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Publié par Dreuz Info le 31 août 2009

La Question Mein Kampf (Part. I)

Pierre-André Taguieff prend position dans le débat qui oppose depuis quelques années, en Allemagne et en France notamment, les partisans d’une édition critique de Mein Kampf à ceux qui, pour des raisons diverses, y sont hostiles. Considérant qu’il serait irresponsable de parier sur l’ignorance, et que le « laisser-faire » en matière éditoriale relèverait ici de l’aveuglement volontaire, Pierre-André Taguieff plaide en faveur d’une édition historique et critique de Mein Kampf

À Georges Goriely (1921-1998),

In memoriam

Nota : Le présent article, volontairement privé de son appareil critique volumineux afin de pouvoir être mis en ligne, est extrait d’une étude inédite, à paraître en 2010. L’auteur remercie Anne Quinchon pour sa relecture d’une première version de cet article.


Parmi les historiens professionnels, les spécialistes reconnus du nazisme qui ont étudié de près Hitler en tant qu’idéologue, donc en tant qu’auteur de Mein Kampf et d’un grand nombre de discours, de déclarations et de conversations à teneur doctrinale, ne sont pas très nombreux. Ils représentent une minorité dans la masse de leurs pairs : Hugh Trevor-Roper, Joachim Fest, Werner Maser, Karl Dietrich Bracher, Klaus Hildebrand, Lucy Dawidowicz, Eberhard Jäckel, George L. Mosse, Gerald Fleming, Saul Friedländer, David Bankier, William Carr, Richard Breitman, Robert A. Pois, Peter Longerich ou Ian Kershaw. Ils se sont tous appliqués à mettre en évidence le rôle joué par Hitler, en tant que sujet doté de convictions idéologiques, dans le processus de décision qui a conduit au génocide des Juifs d’Europe. Ils ont donc pris au sérieux Hitler en tant qu’idéologue, ou comme producteur d’une « vision du monde » (Weltanschauung) – terme récurrent dans Mein Kampf. Ils ont en même temps soutenu la thèse selon laquelle Hitler fut le meneur d’hommes sans qui jamais l’extermination des Juifs d’Europe n’aurait eu lieu. Au milieu des années 1960, le grand historien Walter Laqueur, à l’instar de George L. Mosse – auteur d’un ouvrage consacré aux « origines intellectuelles du Troisième Reich » (The Crisis of German Ideology, 1964), suivi d’une anthologie de textes introduits et situés, Nazi Culture (1966) -, avait déjà souligné l’importance de la dimension idéologique du mouvement nazi : « La doctrine du mouvement hitlérien ne fut pas un simple  stratagème de propagande, ni l’épanchement d’un petit groupe d’esprits déséquilibrés. Au contraire, le nazisme est fondé sur un corps de doctrine qui date d’au moins un siècle. » Or, la doctrine nazie se confond pour l’essentiel avec la doctrine hitlérienne. Voilà une raison qui pourrait paraître suffisante d’étudier de près l’ouvrage où Hitler a exposé systématiquement sa doctrine – sa « vision du monde » – et son programme politique, Mein Kampf.


Cependant, même chez ces historiens spécialisés, à l’exception de Maser, de Mosse, de Dawidowicz, de Carr, de Pois, de Longerich et de Jäckel, les constructions doctrinales du Führer n’ont guère été prises au sérieux, ni en elles-mêmes, ni en tant que facteur causal de l’évolution du Troisième Reich. Quand elles n’ont pas été traitées comme des symptômes d’un sujet atteint de troubles mentaux – marqués par une forte dimension paranoïaque -, elles ont été globalement réduites à de la propagande : Hitler ne pouvait avoir été autre chose qu’un habile démagogue maîtrisant les techniques de la propagande politique, un praticien doué du discours propagandiste, bricolé à partir de recettes rhétoriques, de stéréotypes et de clichés. Le statut de ses écrits et de ses discours serait donc de l’ordre du slogan. Cette thèse n’est contestable qu’en ce qu’elle prend une allure réductionniste, car nul ne saurait nier la dimension sloganique du discours hitlérien. Mais cette vision s’est radicalisée sous l’impulsion d’un Alan Bullock, dont les premiers travaux sur Hitler, au début des années 1950, ont banalisé l’image d’un Hitler opportuniste, mû par le seul appétit du pouvoir, doublé d’un aventurier et d’un charlatan (Bullock corrigera plus tard cette vision sommaire du dictateur). Et l’on ne s’attend pas à trouver une pensée politique élaborée chez un imposteur, un escroc, un matamore ou un bateleur d’estrade. Comment prendre au sérieux un tel personnage de comédie ?


Nombreux sont les historiens qui s’en sont tenus à un jugement polémique et hypermoral banalisé dans la littérature antinazie et plus largement antifasciste : Hitler, chef inhumain d’un régime inhumain, ne pouvait avoir eu une pensée politique cohérente, il aurait été incapable de forger une doctrine suffisamment consistante pour qu’on prenne la peine de l’analyser sérieusement. D’autres historiens se sont fondés sur le postulat que la dimension idéologique du « combat » d’Hitler était négligeable au regard des aspects organisationnels, institutionnels et tactico-stratégiques du mouvement nazi, replacé dans les contextes sociaux, économiques et politiques variables qu’il a su exploiter à son profit, jusqu’à la catastrophe finale. Les approches fonctionnalistes du nazisme, qui se sont multipliées depuis les années 1980, pour en fin de compte dominer dans le champ universitaire, ont fortement contribué à détourner l’attention des chercheurs de la doctrine hitlérienne, niée ou minimisée dans ses effets, et à les dissuader d’étudier son rôle dans l’évolution du nazisme. À la minimisation de la fonction remplie par l’idéologie, notamment par l’antisémitisme, s’est ajoutée celle du rôle joué par Hitler dans le processus de décision dont l’extermination des Juifs d’Europe fut le résultat. Les plus radicaux des historiens fonctionnalistes, tel Hans Mommsen, ont cru pouvoir étudier le processus ayant conduit à la « solution finale de la question juive » sans tenir compte des intentions exterminatrices exprimées par Hitler, ni même des facteurs strictement idéologiques, en dépit des travaux montrant la haute intensité et la grande diffusion de l’antisémitisme en Allemagne (Oded Heilbronner, David Bankier, Christopher R. Browning). Dans la perspective fonctionnaliste, il ne restait plus aux historiens spécialisés que d’étudier dans tous ses détails un vaste « engrenage » sans visée ni sujet.


Les partisans les plus dogmatiques d’une approche fonctionnaliste  du Troisième Reich ont été logiquement conduits à présenter Hitler comme un « dictateur faible » (Hans Mommsen). Dès lors, à quoi bon s’intéresser aux textes et aux discours produits par un aussi piètre Führer, aux pouvoirs aussi limités ? Les approches relevant du sociologisme, fondées sur le primat de l’action des forces collectives, se sont expressément opposées aux approches « hitlérocentriques », privilégiant la personnalité d’Hitler, dans la perspective de l’historien biographe (tel Werner Maser) ou dans celle de l’historien des idées politiques (tel Eberhard Jäckel), parfois tentées en effet de souscrire à une version trop simple de l’approche « intentionnaliste » de la Shoah, en tant que réalisation progressive d’un projet génocidaire conçu par Hitler dès le début des années 1920.


