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Publié par Dreuz Info le 13 mai 2009

Intouchables, les adeptes de Ron Hubbard? Ils sont à Paris l’objet d’un procès pour escroquerie en bande organisée qui menace leur activité en France. Au même moment, l’une de leurs victimes publie un témoignage accablant sur leurs pratiques. Car, justice ou pas, ils disposent toujours de moyens redoutables.

Dix ans plus tard, Aude a toujours peur des scientologues. Ils l’ont tant harcelée. Cette jeune quadragénaire aux yeux châtaigne n’accepte de raconter sa douloureuse aventure que dans le bistrot d’une lointaine gare de la banlieue parisienne. En 1998, alors gouvernante dans un grand hôtel de la capitale, elle remplit un test de personnalité distribué par un adepte à la sortie du métro. Elle ne sait pas que le résultat de ce questionnaire piège est invariablement négatif. « Mon compagnon venait de rompre, j’étais seule, dépressive, vulnérable. J’ai accepté de suivre un cours destiné à me redonner confiance, pour seulement 300 francs. »

 

 

 

A Marseille, dans la rue, des membres de l’Eglise de scientologie proposent des « tests de stress » gratuits et vendent des ouvrages de Ron Hubbard.


La proie est appâtée, choyée, prise en main par des commerciaux au bagou rodé, avec des promesses de bonheur parfait. « Je finissais toujours par signer un chèque pour m’en débarrasser. J’ai dû vider mon plan d’épargne-logement, contracter un emprunt, quitter mon appartement afin de vivre en colocation avec un adepte. Mais je n’ai jamais rien vu de religieux dans la Scientologie.  » Après une « cure de purification » de vingt jours, avec des vitamines en surdose et du sauna, Aude aura dépensé au total 140 000 francs (21 341 euros). Ruinée, elle réalise grâce à sa famille, assez vite mais trop tard, qu’elle a été victime d’une secte.


Aude est l’une des parties civiles du grand
procès qui s’ouvre le 25 mai, pour au moins onze jours d’audience, au palais de justice de Paris. « C’est la première fois que la Scientologie est renvoyée en correctionnelle en tant que personne morale pour escroquerie en bande organisée, se réjouit le magistrat et ex-député (UMP) Georges Fenech, président de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Elle pourrait donc être condamnée en tant que telle. »


« Ce procès revêt une importance vitale, reconnaît Me Patrick Maisonneuve, avocat de la Scientologie. En cas de condamnation de notre cliente, les scientologues ne pourront plus exercer en France. » Branle-bas de combat au siège de la Scientologie! C’est la plus chaude alerte qu’ait connue ce mouvement sectaire né il y cinquante-cinq ans aux Etats-Unis, sous l’impulsion de l’auteur de livres de science-fiction Lafayette Ron Hubbard, gourou mort en 1986. D’autant que la Scientologie de Belgique doit subir cette année le même type de procès pour « escroquerie et organisation criminelle ». La secte internationale et immensément riche se prépare à relever ce défi difficile.


Très mauvaise coïncidence, quelques jours avant l’ouverture de ce procès, l’ex-adepte Alain Stoffen signe un témoignage exceptionnel sur ses quinze années de calvaire. Son « Voyage au coeur de la Scientologie » (Editions Privé), dont L’Express publie de bouleversants extraits, dévoile une performance inédite: le pianiste belge est parvenu à entrer en possession pendant quelques heures de son « dossier d’éthique » ultraconfidentiel. Des documents accablants.


Nuit de dégoût

« En les lisant, j’ai vomi une partie de la nuit, plié en deux de douleur, tremblant et couvert de sueur », raconte Alain Stoffen. Pourquoi un tel écoeurement? Il réalise brutalement que l’organisation à laquelle il a tant cru, et dont il adulait les stars, comme le pianiste Chick Corea et le trompettiste Mark Isham, deux jazzmen, n’a cessé de le piéger, de le manipuler sans scrupule afin de lui soutirer tout son argent et même au-delà. Plus écoeurant encore, il découvre de nombreux rapports de délation interne, dont ceux de sa propre épouse, elle aussi scientologue, prouvant que des responsables de la secte violaient allègrement l’intimité de son couple. Des apprentis gourous se vantent même d’avoir provoqué la séparation des époux Stoffen, en en décidant toutes les modalités.

 

 

Manipulation. En se procurant son ultraconfidentiel « dossier d’éthique », l’ex-adepte Alain Stoffen comprend que la secte à laquelle il a cru l’a piégé.


Au bout de cette nuit de dégoût, Alain Stoffen photocopie 120 pages de son dossier sulfureux. Neuf mois plus tard, en 2002, il dépose plainte pour « chantage, escroquerie et extorsion en bande organisée, exercice illégal de la médecine et de la pharmacie », assisté d’Olivier Morice, avocat expert ès sectes. L’instruction est toujours en cours au cabinet du juge Jean-Christophe Hullin. C’est lui qui a renvoyé la Scientologie en correctionnelle pour escroquerie en bande organisée. Mais c’est lui aussi qui a signé le non-lieu dans la célèbre autre affaire parisienne concernant la secte qui vient de se clore définitivement en mars dernier, après vingt-six années de procédures -un record!- et la mystérieuse disparition d’une partie du dossier. C’est dire si, entre la justice française et la Scientologie, il y a un jeu de chat et de souris. Depuis des décennies. Puisque, dès 1978, le tribunal de Paris condamne par contumace le gourou Ron Hubbard à quatre années de prison pour manoeuvres frauduleuses. Mais la saga judiciaire démarre réellement entre 1988 et 1996, dans la capitale des Gaules.


