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Publié par Dreuz Info le 19 août 2009


Entretien avec

Konstantin PREOBRAZHENSKY

Agent des services de renseignement extérieur de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (KGB) entre 1976 et 1991.

 

Lieutenant-colonel, il a terminé sa carrière dans le renseignement comme conseiller sur la Japon, la Chine et la Corée pour Leonid Zaitsev, n-2 du KGB et chef du Département de Renseignement Technique et Scientifique (Département « T ») du Premier Directorat du KGB. 

 

Devenu commentateur pour le Moscow Times à la chute du Mur de Berlin, Mr. Preobrazhensky a dû fuir la Russie en 2003 sous les menaces du régime de Vladimir Poutine. Dans les années qui ont précédé sa fuite, les services secrets russes ont tenté de le faire taire à plusieurs reprises, y compris par l’arrestation arbitraire. 

 

Lorsqu’il travaillait en URSS, Mr. Preobrazhensky occupait le bureau à côté de celui de Vladimir Vetrov, le plus célèbre des agents doubles du KGB qui trahit au profit de la France au début des années 80 (« affaire Farewell »). Ils étaient de proches amis. 

 

Mr. Preobrazhensky était également un proche d’Alexandre Litvinenko, l’agent du FSB assassiné en 2006 à Londres.

Installé aux Etats-Unis, Mr. Preobrazhensky a depuis été maître de conférence à l’Université Columbia, John Hopkins et Georgetown. Auteur de plus de dix ouvrages sur le KGB, il est l’un des spécialistes les plus renommés sur le renseignement russe et sa mutation post-guerre froide en deux services, le FSB et le SVR.




drzz.info: Comment avez-vous rejoint le KGB ?

 

PREOBRAZHENSKY : Je n’ai pas choisi d’entrer au KGB. Le KGB m’a choisi. Pendant la période soviétique, il était impossible de poser sa candidature pour travailler au KGB. Le service ne considérait même pas les offres. C’est lui-même qui sélectionnait ses recrues. A cet effet, il disposait de tout un réseau d’informateurs parmi les professeurs d’université afin de repérer les meilleurs étudiants.

Lorsque le département du personnel de l’Institut de l’Asie et de l’Afrique à l’Université de Moscou m’a proposé d’entrer au KGB, je n’ai pas hésité. Si vous êtes un spécialiste du Japon, vous devez voyager dans le pays que vous étudiez. Et cela n’était possible qu’au sein du KGB. C’était la même chose en France. Tous les universitaires russes qui visitaient la France durant la guerre froide travaillaient pour les services secrets – et c’est encore le cas aujourd’hui. Seuls les officiers du Comité Central du Parti Communiste avaient aussi ce privilège. Mais entrer dans l’élite suprême était très difficile.

 

Il me restait donc deux solutions de carrière : travailler comme agent subalterne du KGB ou entrer comme officier, avec un salaire plus élevé. J’ai choisi la meilleure solution.

 

Cette carrière était difficile. Mon père, qui était commandant adjoint des gardes-frontières du KGB a dû m’aider à entrer dans le service du renseignement du KGB, le travail le plus prestigieux et le mieux payé d’URSS.

 

Cela dit, contrairement à beaucoup de jeunes officiers, j’ai été très vite conscient du caractère inhumain du KGB. C’est pourquoi j’ai commencé à écrire à ce propos dès mes premiers jours de service. Ces écrits sont devenus un ouvrage, puis un best-seller lors sa publication au Japon en 1994 sous le titre « L’espion qui aimait le Japon ».


 

  drzz.info : La guerre froide s’est terminée il y a dix-huit ans, mais est-ce réellement du passé pour le renseignement russe ?  

 

PREOBRAZHENSKY : La guerre froide n’est pas terminée. Les médias russes continuent de prétendre que l’Occident cherche à saboter la Russie. Et pour les services secrets, l’image de la guerre froide est indispensable. Sans elle, le peuple russe pourrait s’interroger s’il a réellement besoin d’une industrie du renseignement et d’une armée aussi importantes. Une controverse à ce propos a éclaté au début des années 1990.

 

De plus, les services secrets russes ont un autre dilemme : ils ont découvert qu’il n’y avait plus de cibles à espionner dans leur entourage immédiat. Une grande partie des pays voisins sont devenus partenaires, ce qui signifie une baisse drastique des effectifs pour le renseignement. Aussi, pour se prévenir d’une telle éventualité, les services secrets agitent-ils le spectre de la guerre froide. De là vient la guerre en Tchétchénie.


drzz.info : Comment s’est déroulée la transition post-guerre froide du KGB ?

