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Publié par Dreuz Info le 4 octobre 2008

Méir Masri Feki, né au Caire, est politologue et essayiste préoccupé par le sort des minorités au Moyen-Orient et par l’intégration régionale de l’Etat d’Israël. Il est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Toulouse.


Partisan d’un Moyen-Orient pluriel et démocratique, il dirige depuis janvier 2008 un groupe de pression basé à Paris. Le Middle East Pact(MEP), dont il est le fondateur, oeuvre au rassemblement des communautés du Moyen-Orient autour d’un pacte politique régional.


Il intervenait le jeudi 18 septembre, à l’invitation  du London Middle East Institute, au sein du SOAS de Londres, l’équivalent britannique de Sciences-Po, à Paris. Voici la teneur de son discours de Londres, appel aux résistances du Moyen-Orient :


 

 

Mesdames et Messieurs,

 

         J’ai une bonne et une mauvaise nouvelles à vous annoncer.

 

La bonne nouvelle est que d’importants progrès viennent de voir le jour au Moyen-Orient. En Egypte, où la construction d’un lieu de culte autre que musulman a besoin d’une autorisation présidentielle, le chef de l’Etat vient de donner le feu vert pour la construction de deux églises au cours des dix prochaines années. En Arabie saoudite, Sa Majesté le roi Abdallah vient de gracier le travailleur étranger qui avait été arrêté le mois dernier en possession de quelques exemplaires de la Bible. En Syrie, le pouvoir a autorisé les Kurdes à faire usage de leur langue à condition que cela se fasse en privé et à voix basse. N’est-ce pas une excellente avancée dans le domaine des droits de l’homme et des minorités au Moyen-Orient ?

 

Maintenant, je vous annonce la mauvaise nouvelle : les progrès minables dont je viens de parler ne se sont même pas réalisés.

 

 

En Egypte, les chrétiens sont forts de 12 millions d’âmes, soit près de 15% de la population globale du pays. Cela veut dire qu’un chrétien oriental sur deux est Egyptien. Cela veut dire aussi qu’il y a plus de chrétiens en Egypte que de musulmans nationaux en Arabie saoudite, qu’il y a deux fois plus de chrétiens en Egypte que de Juifs en Israël. Cela veut dire enfin que la communauté chrétienne d’Egypte est quatre fois et demi plus nombreuse que l’influente communauté chrétienne du Liban.

 

Et pourtant ces 15% d’Egyptiens ne représentent que 1.5% de la fonction publique de leur pays. Ils sont quasiment exclus des postes à responsabilité, des hauts échelons de l’armée, de la magistrature. Si dans le pays du Nil un non-musulman ne peut devenir gouverneur ou doyen d’une faculté, il ne peut non plus devenir professeur d’arabe ou obstétricien. Sur quatre-cent quarante-quatre députés au Parlement, il n’y a qu’un seul chrétien. Les écoliers chrétiens sont obligés d’apprendre le Coran et la littérature islamique en cours d’arabe, y compris dans les écoles privées chrétiennes, tandis que leurs camarades musulmans ne savent rien du christianisme. Le ministère de l’Education nationale interdit aux bibliothèques des écoles publiques d’avoir des livres religieux non-islamiques. Dans le même temps, toute école, y compris les écoles chrétiennes, est tenue de réserver une salle de prière pour ses élèves musulmans. De lourdes discriminations pèsent sur les chrétiens d’Egypte qui n’ont aucun espace dans les médias officiels, tandis que les cours de religion islamique y sont omniprésents. La construction et la réparation d’une église nécessitent un décret présidentiel, chose rare, tandis que la construction d’une mosquée ne nécessite aucune autorisation préalable et apporte à son auteur d’importantes réductions sur les taxes foncières. Il existe actuellement en Egypte une église pour 10 000 chrétiens. Je me dis parfois que les Juifs ont bien fait de quitter l’Egypte, autrement et conformément à la statistique mentionnée, un homme juif serait monté à la Torah une fois tous les 17 ans. (Dans le Judaïsme on monte à la Torah au moins une fois par mois, et seuls 10 hommes peuvent monter chaque samedi). L’Egypte est pourtant un pays relativement modéré en comparaison avec ses voisins.