« Il y a eu un avant et il y a eu un après le procès de Lyon », analyse Georges Fenech, qui fut le juge d’instruction de cette affaire. Un tournant. Pour la première fois, un adepte, Patrice Vic, se suicide en se défenestrant du douzième étage de son immeuble, alors qu’il est criblé de dettes à l’égard de la Scientologie. C’était en 1988. Dix-huit ans plus tard, Gloria Lopez se trouve dans une situation similaire, puisqu’elle doit 200 000 euros à la secte. Elle se donne la mort, mais en se plaçant sur une voie ferrée à Colombes (Hauts-de-Seine). Ses enfants ont déposé plainte.

Des ténors pour défendre la secte

Avec une mise en cause pour homicide involontaire, le procès de Lyon de 1996 constitue pour la Scientologie la première grande alerte en France. Du coup, la secte recrute trois ténors du barreau de Paris: Olivier Metzner, Patrick Maisonneuve et Jean-Yves Le Borgne. En appel, encore une célébrité: le bâtonnier Jean-René Farthouat. En 2009, la Scientologie fait à nouveau appel à Me Maisonneuve (voir encadré suivant). A 54 ans et près de trente années de plaidoiries, ce fin pénaliste fut étiqueté « avocat du PS », car il a assisté les figures socialistes Pierre Bérégovoy, Edmond Hervé, Henri Emmanuelli et Gilles Ménage.

Il y a eu un avant et un après Lyon. Consciente de l’enjeu, la Scientologie met, dès la fin des années 1980, une pression maximale sur le juge Fenech, allant jusqu’à une forme d’intimidation. « Je suis filé par un privé », confie alors le magistrat, qui ne rentrait jamais chez lui par le même chemin. Selon Serge Faubert, auteur d’Une secte au coeur de la République (Calmann-Lévy), le privé était un commissaire de la DST ayant travaillé au sein de la cellule élyséenne avant d’être appointé par l’organisation de Ron Hubbard. Deux ans plus tard, des pratiques similaires sont observées dans une autre affaire d’escroquerie. « L’expert et les plaignants ont fait l’objet de menaces et de chantage, et des dossiers ont été constitués sur des magistrats », accuse le procureur de Marseille, en visant explicitement des adeptes de « Ron ». Plusieurs d’entre eux avouent avoir cherché à « compromettre la réputation » de l’expert psychiatre Jean-Marie Abgrall.

Il y a eu un avant et un après Lyon. C’est aussi que ce procès a failli se perdre dans les oubliettes du palais. L’instruction de Fenech terminée, la Scientologie s’active, comme toujours, pour proposer de l’argent à ses victimes en échange d’un désistement: sur les 32 plaignants du début, seuls 10 résistent. Il faut, deux ans plus tard, une injonction écrite du garde des Sceaux lui-même, Jacques Toubon, pour que le parquet fixe une date d’audience. « Si nous étions condamnés pour escroquerie, nous aurions du mal à nous en relever », confie alors à L’Express Danièle Gounord, porte-parole de la Scientologie. Elle fait appel à quatre ténors du barreau de Paris. A prix d’or. Mais rien n’y fait. Le fondateur de la branche lyonnaise est condamné pour escroquerie, tant en première instance qu’en appel. Sentence définitive: trois ans de prison avec sursis et 500 000 francs d’amende. Au même moment, le tribunal de Marseille condamne pour escroquerie le fondateur du centre marseillais à deux ans de prison dont dix-huit mois avec sursis et 100 000 francs d’amende. Il ne fait pas appel.

« Electromètres, vitamines et auditions »


Il y a eu un avant et un après Lyon… mais la Scientologie s’en est très bien relevée. En 1997, la secte ose crier victoire, parce que la cour d’appel écrit que « l’Eglise de scientologie peut revendiquer le titre de religion ». Danièle Gounord, indéboulonnable porte-parole des adeptes de « Ron » en Ile-de-France depuis vingt ans, continue même de prétendre que « la cour d’appel de Lyon a jugé que l’Eglise de scientologie remplit les critères d’une religion ». Et pourtant, Georges Fenech précise: « La phrase malheureuse de la cour d’appel a été effacée par la Cour de cassation. » Une application respectueuse de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat : « La République ne reconnaît aucun culte. »

20 députés piégés

Sur le site Internet de la Commission des citoyens pour les droits de l’homme (CCDH), rien de plus simple que de constater qu’elle a été fondée en 1969 par la Scientologie, aux Etats-Unis, pour lutter contre les abus de la psychiatrie. Entre août 2008 et mars 2009, 20 députés (dont 10 UMP) se sont pourtant fait piéger par la CCDH en posant à un ministre une question écrite utilisant sa communication sur les « hospitalisations sous contrainte ».