 

PREOBRAZHENSKY : Je traite de cette question dans mon dernier ouvrage, « le Cheval de Troie du FSB : les Américains d’origine russe ». Après la chute de l’empire soviétique en 1991, le Président Eltsine a réduit le pouvoir considérable du KGB. Il l’a scindé en plusieurs ministères. Le service de contre-espionnage du KGB a été renommé MB (Ministère de la Sécurité) en 1991, FSK (Service Fédéral de Contre-Espionnage) en 1993 pour devenir enfin le FSB (Service Fédéral de Sécurité). En 2004, Poutine a réuni tous les différents ministères divisés par Eltsine sous la bannière du FSB, recréant à sa manière un nouveau KGB.

 

 

drzz.info : Votre premier sujet d’expertise au sein du renseignement russe était l’Asie, et vous avez servi auprès de l’antenne du KGB au Japon. Comment la Russie s’implantait-elle dans cette région sous l’ère soviétique ?

 

PREOBRAZHENSKY : J’avais  pour mission de saboter les intérêts américains en Asie et espionner la Chine. Nous travaillions également dans le domaine du renseignement technologique et industriel.

 

Aujourd’hui, de ces trois objectifs, un seul a disparu avec la fin de la guerre froide. Dans les années 80, le KGB se disputait l’Asie avec la Chine. Aujourd’hui ils partagent une vision commune, puisque motivée par leur haine des Etats-Unis et de l’Occident.

 

Un nouvel objectif est apparu depuis, celui d’affaiblir le Japon, allié des Etats-Unis, en accentuant sa dépendance de la Russie en termes d’approvisionnement de gaz et de pétrole  – et utiliser cette dépendance à des fins politiques. 

 

 

drzz.info : Comment la Russie voit-elle l’Asie aujourd’hui, en particulier sur le dossier nord-coréen ?

 

PREOBRAZHENSKY : La Corée du Nord est un allié de la Russie, un « pays ami » comme le dit la télévision russe. En août 2006, Pyongyang a inauguré sa première église orthodoxe, dédiée à la Sainte Trinité, alors que croire en Dieu reste un crime politique en Corée du Nord et les religions sont interdites par le régime.

 

Kim Jong-Il a fait une exception pour plaire au Kremlin. C’est même lui qui a débloqué environ un million de dollars – des caisses d’un Etat en ruine – pour payer l’église. Ce geste lui a valu d’être nommé « fondateur du Temple » par les orthodoxes. Durant le culte, les fidèles de l’église ont pour obligation de répéter « pour le fondateur du Temple, prions Dieu ! » La construction n’est pas un geste anodin. Elle démontre la grande amitié qui existe entre Poutine et Kim Jong-Il. Tous deux sont de grands admirateurs de Joseph Staline, qui fut le créateur de la Corée du Nord.

 

La Russie soutient le programme nucléaire nord-coréen, tant qu’il prend pour cible les Etats-Unis et l’Occident en général, Japon y compris.

 

 

drzz.info : Evoquons un autre théâtre stratégique, le Moyen Orient. Comment la Russie voyait-elle Israël à l’époque, et aujourd’hui ?

 

PREOBRAZHENSKY : La Russie est contradictoire : elle veut faire d’Israël un pays favorable à ses intérêts mais cherche en même temps à le détruire.

 

Durant la guerre froide, l’URSS combattait Israël parce qu’il était un allié des Etats-Unis. Pour cette raison, le KGB fournissait des armes aux pays arabes et infiltrait les groupes d’émigrants juifs qui se rendaient en Israël. C’est pour cette raison qu’il y a tant d’agents secrets russes en Israël à l’heure actuelle. 

 

Poutine a changé les concepts de travail de l’agence. Pendant les années soviétiques, le KGB recrutait des amoureux du communisme : intellectuels de gauche, gauchistes et communistes. Aujourd’hui, le renseignement cible surtout les nationalistes pro-russes : les immigrants et les « idiots utiles » des pays occidentaux – comme Lénine surnommait ces intellectuels naïfs de l’Ouest qui travaillent pour l’ennemi.

 

Dans le cas d’Israël, la tactique des services secrets russe est unique, puisqu’elle cherche à former une cinquième colonne parmi les juifs. Moscou applique en Israël les vieilles méthodes utilisée contre les Russes, comme si les Israéliens faisaient partie intégrante de la Fédération de Russie.

