Primakov atterrit à Bagdad. L’opération nettoyage commence immédiatement.

Le commandant Ion Mihai Pacepa, ancien directeur des services secrets roumains, avait briefé les Occidentaux sur les intentions russes. Les Américains savaient. Le Mossad également, ce qui permet à Ariel Sharon de prédire, dès décembre 2002, que le vrai potentiel militaire du régime de Saddam Hussein se trouve déjà entre les mains de Damas. A la veille de la guerre en Irak, les analystes de la NGA, stupéfaits, observent des colonnes de camions passer la frontière. Une avalanche de renseignements atterrit sur le bureau du Mossad et de la CIA. On y parle de fosses de 6/8m de côté et de 25/35m de profondeur creusées par le génie syrien au Liban et en Syrie. Elles auraient reçu du matériel interdit irakien puis auraient été comblées et replantées, le tout sous supervision russe. La Syrie aurait été payée 35 millions de dollars pour ses prestations.

A l’aube de la guerre, Nizar Nayouf, dissident syrien établit en banlieue parisienne, écrit une lettre au journal néerlandais De Telegraaf, dans laquelle il affirme connaître la localisation de ces sites secrets. Le journal publie ses dires. Personne ne dément. Nayouf est immédiatement contacté par la DST, mais refuse de partager ses informations. Les agents français saccageront son appartement de Malakoff pour se venger.

Face à la multiplication des indices liant Irak et Syrie, le LAP israélien, le service de désinformation du Mossad, s’arrange pour que l’affaire retombe comme un mauvais soufflé. Du moins, dans la presse.

Car pour les renseignements occidentaux, la présence d’armes irakiennes dans le pays voisin reste un sujet de profondes inquiétudes. Interrogé par le Sunday Times en 2004, le chef du groupe de recherche américain sur les Armes de Destructions Massives irakiennes, David Kay, souffle à demi-mot que « du matériel dangereux » du régime de Saddam Hussein a, en effet, passé la frontière. A l’été 2004, le chef de l’UNMOVIC, Demetrius Perricos, annonce au Conseil de Sécurité de l’ONU que des « éléments de missiles et de matériel dangereux ont été exportés de l’Irak vers l’étranger à une cadence de mille tonnes par mois ». Pressé de questions par la presse, il botte en touche.  Le reste est classé top secret.  

Fraîchement élu au poste de directeur du Mossad, Meir Dagan réveille ses armées de sayanim (agents dormants) en Syrie. Ils ont tôt fait de déterminer la présence de sites noirs. En 2005 puis 2006, le programme ECHELON de la NSA commence à sillonner le nord de Damas, pendant que les Israéliens quadrillent la frontière avec l’Iran depuis leur satellite Ofek. A cette période, on craint que le matériel irakien finisse par enrichir le programme nucléaire iranien. Mais il n’en est rien, et les services de renseignement occidentaux le réalisent bientôt.

Début 2007, l’ONI, le renseignement de la marine américaine, annonce avoir repéré un navire suspect en route vers Lattaquié, le premier port de Syrie. Les Américains transmettent l’information au Mossad, lequel dispose d’une fourmilière d’informateurs dans le pays. Le chalutier suspect est très vite repéré. Naviguant sous pavillon sud-coréen, il a été déchargé de nuit dans le port de Lattaquié, et ne figure sur aucun registre. Intrigués, des katsas israéliens suivent les convois en partance de Lattaquié et annoncent l’existence d’un site de stockage secret dans la province de Dar el-Zour, au nord de Damas, au bord de l’Euphrate. Le Mossad suggère que des expérimentations avec du matériel radioactif y ont lieu, et que le navire au pavillon « sud-coréen » est en réalité venu de Corée du Nord. L’affaire est grave.

Mise au courant, l’administration Bush hésite. Les Israéliens, handicapés par un ministre de la Défense affable, Amir Peretz, refusent de se risquer dans un nouveau conflit régional. Tout l’été, le service de désinformation du Mossad, le LAP, laisse filtrer des rumeurs de guerre imminente avec la Syrie afin d’intimider l’adversaire. Damas répond en organisant des exercices de protection civile et en clamant être prêt à « couvrir  Tel-Aviv de roquettes ». Finalement, la stratégie israélienne capote. Sur place, les informateurs du Mossad notent que le travail n’est pas perturbé à Dar el-Zour et observent un continuel va-et-vient de scientifiques nord-coréens. Il s’agit d’experts en missiles balistiques. Depuis la fabrication du No-Dong, les Nord-Coréens sont devenus des exportateurs de renom dans tout ce qui se rapporte aux missiles à longue portée. 