D’une façon plus générale, Karl Dietrich Bracher, en 1976, avait pointé l’incapacité des adversaires du nazisme à prendre au sérieux l’idéologie national-socialiste. Les traces de cette incapacité militante sont reconnaissables dans les travaux historiographiques sur le nazisme qui se sont entre-temps multipliés. Ainsi, par exemple, en postulant que les nazis ne cessaient d’employer métaphoriquement les mots désignant leurs objectifs, on rend inaccessibles en principe leurs « intentions » (leurs mots étant censés les masquer ou les travestir), et l’on en arrive à abandonner l’analyse des discours idéologiques des leaders, à commencer par ceux de Hitler. Tel aura été l’effet indésirable de la généralisation abusive, à tout le langage nazi, des stratégies d’euphémisation utilisées par l’appareil du Troisième Reich pour désigner tout ce qui concernait la « Solution finale ». En 2005, Jeffrey Herf faisait justement remarquer à propos de certaines approches hypercritiques du langage nazi impliquant un décryptage infini de celui-ci, que « la signification de leurs mots [des nazis], pour ceux qui les prenaient au sérieux, était claire », et qu’il fallait s’en tenir à l’hypothèse suivante : « Les nazis disaient ce qu’ils voulaient dire et voulaient dire ce qu’ils disaient. » Les nazis, à commencer par Hitler lui-même, le « guide » suprême qui n’a cessé de donner le ton sous le Troisième Reich, où chaque haut dirigeant du régime était conduit à « travailler en direction du Führer » (Ian Kershaw), rivalisant avec tous les autres dans la mise en ½uvre de la « volonté du Führer ». Cette « volonté » normative, ils en trouvaient l’expression soit dans Mein Kampf, soit dans tel ou tel discours d’Hitler. L’emprise d’Hitler sur le régime nazi s’est notamment marquée par la pression permanente qu’il a exercée en direction du judéocide, quels qu’en aient été les modes de réalisation (des fusillades aux gazages). Dès lors, il n’est guère de pire aveuglement sur le phénomène nazi que celui qui frappe les historiens prétendant l’étudier en faisant abstraction du rôle déterminant joué dans son évolution par le dictateur-idéologue que fut Hitler et par ses productions doctrinales. Pour s’en convaincre, il faut faire un long et nécessaire détour par Mein Kampf, livre qui est devenu « la bible du mouvement nazi et l’un des textes majeurs de l’antisémitisme » (Robert Wistrich).

 

Mein Kampf : genèse, forme, contenu, modes d’emploi

 

Dans Mein Kampf, qui sera son unique livre publié, Hitler expose sa doctrine ou sa « conception du monde » (Weltanschauung), sous la forme d’un bilan incluant l’esquisse d’une autobiographie, le récit de la formation du « mouvement national-socialiste » et la définition de ses « buts ». Nombre d’historiens, tel Robert Wistrich, ont souligné le fait que, « en tant qu’autobiographie, Mein Kampf nous offre des aperçus essentiels sur le passé de Hitler et sur les influences qui ont contribué à former sa vision du monde ». Il importe également de prendre au sérieux le fait que Hitler donne son propre parcours comme exemplaire, celui de l’auto-construction d’un héros de l’Allemagne, conduit à l’éveil par la révélation progressive de l’unique principe du mal : la « juiverie internationale », aux multiples visages répulsifs (du financier apatride au bolchevik sanguinaire).

Lorsqu’il revient au début de Mein Kampf sur le moment de cette prise conscience, il la célèbre comme l’expérience d’une renaissance, d’un bouleversement intérieur absolument positif, quelque chose comme une « révolution » : « Ce fut l’époque où se fit en moi la révolution la plus profonde que j’aie jamais eu à mener à son terme. Le cosmopolite sans énergie que j’avais été jusqu’alors devint un antisémite fanatique. » On notera d’abord que le terme « cosmopolite », ordinairement opposé aux termes « patriote » ou « nationaliste », est ici placé en opposition avec l’expression « antisémite fanatique », ce qui constitue une manière rhétorique de suggérer une parfaite équivalence entre le nationalisme le plus authentique et l’antisémitisme radical ou intransigeant.

Être nationaliste, c’est être antisémite, et réciproquement. Voilà qui présuppose que l’amour de la patrie et l’attachement passionné à la nation ne vont pas sans la désignation d’un ennemi haïssable, selon le principe, parfaitement assumé par Hitler : aimer les siens, c’est haïr les autres. Mais ce principe est lui-même spécifié : parmi toutes les catégories d’« autres » offertes à la haine, il en est une que le bon nationaliste allemand privilégie, « les Juifs ». On notera ensuite qu’un individu est célébré comme « fanatique » s’il manifeste dans ses engagements une louable « énergie », ce dont le « cosmopolite » serait par nature privé. Être fanatique, c’est être énergique. Il convient donc de se montrer fanatique, si l’on veut échapper à l’asthénie affectant tout défenseur du cosmopolitisme. Par cet éloge du « fanatisme », Hitler renverse explicitement le discours des Lumières, dont l’adversaire désigné était un mixte de « superstition » et de « fanatisme ».  


Le récit de cet itinéraire singulier prend dès lors une signification générale : il porte sur l’avènement d’un sauveur, d’un homme providentiel, dont la condition est la sortie de cet état d’abaissement dans lequel se complaît une humanité inférieure, incarnée par le « cosmopolite sans énergie ». C’est pourquoi cette partie autobiographique, au-delà du témoignage d’un militant nationaliste sur sa prise de conscience et ses engagements politiques, constitue l’équivalent d’un roman d’apprentissage, et possède vraisemblablement aux yeux d’Hitler une fonction initiatique : elle semble indiquer au lecteur la voie à suivre, la voie de l’imitation.