 

En Arabie saoudite par exemple, aucune religion autre que l’islam n’est tolérée. Le Coran indique bien pourtant qu’il existait autrefois en Arabie d’importantes communautés juives et chrétiennes. La charia punit de mort l’apostasie ou la déviance, c’est-à-dire la pratique d’un culte autre que musulman. Ces mesures frappent surtout les chrétiens venus d’Asie ou du Moyen-Orient pour chercher un travail afin de nourrir leur famille. Leur nombre élevé (plus d’un million) est astreint à prier en silence ou quelquefois à assister à une messe dans une ambassade lors d’une visite clandestine d’un prêtre. Ces mêmes chrétiens se doivent de voiler leurs femmes quand elles sortent de chez. Ils sont obligés de fermer leurs commerces aux heures de prières et de ne pas manger devant un musulman lors de la période du jeûne du Ramadan. L’ironie veut que Riad soit une des premières capitales à protester contre l’interdiction du voile dans les écoles françaises au nom des libertés individuelles…

 

Même les communautés musulmanes non-sunnites subissent de lourdes persécutions. C’est le cas de la communauté chiite du Hasa (10% de la population du royaume) à qui on interdit toute pratique religieuse non conforme à l’orthodoxie hanbalite (école rigoriste de l’islam sunnite qui a donné naissance au wahhabisme) auquel se réfère l’Etat saoudien. Les manuels scolaires saoudiens appellent ouvertement au meurtre des infidèles. Les sermons télévisés contiennent des incitations à la haine raciale et à la violence, y compris contre les musulmans suivant des rites différents de celui du royaume.

 

En Syrie, si le pouvoir baasiste se revendique d’un progressisme séculier rejetant la répartition confessionnelle – à la libanaise – des sièges au Parlement et des postes dans les administrations, il pratique une politique discriminatoire à l’égard de ces citoyens kurdes et turkmènes. Cette fois ce ne sont donc pas les minorités religieuses qui sont opprimées, mais les minorités nationales. Des dizaines de milliers de Kurdes sont privés de la nationalité syrienne. Privés de pratiquer leur langue, d’entretenir leur culture, Kurdes et Turkmènes sont confrontés à une arabisation forcée.

 

Les Juifs quant à eux, n’ont pas le droit de travailler dans la fonction publique en raison de leurs origines, de même qu’il leur est interdit de se rendre à l’étranger sans l’autorisation des services de sécurité. Plusieurs ONG ont fait état de matériels racistes antisémites dans la presse écrite et électronique. Une société de production syrienne a créé une série télévisée antisémite, Al-Shatat (La diaspora), dont le thème est axé sur le « complot juif mondial » des « Sages de Sion » qui aurait été à l’origine aussi bien des deux guerres mondiales que de la manipulation de l’économie internationale. Le générique de fin de programme « remercie spécialement » divers ministères, dont ceux de la Sécurité et de la Culture, ainsi que la brigade de police de Damas et la Direction générale des Antiquités et des Musées.

 

Le régime baasiste pourchasse tout élément susceptible de porter atteinte à l’unité nationale. Cette conception de l’unité nationale qui veut que l’on soit arabe malgré soi contredit la réalité cosmopolite de ce pays et de la région. Mais le président syrien nous a prouvé qu’il est possible d’être un ophtalmo et ne pas avoir de vision.

 

J’ai cité ces trois pays à titre d’exemples, car si je devais parler de la condition des minorités dans les quinze pays de notre région, nous passerions la nuit ici.

 

Ni panarabisme, ni panislamisme, mais moyen-orientalisme !

 

Il est important de ne pas perdre de vue que les problèmes des minorités sont aussi ceux d’une région qui se cherche. Le Moyen-Orient est en quête d’identité. Deux idéologies ont dominé la vie politique dans la région durant un siècle : le panarabisme et le panislamisme. Les deux ont eu du mal à s’imposer parce qu’ils n’ont pas pris en compte la diversité du Moyen-Orient et les faits historiques.

 

Le panarabisme est en pleine déroute depuis la disparition du régime de Saddam Hussein et avec l’affaiblissement de la Syrie baasiste. Il n’a pas abouti à un projet de construction parce qu’il n’a pas pris en compte les particularités identitaires, les préoccupations communautaires de ses minorités, la complexité du fait national qui ne se limite pas à l’usage d’une seule et même langue, mais qui repose aussi et nécessairement sur un ensemble de convergences politiques et d’intérêts communs. Sa conception arbitraire de la nation qui veut que l’on soit arabe malgré soi, pour la simple raison que l’on fait usage de la langue arabe a mis à l’écart de légitimes revendications nationales au sein d’un Moyen-Orient majoritairement, mais pas exclusivement, arabophone.