 

A cet effet, le SVR mène ses opérations depuis l’ambassade russe de Tel Aviv, au sein d’une branche du gouvernement et sous la couverture d’un « centre culturel ». A sa tête se trouve un fameux officier du renseignement : le Dr Alexander Kryukov. Sa mission est de recruter des immigrants russes israéliens en profitant de leur nostalgie du pays. Kryukov a été formé à ce seul dessein : il était élève de la première classe hébraïque fondée par le KGB à la fin des années 70, au sein de l’Institut de l’Asie et de l’Afrique. Il n’y avait pas un seul juif dans cette classe, mais seulement des Russes. Et pas une seule femme ; uniquement des officiers destinés au renseignement extérieur du KGB.

 

Aujourd’hui, la Russie veut affaiblir Israël en l’incitant à intervenir militairement contre les installations nucléaires iraniennes. Pour se faire, elle alimente l’Iran en technologie antiaérienne de pointe. Si l’Iran est attaqué, le prix du pétrole s’envolera et la Russie gagnera une fortune… aux dépens d’Israël.

 

 

drzz.info : Et dans la lutte contre le terrorisme islamiste, quelle est la vision russe, compte tenu que le pays est menacé par le conflit tchétchène ?

 

PREOBRAZHENSKY : La vieille naïveté des Occidentaux, lorsqu’ils analysent les intentions russes, est de croire l’information issue d’un pays autoritaire. La Russie n’est pas menacée par le « terrorisme tchétchène ». Ce soi-disant « terrorisme » est totalement contrôlé par le FSB.

 

Les Occidentaux se souviennent des otages de Beslan en  2004, du Théâtre de Moscou en 2002 et des attentats de 1999 à Moscou, durant lesquels plus de 200 personnes ont été tuées. Mais dans ces évènements, la main du FSB est évidente. L’implication des services secrets russes dans les attentats de 1999 a été amplement prouvée par l’avocat Mikhail Trepashkin, un ancien colonel du FSB. Pour cette raison, Trepashkin est en prison depuis 2003.

 

Les deux guerres en Tchétchénie ont été initiées par le Kremlin. Pour la première, il s’agissait de contrôler l’élection de Eltsine à la présidence de 1996 et faire de lui une marionnette de l’armée et du FSB. Eltsine a résisté, et a mis fin à la guerre, raison pour laquelle le FSB lui a trouvé un remplaçant. La seconde guerre a été déclenchée pour faire élire Poutine, un officier inconnu du FSB. Ces deux conflits n’ont pas d’existence propre : les deux côtés avaient le même objectif.

 

Le FSB a recruté un grand nombre de Tchétchènes comme collaborateurs, ce qui  n’est guère difficile puisque les Tchétchènes sont issus de clans rivaux qui se haïssent. Aujourd’hui, cette division permet au FSB de contrôler la région.

 

Le terrorisme islamiste n’a aucun intérêt à s’en prendre à la Russie. Il ne peut même pas espérer provoquer une vague de terreur parmi sa population, ce qui reste d’abord son objectif. Pourquoi ? Parceque la valeur de la vie humaine n’est pas élevée en Russie. Quel que soit le nombre d’otages que des terroristes puissent capturer, ils seront exécutés sans distinction par le FSB, comme ce fut le cas à Beslan en 2004 et au Théâtre de Moscou en 2002.

 

En réalité, la Russie utilise le terrorisme islamiste contre les Etats-Unis et ses alliés. Si vous entendez parler du « terrorisme tchétchène », cela ne signifie qu’une seule chose : que Poutine veut déstabiliser le contexte politique russe.

 

 


drzz.info : De quel côté se trouve donc la Russie dans le contexte de la guerre contre le terrorisme ?

  

PREOBRAZHENSKY : Stratégiquement, la Russie fait aujourd’hui acte de reddition devant le monde musulman. La population russe est en déclin, affaiblie par soixante-dix années de communisme et par l’indifférence des dirigeants post-guerre froide. Chaque année, la Russie perd 900’000 habitants qui sont remplacés par des musulmans du Caucase et d’Asie centrale. L’islam est aujourd’hui la seconde religion la plus importante de Russie avec 28 millions d’adhérents. De fait, la Russie a été autorisée à rejoindre l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) en 2003.

  

La grande mutation de la population russe est autant un  rappel de son passé qu’un indice sur son futur. La synergie entre la politique de terrorisme d’Etat menée par la Russie durant son histoire et le terrorisme islamiste qui se répand aujourd’hui sur la planète est évident : les deux sont désormais partenaires, et cette alliance aura un effet dévastateur sur le monde occidental.

 

 

  Seconde partie

 

  © drzz.info

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