Dès 1924, Hitler prétend être à la fois un théoricien ou un idéologue, un « créateur de programme » fixant les « buts » de son mouvement politique, et un homme politique, c’est-à-dire un homme d’action visant à réaliser le plus efficacement possible les objectifs définis par le « théoricien ». La dimension idéologique ou doctrinale de Mein Kampf est analysable en quatre composantes : 1° une conception du monde (Weltanschauung) au sens restreint du terme (la « philosophie » d’Hitler), 2° un programme politique, 3° une stratégie, impliquant un modèle de l’organisation du parti national-socialiste, 4° une vision géopolitique. Le 4 août 1924, Rudolf Hess annonce à une amie : « H espère avoir terminé son livre au cours de la semaine à venir. Nous relisons le texte ensemble. » Terminé en octobre 1924, le manuscrit de Mein Kampf ne paraît pas publiable en l’état. Otto Strasser en témoigne : « Un véritable fouillis de banalités, de réminiscences scolaires, de jugements subjectifs et de haines personnelles. » Hitler avait pensé au titre suivant : « Quatre ans et demi de lutte contre les mensonges, la stupidité et la lâcheté ». Le manuscrit va être retravaillé et mis en forme par son admirateur Ernst « Putzi » Hanfstaengl, diplomé de Harvard, et quelques-uns de ses proches (Rudolf Hess et son épouse Ilse, son éditeur Max Amann et l’imprimeur du NSDAP, Adolf Müller), mais surtout par le poète et critique musical d’origine tchèque, Josef Stolzing-Czerny, ancien correcteur d’épreuves au Völkischer Beobachter, et le père Bernhardt Staempfle, moine hiéronymite devenu journaliste antisémite et membre du NSDAP. Stolzing-Czerny supprime ou modifie des phrases maladroites ou des mots impropres, taille dans les passages de style oratoire trop longs, répétitifs et mal construits. Staemple relit le manuscrit, fait les corrections syntaxiques qui s’imposent, améliore le style, supprime certains passages et élimine les inexactitudes les plus flagrantes. Le premier tome de Mein Kampf, largement autobiographique, est publié le 18 juillet 1925 par la maison d’édition du Parti nazi, Franz Eher Verlag. Entre-temps, Hitler avait bénéficié d’une libération anticipée, le 20 décembre 1924, et le Völkischer Beobachter, l’organe officiel du NSDAP, avait pu reparaître le 25 février 1925.

Le 20 décembre 1924, dans le très influent quotidien américain qu’était (déjà) le New York Times, parut un entrefilet intitulé « La prison a calmé Hitler », avec pour sous-titre : « Libéré sous condition, il va probablement retourner en Autriche ». Ce bref article du correspondant à Berlin du New York Times illustre l’optimisme aveugle des contemporains de la montée du national-socialisme :


« Berlin, 20 décembre. Adolf Hitler, qui faisait naguère figure de demi-dieu aux yeux de l’extrême droite, a été libéré aujourd’hui sous condition de la forteresse de Landsberg, en Bavière, où il purgeait une peine de prison. Il a immédiatement gagné Munich en automobile. Il avait l’air beaucoup plus triste et raisonnable qu’au printemps dernier quand, inculpé avec Ludendorff et d’autres extrémistes du complot en vue de renverser le gouvernement, il comparaissait devant un tribunal de Munich. Son comportement pendant son emprisonnement a convaincu les autorités qu’il ne présentait plus aucun danger pour les institutions, pas plus que son organisation, connue sous de nom de Völkischer, c’est-à-dire de nationalistes racistes. On pense qu’il va abandonner toute vie publique et se retirer dans son pays d’origine, l’Autriche. »


Le second tome de l’ouvrage, auquel Hitler travaille en 1925 et en 1926, est dicté à Max Amann, et, avec l’aide des mêmes relecteurs, sort le 11 décembre 1926 – mais la date de publication indiquée est 1927. L’année suivante, Hitler dicte un nouveau livre, supposé constituer une suite aux deux tomes de Mein Kampf, mais qui restera à la fois inachevé et inédit de son vivant : connu sous le titre de « Second Livre », il sera publié en allemand en 1961, et traduit en français deux ans plus tard sous le titre L’Expansion du Troisième Reich.

Son principal intérêt, pour l’historien des idées politiques, est qu’il permet de mieux comprendre les liens établis par Hitler, en 1928, entre quelques-uns des thèmes fondamentaux de sa doctrine : le combat pour « l’espace vital » (Lebensraum), la défense de la « pureté raciale », la lutte contre la « juiverie internationale » (définie par son « parasitisme » et sa puissance de « dénationalisation ») et l’antibolchevisme radical (impliquant un relatif effacement de la dimension anti-ploutocratique, réactivée après la crise de 1929, puis durant la période 1941-1945). Dans un passage significatif, dont l’importance a été soulignée par Jäckel et par Longerich, Hitler explique pourquoi « le Juif » est pour lui l’ennemi absolu : « Son but final [Endziel], c’est la dénationalisation [Entnationalisierung], l’abâtardissement des autres peuples par un mélange confus, l’abaissement du niveau racial des peuples les plus élevés, et la domination qu’il entend exercer enfin sur cette bouillie de races [Rassenbrei], par l’extirpation [Ausrottung] des intelligences propres à ces peuples et leur remplacement par des membres de son propre peuple. » Si, pour Hitler, le « péril juif » se confond avec le « péril rouge », c’est parce que, dans le cas où la « juiverie » réaliserait son « but final », les futures élites de substitution seraient recrutées parmi les membres dirigeants du « bolchevisme juif ». L’utopie répulsive par excellence, pour Hitler, est la vision d’une humanité « abâtardie » (dénationalisée, déracialisée) totalement dominée par la « juiverie internationale ».


En 1929, le premier tome de Mein Kampf avait été vendu à environ vingt-trois mille exemplaires, et le second seulement à treize mille. Les deux tomes seront réunis en un volume en 1930 (correspondant à la 5e édition), vendu à quatre-vingt mille en 1932, pour devenir rapidement, à compter de 1933, « le moins lu des best-sellers de la littérature universelle ». Environ douze millions d’exemplaires en langue allemande en ont été publiés jusqu’en 1945. Mein Kampf sera traduit intégralement en français en 1934 (sans l’autorisation du dictateur), puis en anglais en 1939, avec une introduction et des annotations. Il n’a jamais cessé d’être réédité dans un grand nombre de langues (au moins seize). Mein Kampf aura été, comme les Protocoles des Sages de Sion, un best-seller et un long-seller du XXe siècle, bien parti aujourd’hui pour continuer de l’être au XXIe siècle, hors des limites de l’Europe.


Idéologie et propagande

 

Dans la préface du premier tome, Hitler, pensant à son propre destin, affirme cependant que « c’est par la parole beaucoup plus que par des livres que l’on gagne les hommes : tous les grands mouvements que l’histoire a enregistrés ont dû beaucoup plus aux orateurs qu’aux écrivains ». Il y revient dans le second tome : « Aucune des grandes révolutions historiques n’a été causée par la parole écrite qui ne fit que les accompagner. » Ce primat de l’oral n’implique pas de négliger l’aspect doctrinal du combat politique, auquel seul un livre peut donner sa forme définitive, à laquelle enfin il pourra être fait référence : « Une doctrine ne peut sauvegarder son unité et son uniformité que si elle a été fixée par écrit, une fois pour toutes. » Mais il ne faut pas surestimer la place et le rôle des écrits, « avec leur effet limité » : ils « ne serviront, en général, qu’à conserver, raffermir et approfondir les conceptions et les opinions déjà existantes. » Après l’échec du coup de force, le tribun de brasserie devenu Führer s’efforce de théoriser les conditions de la prise du pouvoir, par « l’application perpétuellement uniforme de la violence ». Mais l’usage de la violence, pour être efficace, doit selon lui reposer sur « des conceptions philosophiques empreintes de fanatisme », le mot « fanatisme » ayant dans Mein Kampf, comme dans nombre de discours des années 1920, une connotation positive. Tels sont les fondements de la propagande, machine à inculquer aux masses des « convictions inébranlables ». Car, affirme Hitler, la propagande « doit toujours s’adresser uniquement à la masse ! ».


