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Publié par Dreuz Info le 15 avril 2009

Au Monde qui, un an avant sa mort, lui demanda de dresser le bilan des connaissances sur la Shoah, l’historien américain Raul Hilberg (1926-2007), auteur d’une somme de référence, La Destruction des juifs d’Europe (Folio, Histoire, 3 vol., 2006), répondit ceci : bien que le génocide des juifs ait fait l’objet d’une masse considérable de travaux, des pans entiers de son histoire restent encore à défricher. En particulier, expliquait-il, sur les massacres perpétrés à l’est de l’Europe, dans les territoires qui furent occupés par les nazis pendant la seconde guerre mondiale et que les Soviétiques contrôlèrent après 1945.

C’est à cet aspect de l’histoire de la Shoah qu’est consacré le terrible documentaire de Michaël Prazan. Constitué d’images et de témoignages insupportables, nourri d’interventions d’universitaires réputés (comme Christopher Browning et Christian Ingrao), ce film en deux épisodes plonge le spectateur dans l’enfer absolu que devint pour les juifs cette vaste partie de l’Europe comprise entre la mer Baltique et la mer Noire, de l’Estonie à la Roumanie en passant par la Biélorussie et l’Ukraine, et ce à partir de l’été 1941. Autrement dit, avant que les camps d’extermination comme Auschwitz-Birkenau, Belzec, Chelmno, Sobibor ou Treblinka ne deviennent pleinement opérationnels.

Le titre du documentaire, Einsatzgruppen (littéralement « Groupes d’intervention »), fait référence aux hommes qui furent chargés de rendre ces régions judenfrei, c’est-à-dire « libres de juifs ». Placés sous les ordres de Reinhard Heydrich, chef de l’Office central de sécurité du Reich (RSHA) et bras droit d’Heinrich Himmler, ces « groupes mobiles de tueries », selon l’expression de Raul Hilberg, représentaient un total de quelque 3 000 personnes. Des hommes jeunes, âgés de 25 à 40 ans, dont les cadres étaient pour la plupart bardés de diplômes de droit ou d’économie…

De l’odyssée sanguinaire des Einsatzgruppen, qui commirent leurs crimes dans le sillage de la Wehrmacht, le film reconstitue toutes les étapes. Il rappelle que les premiers massacres à grande échelle eurent lieu au lendemain de l’entrée en guerre de l’Allemagne contre l’URSS, le 22 juin 1941. Il montre également comment ce qui était au départ une extermination ciblée, visant en priorité les hommes en âge de combattre, devint en quelques semaines un génocide au plein sens du terme – les femmes, les enfants et les personnes âgées étant systématiquement liquidés dès juillet-août 1941.


« EFFICACITÉ » DES « EINSATZGRUPPEN »


Ce documentaire donne enfin, à travers quelques exemples, une idée de l’intensité des massacres : fin août 1941, trois jours suffirent ainsi pour assassiner 23 600 juifs à Kamenets-Podolski, en Ukraine ; un mois plus tard, 33 700 juifs furent tués en 48 heures dans le ravin de
Babi Yar, près de Kiev. L' »efficacité » des Einsatzgruppen était telle que les pays baltes, où vivaient avant-guerre plus de 200 000 juifs, furent déclarés judenfrei dès décembre 1941…

Familles attendant d’être fusillées au bord de fosses remplies de cadavres ; alignements de pendus accrochés aux arbres et aux balcons des petites villes ; rues jonchées de corps auxquels les passants ne semblent même pas prêter attention ; femmes nues grelottant sous l’oeil indifférent ou amusé de leurs bourreaux… Le plus incroyable est que tout cela ait été filmé et photographié. « Pendant les fusillades, les soldats allemands sortaient leurs appareils photo et prenaient des clichés », raconte un témoin lituanien.

Joints aux rapports écrits qu’adressaient les Einsatzgruppen à Berlin, ou envoyés de façon plus ou moins clandestine à leurs familles restées en Allemagne, ces photos et ces films font penser à de véritables trophées de guerre. Ils en disent autant sur l’horreur des massacres que sur le sadisme de ceux qui les commirent. Ils constituent surtout la preuve irréfutable d’une extermination que les nazis eux-mêmes voulurent camoufler quand ils comprirent, à la mi-1942, qu’ils risquaient de perdre la guerre et d’être jugés pour leurs crimes. Ce que rappelle très bien le second épisode, consacré en partie à l' »Opération 1005″, au cours de laquelle les charniers furent rouverts et les corps brûlés sur d’immenses bûchers afin que disparaissent toutes les traces des tueries.


DES POPULATIONS LOCALES IMPLIQUÉES


Si le film de Michaël Prazan est aussi fort, c’est toutefois pour une autre raison, que son titre, malheureusement, ne laisse pas deviner. Car les Einsatzgruppen sont loin d’en être les seuls protagonistes. L’une des forces du documentaire est en effet de rappeler le rôle que jouèrent les populations locales dans la perpétration du génocide. Un rôle fondamental, que les historiens ont souligné depuis longtemps, que les recherches actuellement menées dans ces régions par le père
Patrick Desbois ont remis en lumière, et que les témoignages rassemblés ici permettent de mieux comprendre.

Un ancien policier lituanien raconte ainsi comment il fut emmené en Biélorussie par les Einsatzgruppen pour y fusiller des juifs.  » Pendant les exécutions, dit-il, les Allemands encerclaient les fosses. Ils se contentaient de surveiller. C’était les soldats lituaniens qui devaient tirer sur les juifs. Après l’exécution, (les Allemands) vérifiaient que tous étaient bien morts. S’ils en trouvaient qui étaient encore vivants, ils donnaient le coup de grâce en tirant un coup de pistolet. »

Cet homme – qui affirme aujourd’hui qu’il demanderait « pardon » aux parents dont il tua les enfants – est le seul à reconnaître ici sa participation aux massacres. Mais ceux-ci n’auraient pu avoir lieu si d’autres n’avaient pas, d’une façon ou d’une autre, prêté main-forte aux Allemands, qui n’étaient pas assez nombreux pour les accomplir.

L’un des témoignages les plus dérangeants du film est à cet égard celui d’une vieille femme lituanienne, fille d’un garde-barrière qui récupérait les biens des juifs après leur exécution pour les revendre. Elle évoque notamment – dans un grand éclat de rire – le rôle des « rabatteurs » chargés de conduire les victimes au bord des fosses. Elle habite encore aujourd’hui près de Vilnius, au coeur de la forêt de Ponary. Là même où près de 100 000 juifs ont été exécutés entre 1941 et 1944.


Thomas Wieder

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