Israël commence à s’inquiéter sérieusement, d’autant que l’on sait que la Syrie a été le premier soutien du Hezbollah durant la guerre du Liban, l’été précédent. Les Américains le sont tout autant, eux qui soupçonnent que le gaz sarin utilisé contre leurs troupes par la guérilla irakienne au printemps 2007 a été livré par une Syrie puisant dans ces « sites noirs ». En effet, le 26 juillet 2007, le Mossad sabote un programme de missiles installé dans une base syrienne près d’Alep. Les katsas rapportent que les Scud-C détruits contenaient des ogives de gaz moutarde. Les questions affluent : si la Syrie utilise l’armement irakien pour créer son propre arsenal chimique, serait-il possible qu’elle envisage plus léthal encore ? L’inquiétude autour de Dar el-Zour grandit. Afin de coordonner leurs efforts, Israël et les Etats-Unis lancent une opération conjointe baptisée Orchard (« le verger »). Tous les ressources des deux pays sont engagées dans la collecte d’informations.

Les photos satellites laissent les analystes perplexes : le complexe secret n’a aucune cheminée, ce qui l’empêche de rejeter des gaz radioactifs en cas d’expérimentation comme c’est le cas au centre de Yongbyon, en Corée du Nord. Or le Mossad a des preuves que le site syrien a été construit en 2003, soit à l’aube de la guerre en Irak. Le complexe est donc terminé. De plus, des espions israéliens confirment la présence de scientifiques irakiens évacué par le renseignement syrien avant la chute du régime baasiste. Des experts… de l’atome.

Amir Peretz est limogé en juin 2007. Son successeur se révèle être Ehud Barak. Le choix du premier ministre Olmert n’est pas anodin :  Barak a commandé l’unité la plus secrète de l’armée israélienne : la Sayeret Matkal. En 1973, c’est avec eux qu’il a lancé une action commando à Beyrouth durant laquelle plusieurs membres du groupe palestinien « Septembre Noir » ont été abattus. A peine Barak est-il nominé qu’il fait appel à son ancienne unité, et lui confie une mission : déterminer la nature du site de Dar el-Zour.

 

A Washington, l’administration Bush demande confirmation : le matériel incriminé est-il réellement radioactif ? Le commando de Tsahal est parachuté de nuit aux abords du site. Les commandos de la Sayeret Matkal, en uniforme de l’armée syrienne, s’infiltrent à l’intérieur du complexe et relèvent des échantillons. De retour à Tel Aviv, ils les transmettent aux laboratoires de l’armée. La nouvelle stupéfie tout le monde : oui, l’usine de Dar el-Zour possède du matériel nucléaire. Oui, on y travaille sur des missiles balistiques à longue portée. Oui, le spectre d’une bombe atomique à quelques encablures de Jérusalem n’est plus un fantasme. 

 

Décision est prise d’éliminer le danger. L’opération Orchard entre dans sa phase opérationnelle. Washington renseigne les Israéliens sur les défenses syriennes. Le 5 septembre, la Sayeret shaldag, les commandos de l’armée de l’air,  sont parachutés sur Dar el-Zour. Leur mission ? Marquer la future cible au laser. Le même jour, l’unité de guerre électronique de Tsahal attaque le système de radar syrien de  Tall al-Abuad, qui sera détruit par les chasseurs israéliens avec des missiles Maverick. Libres de tout mouvement, quatre F-16 de la 69e escadrille, venus de la mer, survolent le territoire ennemi sans encombres, appuyés par quatre chasseurs et un avion-espion ELINT, restés à l’arrière. Juste après minuit, le 6 septembre, les pilotes hébreux écrasent Dar el-Zour en quelques secondes en utilisant leurs bombes bunker busters, tuant plusieurs dizaines de Syriens.

 

Plus tard, les satellites espions américains intercepteront des communications de l’ambassade chinoise à Damas annonçant la découverte de cadavres de scientifiques nord-coréens dans les ruines du site. A Pyongyang, Damas, Washington et Jérusalem, on se tait. 


Sur le terrain, les Syriens se hâtent de recouvrir le site avec des tonnes de terre, craignant l’impact des radiations.

En Israël, un officiel, visiblement soulagé, murmure au Sunday Times que la Syrie « préparait une très mauvaise surprise à Israël ». Devant son cabinet, un  Ehud Barak aux anges préfère rester énigmatique : « nos succès ne sont pas rendus publics, mais cela ne veut pas dire que nous n’accomplissons rien. »  
 

En effet. Telle est  l’histoire du 6 septembre. Personne ne sait encore que l’armée israélienne a réalisé, avec un succès insolent, l’opération du siècle.


 

VOIR LE SITE DE DAR EL-ZOUR, TEL QU’IL ETAIT AVANT LE RAID ISRAELIEN, EN 2005 :
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