Le « révolutionnaire » Hitler, dont l’objectif principal, avant la prise du pouvoir et pour la rendre possible, est la « nationalisation des masses », ne cache pas qu’il attache à la propagande la plus grande importance : « C’est une arme terrible que la propagande dans la main de celui qui sait s’en servir. (…) Dans tous les temps, la force qui a mis en mouvement sur cette terre les révolutions les plus violentes a résidé bien moins dans la proclamation d’une idée scientifique qui s’emparait des foules que dans un fanatisme animateur et dans une véritable hystérie qui les emballait follement. » Otto Strasser notera plus tard : « Un seul chapitre, si j’en crois le père Staemple, qui revit l’½uvre entière à deux reprises, un seul chapitre se trouvait foncièrement original, celui où il est question de propagande. » Hitler consacre en réalité plusieurs chapitres ou parties de chapitres à la question de la propagande, où il combine les leçons tirées de son expérience personnelle et ses lectures des spécialistes de la psychologie des foules, en particulier Gustave Le Bon et William McDougall. De bons témoins comme Max Horkheimer et Theodor W. Adorno noteront que Mein Kampf et les discours d’Hitler visant à influencer les masses « se lisaient comme une copie à bon marché de Le Bon ».


Pour séduire les masses, Hitler, lecteur de la Psychologie des foules de Gustave Le Bon (paru en 1895, l’ouvrage avait été traduit en allemand en 1911 à Leipzig, chez Alfred Kröner, puis réédité en 1912 et en 1919), mise sur l’affirmation et la « répétition constante » de ses convictions idéologiques absolues, excluant les nuances, excluant tout souci d’objectivité, privilégiant les idées simples et jouant sur des oppositions manichéennes (Aryens/Juifs) qui stimulent la haine et le ressentiment. Ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est la demi-mesure, qui entraîne le doute paralysant :


« La grande masse d’un peuple ne se compose ni de professeurs, ni de diplomates. Elle est peu accessible aux idées abstraites. Par contre, on l’empoignera plus facilement dans le domaine des sentiments et c’est là que se trouvent les ressorts secrets de ses réactions, soit positives, soit négatives. Elle ne réagit d’ailleurs bien qu’en faveur d’une manifestation de force orientée nettement dans une direction ou dans la direction opposée, mais jamais au profit d’une demi-mesure hésitante entre les deux.  »


La « première de toutes les conditions nécessaires pour n’importe quelle propagande en général » est « la position systématiquement unilatérale à l’égard de toute question traitée ». C’est là définir le « but de la propagande » : il ne consiste pas, par exemple, à « doser le bon droit des divers partis », il est de « souligner exclusivement celui du parti que l’on représente ». Il s’agit de provoquer un engagement total, d’alimenter le fanatisme : « Quiconque veut gagner la masse doit connaître la clef qui ouvre la porte de son c½ur. Ici l’objectivité est de la faiblesse, la volonté est de la force. » Dans plusieurs développements de Mein Kampf, Hitler s’applique à théoriser l’art de la propagande, qu’il fait reposer sur la règle de l’adaptation à la capacité de réception des esprits les plus « bornés » composant l’auditoire, et dont le but est la seule efficacité symbolique, qui mobilise la masse :


« Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser. Dans ces conditions, son niveau spirituel doit être situé d’autant plus bas que la masse des hommes à atteindre est plus nombreuse. (…) La faculté d’assimilation de la grande masse n’est que très restreinte, son entendement petit, par contre, son manque de mémoire est grand. Donc toute propagande efficace doit se limiter à des points fort peu nombreux et les faire valoir à coups de formules stéréotypées aussi longtemps qu’il le faudra, pour que le dernier des auditeurs soit à même de saisir l’idée. (…) La propagande n’est point faite pour procurer constamment d’intéressants passe-temps à de petits messieurs blasés, mais pour convaincre, et c’est la masse qu’il s’agit de convaincre. (…) La propagande doit être maintenue tant pour le fond que pour la forme, au niveau de la masse, et l’on ne doit mesurer sa valeur qu’aux résultats obtenus. »


Lui-même démagogue particulièrement doué, Hitler sait que pour mobiliser les masses il faut leur offrir une vision grandiose ou « héroïque » de l’avenir, et que la force mise en spectacle est dotée d’une puissance d’entraînement irrésistible. Il est déjà convaincu qu’il possède les qualités d’un chef charismatique, investi d’une « mission » par la « Providence » : la régénération raciale du peuple allemand, pour faire de la grande Allemagne une puissance mondiale. C’est en pensant à son propre cas qu’Hitler affirme que, « dans le cours de l’existence humaine, il peut arriver une fois que l’homme politique s’unisse au créateur de programme ». Dans sa personne, d’une façon exceptionnelle, il y aurait fusion du type du Führer, du guide ou du conducteur de peuples et du type de l’idéologue, du « théoricien », du créateur de doctrine politique ou du « fabricant de programme ». Il revient sur la question avec insistance : « Les grands théoriciens sont très rarement aussi de grands organisateurs. (…) Mais c’est encore plus rare qu’un grand théoricien soit un grand Führer.  » Ainsi que l’ont noté nombre de témoins directs, Hitler se prenait pour un génie. Mais il se donnait publiquement pour l’homme providentiel.


Le 6 juillet 1933, le Chancelier Hitler prononce un discours à Berlin devant les gouverneurs (Statthalter) du Reich, où il remercie « la Providence » de l’avoir accompagné dans ses succès : « Depuis huit mois, nous menons une lutte héroïque contre la menace communiste qui pesait sur notre peuple, désorganisait notre culture, décomposait notre art et empoisonnait notre morale publique. Nous avons mis fin à la négation de Dieu, aux outrages à la religion. Nous remercions humblement la Providence de n’avoir pas laissé sans succès notre lutte contre la détresse du chômage et nos efforts pour sauver le paysan allemand.  » Dans le discours qu’il prononce en septembre 1935 au 7e congrès du NSDAP, Hitler réaffirme sa thèse de la consubstantialité du Führer et du Parti, avant de se présenter une nouvelle fois comme l’élu de « la Providence » pour que vive éternellement l’Allemagne :

« Nous avons été marqués par le destin, pour guider le peuple et l’armée, pour écrire l’histoire dans le sens le plus élevé du mot. La Providence nous a donné ce qu’elle a refusé à des millions d’hommes. En voyant notre ½uvre, les siècles les plus éloignés évoqueront encore notre mémoire. » Près de quatre ans plus tard, Hitler commence et termine son discours au Reichstag du 28 avril 1939, où il répond longuement à un télégramme du Président Roosevelt, par une invocation de « la Providence » de facture messianique : « Mes sentiments les plus profonds, je ne puis mieux les exprimer que sous la forme d’une humble action de grâces envers la Providence qui m’a appelé et aidé, moi, jadis soldat inconnu de la guerre, à devenir le Führer de mon peuple si vivement aimé. (…) Mon monde à moi, Monsieur Roosevelt, est celui dans lequel la Providence m’a placé et pour lequel j’ai donc mission de travailler.  »