 

Il convient ici de faire la distinction entre l’arabité et l’arabophonie. Si l’arabisme impose le critère de la langue comme universellement valable (tout comme l’islamisme impose le critère de la religion), tous les arabophones ne sont pas des adeptes de l’idéologie panarabe (de même que tous les musulmans ne sont pas des partisans de l’islam politique). Certes, une langue commune est un facteur d’unité capable de rapprocher les membres disparates d’une nation donnée. Mais tout comme la religion n’est pas la caractéristique d’une ethnie, la langue n’est pas un critère objectif suffisant pour créer une nation.

 

De nombreux peuples dans le monde partagent une même langue sans pour autant constituer une seule et même nation. En réalité, les Egyptiens ne sont pas plus arabes que ne sont espagnols les Mexicains ou français les Sénégalais. Ce qui fonde en réalité la nation, c’est la référence à une entité géographique, le partage de mêmes valeurs, une communauté de convenances politiques, d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs et de rêves communs. A contre-courant de toutes les expériences nationalistes venant couronner des faits nationaux, objectifs et observables, le nationalisme panarabe est plus le créateur que la création de la nation arabe.

 

Au moment où émergeait pour la première fois, à la fin du XIXème siècle, un mouvement national arabe, il comprenait – pour ceux qui s’en faisaient les chantres, la péninsule arabique et le Croissant fertile, mais non l’Egypte qui n’était pas encore considérée comme un pays arabe. En effet, d’un point de vue aussi bien ethnique que culturel, les Egyptiens sont tous Coptes, quelque soit leur religion, les Egyptiens musulmans étant des Coptes convertis et non des Arabes. Etymologiquement, les Coptes (ou les Gyptes) sont les « habitants de l’Egypte » tels que les désignaient les Grecs. Il a fallu attendre le coup d’Etat de Nasser pour que les Egyptiens apprennent qu’ils étaient arabes ! Aujourd’hui, au sein de cette fantaisiste nation arabe représentée par la Ligue des Etats arabes, on compte les différents pays d’Afrique du Nord dont la composante berbère est souvent réprimée par la force, mais aussi des pays africains dont les habitants ne sont même pas arabophones comme la Somalie, Djibouti et les îles Comores !

 

Ce n’est pas pour autant qu’il faut rejeter la légitimité de l’identité arabe. Le nationalisme arabe (l’arabisme) n’est pas illégitime en soi, mais la définition extensive qu’il revendique (le panarabisme) et le dirigisme culturel restrictif qu’il soutient, dénient les identités nationales des peuples non-arabes qui ont adopté l’arabe comme langue nationale, mais aussi de ceux qui ne l’ont pas adopté (les Kurdes, les Turkmènes…).

 

Comme le panarabisme, le panislamisme est une idéologie exclusiviste. En rejetant la conception moderne de la citoyenneté, il écarte l’hypothèse d’une participation civique non-musulmane. Sa constitution est immuable, son programme ne peut être remis en cause puisqu’il émane du Créateur du monde. Absolutiste par nature, son discours exclut les incroyants et par conséquent les non-musulmans, ce qui explique que le flambeau du panarabisme ait souvent été porté par des Arabes chrétiens, angoissés par les desseins hégémoniques de l’islam politique.

 

Le Moyen-Orient comme communauté régionale cohérente

 

Région longtemps dominée par l’Islam sunnite incarné tantôt par les Arabes, tantôt par les Turcs, le temps d’une oumma unitaire et homogène est désormais révolu. Si les conflits qui déchirent cette région depuis plus d’un demi-siècle ont apporté un quelconque résultat positif, c’est sans doute le dévoilement de la grande diversité confessionnelle, ethnique et culturelle du Moyen-Orient qui fait de ses composantes hétérogènes une véritable communauté de destin. Après les échecs successifs des différentes expériences pan-arabes (union basée sur la langue), puis pan-islamiques (union basée sur la religion), l’heure est au « régionalisme » (union basée sur la terre). En ce sens, le concept de « Moyen-Orient » est révolutionnaire. Il ne s’agit pas seulement de désigner un groupe de pays, le moyen-orientalisme est en réalité l’antithèse de l’idéologie pan-arabe, en cela même qu’il dissocie les pays arabes du Machreq (Est) de ceux du Maghreb (Ouest) pour en faire un ensemble géopolitique cohérent, incluant des nations non-arabes (Iran, Turquie, Israël, populations kurdes, turkmènes et autres). Il s’agit, enfin, du seul cadre régional susceptible d’intégrer les différentes minorités du Moyen-Orient.