Il y a eu un avant et un après Lyon. Mais les nouvelles affaires judiciaires démontrent que les adeptes de « Ron » n’ont rien changé à leurs méthodes. Il y a ce fameux « électromètre », vendu aux adeptes 5 000 euros, alors qu’il n’en vaut pas plus de 750. « Il apparaît clairement que l’appareil n’est rien d’autre qu’un leurre destiné à donner un aspect scientifique à une opération qui n’a rien de tel », lit-on dans l’ordonnance de renvoi en correctionnelle de 70 pages signée par Jean-Christophe Hullin, le 8 septembre 2008. Cet appareil ne mesure que la résistance électrique du corps entre les deux mains, et les mouvements de l’aiguille ne dépendent que de la pression sur les cylindres métalliques des doigts et de leur humidité. Il y a les vitamines, qui, en surdose, plongent l’adepte dans un « état de fatigue extrême », qui provoque une « désocialisation progressive ». Quant aux fameuses « auditions », une technique de régression mentale vers le passé, rien de nouveau non plus. L’expert psychiatre Jean-Marie Abgrall les qualifiait d' »instrument réel de domination capable d’installer au mieux des troubles affectifs et des crises émotionnelles, au pis des troubles hallucinatoires et des délires susceptibles d’amener la mort ». Une analyse qui s’applique au récit d’Alain Stoffen. C’est sans doute pourquoi le parquet de Paris souhaite le faire témoigner lors du procès qui s’ouvrira bientôt.

Me Patrick Maisonneuve: « Des dérapages individuels »

« La Scientologie est un client comme un autre. » L’avocat Patrick Maisonneuve en a pourtant bien conscience: défendre une secte est risqué pour son image. Assumant son statut de mercenaire, il s’apprête, comme il y a treize ans, à jouer sa partition de pénaliste en faveur des adeptes de « Ron »: « Les éléments constitutifs de l’escroquerie ne sont pas réunis pour la personne morale: des dérapages individuels ne justifieraient pas sa condamnation. La découverte d’un curé pédophile ne permet pas de mettre en cause toute l’Eglise catholique. J’attends que l’accusation démontre que la Scientologie est une bande d’escrocs qui avait l’intention de l’être. » La défense prévoit de faire témoigner une quarantaine d’adeptes exprimant leur satisfaction des services achetés à la Scientologie.

« Est-ce une religion? Ce débat entre la Scientologie et ses adversaires ne sera pas le mien. » Démontrant son indépendance vis-à-vis de sa sulfureuse cliente, Maisonneuve approuve la Cour de cassation, qui a jugé en 1999 qu’une juridiction républicaine n’a pas à répondre à cette question.

 

Les pouvoirs publics français semblent pourtant désemparés face à cette entreprise d’escroquerie apparemment insubmersible et insensible aux condamnations judiciaires. Elle revendique 12 millions d’adeptes dans le monde, comme il y a vingt ans. Dont moins de 5 000 en France. Ses recettes annuelles sont toujours évaluées à 1 milliard de dollars, dont 10 millions d’euros en France. A l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, les disciples de « Ron » ont même sabré le champagne. C’est qu’en 2004 Tom Cruise, leur meilleur ambassadeur, a pu le rencontrer à Bercy, alors qu’il était ministre de l’Economie et des Finances. Le secte-symbol a assuré que les deux hommes ont parlé de Scientologie. Et cette dernière y a vu une reconnaissance dont elle est si friande.


« La France évolue dans le bon sens, notre image n’est plus aussi négative que par le passé », se réjouissait même il y a un an Danièle Gounord. Pourquoi?
La directrice de cabinet de Sarkozy, Emmanuelle Mignon, vient de mettre en doute publiquement les « troubles à l’ordre public » et les « abus de faiblesse » dont on accuse la Scientologie. « Une méconnaissance totale du sujet! » tempête le député (UMP) Alain Gest. Un tel scandale que Nicolas Sarkozy et François Fillon doivent jouer les pompiers. Ont-ils voulu démontrer que les pouvoirs publics ne relâchent pas leur vigilance vis-à-vis des dérives sectaires en nommant, en septembre dernier, Georges Fenech à la tête de la Miviludes? Sans attendre la réponse, la Scientologie tire à boulets rouges sur sa bête noire, qualifiée d' »hystérique » à l’égard des « minorités spirituelles ». Sauf que, pour l’heure, l’Etat paraît impuissant face à une secte bien plus solide que ne le croyaient ses adversaires il y a vingt ans. A cause de ses méthodes de manipulation mentale extrêmement rodées, de nouvelles victimes se font toujours escroquer. Faut-il intensifier la prévention ou décider une interdiction pure et simple? Quelle que soit l’issue du nouveau procès, les pouvoirs publics devront prendre leurs responsabilités s’ils veulent que cesse de sévir en France la Scientologie. « 

Par François Koch, publié le 13/05/2009
 
http://www.lexpress.fr/actualite/societe/enquete-sur-la-scientologie-une-secte-qui-fait-peur_760242.html?p=2

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