Dans ses discours d’après la prise du pouvoir, Hitler soulignera l’importance à ses yeux de la dimension « idéologique » ou « philosophique » de son « combat », ordonné à l’accomplissement d’une « révolution » totale. En 1933, dans le discours qu’il prononce au congrès du NSDAP à Nuremberg, il commence par une ferme mise au point centrée sur la véritable « mission » du « mouvement national-socialiste », par-delà la prise et l’exercice du pouvoir :


« Le 30 janvier 1933, le gouvernement politique du Reich fut confié au Parti national-socialiste. Fin mars, la révolution nationale-socialiste était extérieurement finie. Finie en ce qui concernait notre accession au pouvoir. Mais seul celui qui ne comprenait pas le caractère de cet immense combat pouvait croire close la lutte pour nos idées. Ce serait le cas si le mouvement national-socialiste n’avait pas d’autres desseins que ceux des anciens partis habituels. En effet, avec la prise du pouvoir, ceux-ci semblent avoir atteint le sommet de leurs désirs et, en même temps, l’idéal de leur existence. Mais pour des conceptions philosophiques, l’arrivée au pouvoir politique n’est que la condition préliminaire de l’accomplissement de leur véritable mission. Déjà le mot « e;Weltanschauung »e; (conception philosophique) exprime la volonté de baser toutes les actions sur une conception préconçue et ainsi ouvertement sur une tendance. Celle-ci peut être juste ou fausse : elle est en tout cas le point de départ d’une prise de position vis-à-vis de tous les phénomènes et événements de la vie et au surplus un ordre qui lie et engage pour toute action.  »


Après être devenu en Allemagne, entre 1925 et 1933, un best-seller inattendu, Mein Kampf fut après la prise du pouvoir diffusé d’une façon systématique et massive – il fut même systématiquement offert par les maires à tous les couples de jeunes mariés. Or, dans son essai polémique paru en 1938, La Révolution du nihilisme, Hermann Rauschning affirmait péremptoirement que personne n’avait pris Mein Kampf au sérieux comme ouvrage doctrinal, et, plus fondamentalement, que la « doctrine » ou « l’idéologie », dans le national-socialisme, n’avait aucune importance en tant que telle.
Elle n’y intervenait qu’à titre d’instrument : « Le national-socialisme, c’est du mouvement pur et simple, du dynamisme à valeur absolue, de la révolution à dénominateur toujours variable. Une idéologie, une doctrine, voilà ce qu’il n’est certainement pas. Mais il a une idéologie. Le national-socialisme ne fait pas de politique en vertu d’une doctrine, mais il se sert d’une idéologie pour faire de la politique. Il utilise cette idéologie de même que toutes les valeurs, tous les éléments de l’existence humaine, pour en nourrir son dynamisme. »

Pour illustrer sa thèse selon laquelle « la marche au pas » était le principal « procédé de la domination nationale-socialiste », Rauschning citait Rosenberg : « La nation allemande est précisément en train de trouver enfin son style de vie (…). C’est le style d’une colonne en marche, et peu importe vers quelle destination et pour quelle fin cette colonne est en marche. » Et Rauschning de conclure avec ironie : « Ainsi marche la nation, sans but, elle marche pour marcher. Ainsi se manifeste le manque de doctrine de cette révolution pour la révolution, de ce mouvement pour le mouvement. » De la propagande et une entreprise de fabrication de mythes efficaces, voilà donc à quoi se réduit pour Rauschning le mouvement nazi  : « Le manque de principes de cette révolution, voilà son grand paradoxe, voilà le secret de son efficacité. C’est là sa force, c’est là que réside son énergie révolutionnaire. »

Le Programme en 25 points du Parti nazi n’est qu’une façade : « Les buts avoués, les points du programme sont des cartes que tantôt l’on abat, tantôt l’on garde en main. » Et cette façade n’est qu’un camouflage : « Il me paraît inutile d’insister sur le caractère artificiel de l’idéologie nationale-socialiste, sur sa fonction de camouflage et de moyen de propagande, et de souligner le cynisme de l’élite inaccessible à sa propre doctrine. » Selon Rauschning, l’élite nazie se sert des croyances idéologiques, sans y adhérer, comme d’un « instrument de domination, un instrument dont ne peut se passer la technique spirituelle de l’hypnose et de la suggestion ». Stimuler, mobiliser, canaliser, détourner, aveugler : telles sont les fonctions des motifs doctrinaux dans la perspective nazie, telle qu’elle est analysée par Rauschning, présupposant que, dans le monde de l’élite nazie, le recours aux techniques et aux stratégies manipulatrices ordonnées à la conquête ou à la conservation du pouvoir exclut les convictions idéologiques. Un tel postulat est pour le moins fort discutable : Hitler et Goebbels croyaient sans réserve au « complot juif international » (bolchevique et financier), Rosenberg et Himmler au « mythe du sang », Streicher au « crime rituel juif », etc., même s’ils instrumentalisaient ces thèmes idéologiques dans leur discours de propagande. Il n’y a là cependant pour Rauschning que démagogie, inscrite dans une vision grossièrement machiavélique du discours de propagande et de la mise en scène, dont les hautes élites manipulatrices ne sont nullement dupes :


« Au cours de ce qu’on a appelé la période de combat, chaque fois qu’il s’est agi de détourner la masse de certains problèmes ou de réveiller la combativité des adhérents, on a fait tourner le disque « e;Juifs et francs-maçons »e;. Tout cela est d’une psychologie aussi primitive et aussi indigente qu’efficace dans son application. On se tromperait en croyant qu’un homme aussi subtil que le ministre de la Propagande [Goebbels] ne sait pas que la campagne de violences contre les Juifsy compris les Protocoles des Sages de Sion – est une élucubration idiote (…). Il serait naïf de supposer qu’un membre de l’élite croit vraiment et sincèrement aux axiomes de l’idéologie. Ces thèses ont été réunies consciemment, pour leur efficacité démagogique, en vue de fins politiques. »


Ainsi, selon Rauschning, « l' »e;habit d’Arlequin »e; qu’est la « e;doctrine »e; nationale-socialiste dissimule à merveille la pauvreté, la nudité intellectuelle du national-socialisme ». Dans un régime fondamentalement révolutionnaire, qui se réduisait à un « mouvement » destructeur, la doctrine ne pouvait être que propagande, instrument comme un autre au service de forces démoniaques, ou encore simple moyen dans la réalisation d’un « projet de mobilisation totale au service du Néant ». Le « nihilisme total » était la « doctrine secrète du national-socialisme ». À suivre donc Rauschning, pour Hitler et les hauts dirigeants nazis, l’antisémitisme, par exemple, n’était qu’un mode plus ou moins efficace de manipulation des masses. Il ne pouvait être l’objet d’une conviction forte. Le discours antijuif n’aurait été qu’un décor attractif, un habillage trompeur, une mise en scène séduisante, et l’idéologie antijuive un attrape-nigauds, une sorte d’autopublicité mensongère d’acteurs politiques mus par la seule passion de la domination. La déréalisation de l’idéologie implique ainsi un effacement de l’antisémitisme dans le tableau des facteurs explicatifs de l’évolution du Troisième Reich. La vérité du nazisme serait à trouver dans la puissance de destruction et d’autodestruction d’un système sans direction véritable et en perpétuelle désintégration, qui sera décrit par la suite, dans la perspective fonctionnaliste, comme une polyarchie conflictuelle.