 

Le Moyen-Orient est donc loin d’être un bloc monolithique – arabe-musulman-sunnite. C’est au contraire une terre de grands brassages humains entre populations de langues, de religions et de traditions distinctes, une aire de civilisations. La société moyen-orientale est une mosaïque fascinante de cultures et de croyances, d’histoires et de mémoires qui se croisent et qui se répondent, de pensées indissociables tant elles se doivent les unes aux autres : nomades et citadins ; musulmans, chrétiens, juifs, druzes, bahaïs et autres croyants ou incroyants ; Arabes, Egyptiens, Perses, Turcs, Israéliens, Kurdes, et autres groupes nationaux. Tous ensemble et de manière égale, ils sont le Moyen-Orient. Ensemble ils participèrent à la grande aventure du monothéisme qui fonda jadis les règles d’une morale universelle et qui ancra dans les esprits la perception du rôle central de la personne humaine.

 

Ces mélanges ne nous empêchent pas de distinguer de grands ensembles culturels et linguistiques relativement cohérents qui traversent le Moyen-Orient : les ensembles turc, iranien, égyptien, arabe, kurde et hébreu. A l’intérieur de chacun de ces six groupes subsiste une diversité culturelle, religieuse et nationale. Chacun d’entre eux a des prolongements géographiques qui dépassent le Moyen-Orient pour s’étendre à des contrées lointaines, habitées par des nations qui partagent ses cultures, ses langues, ses valeurs et qui ont été nourries au fil des siècles par la pensée monothéiste que cette région incarne. C’est ainsi que la turcophonie s’étend à de nombreux peuples du Caucase et d’Asie centrale. Le domaine linguistique persan s’étend aux confins des Indes en passant par l’Afghanistan et le Tadjikistan. La langue arabe se prolonge dans toute l’Afrique du Nord et une partie de l’Afrique noire. Dans ces mêmes pays dominés par le national-islamisme, les cultures locales berbères ont des liens de parenté avec la culture copte en Egypte. Privé de toute structure étatique, le monde kurde s’étale lui aussi sur plusieurs Etats s’étendant du bassin mésopotamien jusqu’aux portes du Caucase. Finalement, la civilisation hébraïque – qui se limite aujourd’hui aux sensibles frontières du seul et minuscule Etat d’Israël – ne peut être dissociée de l’apport culturel et du soutien permanent que lui accordent les différentes communautés juives de diaspora.

 

         Aux obsédés des blocs homogènes nous disons : diversité n’est pas division, la diversité est une force et une richesse. Notre attachement aux droits des minorités est indissociable de notre vision d’un Moyen-Orient uni et solidaire.

 

Au moment où les destins des peuples ne cessent de s’entrecroiser, seul un Moyen-Orient uni peut faire bénéficier ses peuples d’une place honorable dans la famille des nations. Briser le mythe panarabe revient à ajouter à la dominante arabe du Moyen-Orient cinq autres composantes nationales : l’Egypte, la Turquie, l’Iran, Israël et le monde kurde. Il revient de la même façon à dissocier le Moyen-Orient de l’Afrique du Nord, même si les mouvements berbères sont alliés à notre cause. Il convient naturellement de les encourager à affirmer leurs identités et à obtenir les droits civiques essentiels desquels ils ont été privés dans leurs propres pays durant de longues années de domination arabe.

 

La constitution d’un pacte moyen-oriental fédérateur nécessite une action régionale concertée et une foi dans la modernité politique, et c’est pourquoi nous sommes réunis ce soir. Seul un Moyen-Orient des Nations peut faire face aux tentations stériles et destructrices de l’enfermement et de l’obscurantisme.

 

Je vous remercie.

 

 

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