Dans son livre paru en 1942, Behemoth, Franz Neumann, membre de l’École de Francfort, avait donné une version marxisante de cette approche niant jusqu’à l’absurdité la dimension idéologique du régime nazi, lequel n’était à ses yeux qu’un « non-État, un chaos, le règne du désordre et de l’anarchie ». Partant du principe qu’« une théorie politique ne peut pas être non rationnelle », il en déduisait naïvement que le nazisme, du fait de son irrationalisme, ne pouvait avoir une véritable théorie politique. Il s’efforçait en particulier de minimiser l’importance de l’antisémitisme en tant que facteur indépendant, sans reculer devant l’affirmation, involontairement provocatrice, que le peuple allemand était « le moins antisémite de tous les peuples ». Affirmation insoutenable qui sera inversée en 1996 par Daniel J. Goldhagen dans son best-seller titré Les Bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, où le jeune historien américain attribue au peuple allemand tout entier un « antisémitisme éliminationniste » qui, depuis le XIXe siècle, aurait imprégné en profondeur la culture germanique. En supposant l’existence d’un projet criminel antijuif dans l’Allemagne d’avant Hitler, Goldhagen postule la primauté de l’idéologie antisémite tout en minorant le rôle joué par Hitler et les propagandistes nazis dans sa diffusion et son inculcation. Il s’ensuit que le Führer, loin d’avoir été l’inspirateur ou l’instigateur de la « Solution finale », n’aurait été qu’un accoucheur ou un catalyseur de l’« antisémitisme éliminationniste » qui lui préexistait dans la culture germanique. C’est là une manière radicale, et à vrai dire indéfendable, de dissoudre les responsabilités d’Hitler dans celles du peuple allemand, traité comme un peuple de « démons ». Transfert de démonisation, du personnage singulier Hitler à la personne collective qu’est l’Allemagne.

 

Mein Kampf avant et après la Seconde Guerre mondiale : qu’en faire ?

Quelles qu’aient été les intentions d’Hitler lorsqu’il a pris la décision de dicter Mein Kampf en 1924 et 1925, son unique livre publié demeure une énigme au regard de l’histoire. Comme l’a noté Georges Goriely, « jamais on n’a vu un candidat dictateur livrer aussi crûment ses ambitions les plus sanguinaires et les plus paranoïaques ». Ce qui caractérisait Hitler, c’était « un mélange de franchise et de dissimulation ». C’est un fait que les lecteurs du premier volume, en 1925, pouvaient savoir qui était et ce que voulait Hitler, en dépit des reconstructions mensongères de son récit autobiographique. Car il ne fallait prendre à la lettre une affirmation telle que celle-ci, portant sur ses « années d’études et de souffrances » à Vienne : « C’est à cette époque que prirent forme en moi les vues et les théories générales qui devinrent la base inébranlable de mon action d’alors. Depuis j’ai eu peu de choses à y ajouter, rien à y changer. Au contraire. » On sait par exemple que le principe structurant de sa « vision du monde », l’antisémitisme apocalyptique, n’est pas apparu chez lui avant le début des années 1920, même si l’on peut supposer que le tournant antijuif s’opère chez le soldat Hitler vers le milieu de la Première Guerre mondiale, comme semble l’attester la lettre datée du 5 février 1915 où il écrit à son ami munichois Ernst Hepp : « Chacun de nous, ici, n’a qu’un seul souhait en tête : régler bientôt son compte à la bande [les étrangers-ennemis],une fois pour toutes. Pour que, même si certains d’entre nous doivent y rester, les autres retrouvent la mère-patrie débarrassée des métèques [Fremdländerei] qui l’encombrent. »

Mais l’autoportrait qu’il brosse dans le premier tome de Mein Kampf est dans l’ensemble plutôt ressemblant, et surtout fort révélateur de son état d’esprit en 1924.  Or, rares furent ceux, parmi ses adversaires déclarés, qui en tinrent compte. Le philosophe catholique Lucien Laberthonnière (1860-1932), dans une étude sur Mein Kampf publiée seulement en 1945, écrivait significativement :

« Si peu d’intérêt que présente par lui-même Mein Kampf, les suites de cet ouvrage sont telles qu’il est profondément regrettable qu’il n’ait pas été lu d’un bout à l’autre par un plus grand nombre de Français. » En outre, on ne peut qu’être surpris devant « ce besoin de se dévoiler, chez un homme poussant au plus haut degré l’art de la dissimulation et du mensonge ». En avouant « ses haines et ses fureurs, ses fantasmes liés à un érotisme infantile mal surmonté, ainsi que ses appétits de conquête et de destruction », le candidat dictateur se montrait plus vaniteusement provocateur que fin stratège politique.


Face à Mein Kampf, en tant que texte fondateur du mouvement national-socialiste et document révélateur sur la personnalité du Führer, les milieux antiracistes ont varié considérablement dans leurs positions, passant de la conviction que la lecture du livre devait suffire à « ouvrir les yeux » des citoyens à la crainte qu’elle ne les séduise et les entraîne irrémédiablement vers la mythologie nazie. Dans les années 1930, les antinazis et plus généralement les antiracistes appelaient en effet leurs contemporains à lire Mein Kampf – du moins dans sa version non expurgée – afin d’y découvrir les projets inquiétants du Führer, et ainsi s’opposer au nazisme en connaissance de cause. La traduction intégrale (et non autorisée) de l’ouvrage publiée en 1934 par Fernand Sorlot, maurrassien germanophobe, porte en épigraphe cette phrase de Lyautey : « Tout Français doit lire ce livre. »

Quelques années plus tard, en 1939, dans ses Éclaircissements sur Mein Kampf, Jacques Benoist-Méchin, compagnon de route du nazisme, note que « Mein Kampf est devenu la Bible du IIIe Reich, le Coran d’un empire de 80 millions d’habitants », et célèbre ce livre qui « a transformé la frontière de certains États et en a effacé d’autres de la carte d’Europe », ce livre « étrange et explosif, brûlant et frénétique » qui « a changé la face du monde ». Il ajoute que ce livre « peut provoquer encore des bouleversements inouïs » et que son « action profonde est loin d’être épuisée ».

Dans sa conclusion, Benoist-Méchin croit devoir justifier la publication de ses Éclaircissements : « On ne peut (…) rien comprendre aux actes et aux intentions de Hitler sans une connaissance approfondie de Mein Kampf. Plus que jamais, aujourd’hui, cette connaissance est pour nous une question de vie ou de mort. »


En soutenant la thèse que le mouvement nazi, dénué de toute préoccupation idéologique, ne pouvait engendrer qu’une « révolution du nihilisme », l’intellectuel antinazi Rauschning a frayé la voie à un certain nombre d’historiens qui verront dans la guerre totale et autodestructrice la vérité de la révolution nazie. Dès lors, la question du choix des ennemis devient une question secondaire. Que, par exemple, la « juiverie internationale » ait été érigée par Hitler en ennemi absolu – du début des années 1920 au printemps 1945 -, voilà qui ne saurait constituer qu’un fait contingent dans le processus érostratique seul pris en compte. Il en va ainsi chez Jeremy Noakes, concluant que « le seul élément proprement « e;révolutionnaire »e; du nazisme résida dans la destruction et l’autodestruction, corollaires inévitables de l’irrationnalité de ses buts ». Noakes exposait ainsi en 1983 sa vision du nazisme : « On peut donc soutenir que la révolution nazie fut la guerre – non seulement parce que la guerre imprima aux changements politiques, économiques et sociaux un rythme beaucoup plus rapide qu’en temps de paix, mais aussi, à un niveau plus profond, parce que le nazisme baignait dans la guerre comme dans son élément. En ce sens, le nazisme fut vraiment « e;une révolution de la destruction »e; – de lui-même et des autres à une échelle sans précédent. »


Cette thèse, non fondée sur une enquête empirique, mais dotée d’un parfum de vraisemblance, est devenue rumeur, une rumeur « autorisée » indéfiniment répétée dans tous les milieux antinazis, et reprise en écho par de nombreux historiens et sociologues. On suppose en effet ordinairement, dans la perspective moralisante consistant à réduire le destin historique d’Hitler à la pratique du meurtre de masse, qu’un tel tueur ne pense pas, que ce monstre inhumain est totalement étranger au monde humain des idées, et, partant, que les idées ne peuvent avoir la moindre importance pour lui. Identifié comme démagogue cynique, psychopathe dangereux ou criminel avéré, Hitler a été pour ainsi dire expulsé de l’histoire. La vérité historique est en effet difficile à affronter, et plus difficile encore à digérer : en Hitler coexistaient le stratège politique habile, le démagogue talentueux, le lecteur passionné, le dirigeant politique soucieux d’idéologie, voire obsédé par un petit nombre de thèmes idéologiques (« doctrinaux », « philosophiques »), le paranoïaque mû par la haine, le criminel inaccessible à la culpabilité.


En outre, la lecture non critique des deux livres de Rauschning, La Révolution du nihilisme et Hitler m’a dit (recueil, paru en 1939, de conversations de l’auteur avec Hitler, reproduites de mémoire et avec des intentions militantes « antifascistes »), a conduit la première génération des historiens de la « Solution finale » à négliger l’étude de Mein Kampf. C’est ainsi que dans son ouvrage pionnier paru en 1951, Bréviaire de la haine, sous-titré « Le IIIe Reich et les Juifs », Léon Poliakov, célébrant « l’exceptionnelle justesse » des « révélations et des analyses » de Rauschning dans le chapitre premier consacré aux « prodromes » (du génocide des Juifs), se contente de mentionner Mein Kampf pour noter simplement que, dans ce livre où « le mot « e;Juifs »e; revient presque à chaque page », on n’apprend rien sur « le sort qui leur sera dévolu dans l’État national-socialiste ». S’il cite Hitler, à plusieurs reprises, c’est seulement d’après Hitler m’a dit, donc d’après des conversations reconstruites plusieurs années après avoir eu lieu, et ce, dans la perspective de nourrir la propagande antinazie. Le corpus des textes hitlériens publiés du vivant du Führer représentait pourtant une masse considérable de matériaux documentaires. Il faudra attendre le milieu des années 1960 pour que certains historiens allemands, Werner Maser ou Eberhard Jäckel, étudient de près les textes et les discours du Führer.


Après 1945, les antiracistes, en Allemagne et en France particulièrement, se sont efforcés d’interdire la publication de Mein Kampf ou de dissuader leurs contemporains de le lire, comme s’ils craignaient une puissance de contamination ou de suggestion qui serait inhérente à l’ouvrage. Et ils ont été confortés dans leurs craintes par l’usage du livre comme drapeau ou emblème de la cause antijuive par des milieux très divers, allant des néo-nazis américains aux islamistes de tous les pays, du monde arabe et de l’Amérique latine à l’Inde, en passant par certaines mouvances de l’extrême droite russe ou du nationalisme en Turquie, où Mein Kampf est devenu un best-seller dans les années 2000. À la fin des années 1990, on pouvait par exemple observer la libre circulation, avec l’approbation expresse de l’Autorité palestinienne, d’une traduction arabe de Mein Kampf, diffusée par un distributeur de Ramallah.

Cette traduction, réimpression d’une édition libanaise (1963, puis 1995), atteignit le sixième rang des meilleures ventes du Territoire palestinien en 1999. Dans son introduction, le traducteur de l’édition arabe, Louis al-Haj (nom adopté par l’ancien SS Louis Heiden, réfugié au Caire du temps de Nasser et converti à l’islam), n’hésite pas à faire l’éloge du « grand homme » : « Adolf Hitler n’appartient pas qu’au peuple allemand, c’est l’un des rares grands hommes qui ont pour ainsi dire arrêté le cours de l’histoire, infléchi sa course et changé la face du monde. Il appartient désormais à l’histoire. (…) Le national-socialisme n’est pas mort avec la disparition de son héraut. Au contraire sa semence se multiplie sous les étoiles. »


Après avoir servi du vivant d’Hitler en tant que document démystificateur dans les mains des milieux antiracistes et antifascistes, donc comme instrument de propagande antinazi, Mein Kampf est devenu en Europe, après 1945, un livre dénoncé comme scandaleux et dangereux, voué à être interdit par la censure. Un livre qui fait peur, parce qu’il est supposé capable d’empoisonner les esprits.

En France, la réédition chez Sorlot, en 1979, de la traduction intégrale de Mein Kampf, parue initialement en 1934, comporte une mise en garde de facture antiraciste, qui rappelle les crimes contre l’humanité commis par les nazis et expose les dispositions légales en matière de lutte contre le racisme. C’est à la suite d’un arrêt de la Cour d’appel de Paris du 11 juillet 1979 que le livre a été autorisé à la vente en raison de son « intérêt historique et documentaire ».
Mais la peur d’affronter dans le texte ce qui reste de « 
la Bête immonde » a perduré. Comme si Mein Kampf était perçu comme un texte contagieux, un texte-virus. Ce qui se comprend aisément dès lors qu’il est pris comme symbole du « mythe Hitler », étudié récemment dans tous ses aspects par Ian Kershaw.
En 1947, Hugh Trevor-Roper avait bien identifié cette puissance de fascination exercée par le Führer, et qui lui a survécu : « 
La foi profonde qu’il avait en sa mission messianique fut peut-être l’élément le plus important de l’extraordinaire puissance de sa personnalité, qui se prolongea bien après que les raisons extérieures de la survivance eurent disparu, et l’acceptation de ce mythe, même par l’intelligent Speer, constitue la meilleure preuve de cette puissance. » Le lien substantiel établi entre la personnalité dangereusement fascinante du Führer et son livre unique explique en grande partie les inquiétudes et les réticences provoquées par la circulation de ce dernier.
Préfaçant en 1952 la traduction française des
Libres propos sur la guerre et la paix, « propos de table » d’Hitler recueillis sur l’ordre de Martin Bormann(5 juillet 1941-12 mars 1942), le germaniste antinazi Robert d’Harcourt rappelait la manière paranoïaque et démonisante par laquelle le Führer stigmatisait les « puissances démoniaques » (dämonische Mächte) dont son peuple avait été selon lui la victime.
Tout se passe comme si les ennemis d’Hitler avaient retourné contre lui cette accusation, faisant du Führer, même après sa mort, une « 
puissance démoniaque ».Cette peur magique d’une contamination par la démonie hitlérienne a exercé ses effets jusque dans le champ des recherches universitaires, où les spécialistes du nazisme, à quelques exceptions près (Edmond Vermeil naguère, et, plus récemment, Édouard Husson), se sont dispensés d’étudier l’ouvrage, voire simplement de le lire intégralement. Comme si les morceaux choisis pouvaient permettre, tout à la fois, de conjurer le danger d’une séduction textuelle et de comprendre suffisamment la doctrine du Führer. Double illusion.


En Allemagne, où la réédition du livre est interdite depuis 1945, ceux qui contestent cette interdiction, dans la perspective d’une critique démystificatrice du nazisme, avancent l’argument de son caractère contre-productif. En 1982, l’historien et politologue Arno Plack avait soulevé la question, en déplorant le fait que la maturité politique du peuple allemand soit sous-estimée par les autorités au point de les conduire à juger dangereuse la lecture de Mein Kampf, près de quarante ans après le disparition du Troisième Reich.
Plus récemment, un certain nombre d’historiens se sont prononcés en faveur d’une réédition de l’ouvrage comportant des notes et des commentaires, voire d’une véritable édition critique. Ils ont été appuyés par le Conseil central des Juifs d’Allemagne dont le secrétaire général, Stefan Kramer, a déclaré le 25 avril 2008 à la radio Deutschlandfunk : « Sur le principe, je suis en faveur d’une publication du livre, assorti de commentaires, et sur le fait de le rendre disponible sur Internet. »


Les droits d’auteur de Mein Kampf, actuellement détenus par le Land de Bavière qui a longtemps refusé la réédition du livre, tomberont dans le domaine public le 31 décembre 2015, ce qui permettra aux milieux néo-nazis de rééditer et de diffuser massivement l’ouvrage.

Mais ce dernier est déjà proposé sur de nombreux sites Internet spécialisés dans la vente de livres (en 1999, Mein Kampf était la troisième meilleure vente d’Amazon en langues anglaise et allemande), et le texte intégral du livre interdit dans certains pays est depuis plusieurs années accessible en ligne sur des sites extrémistes.

C’est dans ce contexte que les autorités politiques de Bavière ainsi que les dirigeants du Conseil central des Juifs d’Allemagne se sont ralliés au principe d’une réédition critique de l’ouvrage, à des fins historiographiques et éducatives. Une réédition pour ainsi dire préventive, constituant un moindre mal pour ceux qui craignent que la puissance de séduction du livre-manifeste continue de s’exercer sur les esprits non préparés.

Dans un discours prononcé le 26 juin 2009, Wolfgang Heubisch, ministre des Sciences, de la Recherche et des Arts de Bavière, favorable à une réédition de Mein Kampf assortie de commentaires critiques d’historiens, a privilégié cet argument : « S’il faut que l’ouvrage d’Hitler soit édité, le danger existe que des charlatans et des néo-nazis se saisissent de ce livre détestable lorsque la Bavière n’aura plus les droits. Je suis donc de l’avis qu’une édition critique et bien documentée soit préparée. »

Dans le même sens, partisan d’une « édition critique, scientifique, érudite » de l’ouvrage, Stefan Kramer a déclaré à la télévision ZDF le 12 août 2009 qu’il considérait comme « sensé et important de publier une édition de Mein Kampf d’Hitler avec des commentaires de chercheurs », afin de pouvoir disposer d’une « édition commentée qui pourra être utilisée, par exemple, comme texte à expliquer aux élèves et aux jeunes gens pendant les cours d’Histoire. » Et de réaffirmer son souci d’une action éditoriale préventive : « Nous avons besoin de préparer dès aujourd’hui une édition universitaire assortie de critiques historiques pour éviter que les néo-nazis n’en tirent profit. »


En France, Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des Institutions juives de France (Crif), plutôt défavorable à une édition critique du texte intégral, mais reprenant à son compte l’hypothèse du moindre mal, est intervenu dans ce débat le 11 août 2009 en présentant une position nuancée, fondée sur une distinction entre trois aspects du problème.

Selon lui, Mein Kampf « représente trois choses » :

« – Un objet historique. Les historiens le connaissent, peuvent y accéder en bibliothèque ou par les archives (…) ; on n’a [donc] pas besoin de le republier. Quant au grand public, aux élèves, ils n’ont pas besoin de lire ce livre in extenso pour accéder à l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale (…).

Un pamphlet antisémite. À ce titre, bien qu’il soit daté (…),il peut encore distiller son poison. Il fait partie des textes antisémites contre lesquels il faut lutter. On sait qu’il est beaucoup diffusé et vendu dans le monde. Si toutes les éditions étaient des éditions critiques, ce serait un moindre mal. Par exemple, les Protocoles des Sages de Sion sont reparus en larges extraits dans une édition commentée par Taguieff et d’autres chercheurs, ce qui atténue peut-être la nocivité de ce texte.

Surtout, c’est un symbole. Le symbole nazi par excellence, le symbole de l’horreur. Voir ce livre dans une librairie serait une agression visuelle. Ce serait certainement insupportable pour un  survivant, à qui cela ferait le même effet que de voir une croix gammée dans une librairie. Savoir que ce livre est disponible sur Internet, c’est une chose, le voir exposé au grand jour, cela revient à dire qu’on peut tout lire, que ce livre n’est pas plus choquant qu’un autre, et cela, c’est insupportable.  »


Pour ma part, tout en reconnaissant la réalité potentielle des effets indésirables identifiés par Richard Prasquier, j
e suis porté à considérer qu’une édition critique réalisée par une équipe pluridisciplinaire de spécialistes constitue, du moins dans les sociétés libérales/pluralistes garantissant la liberté d’expression et de discussion, le seul moyen d’éviter d’abandonner ce texte dangereux aux propagandistes extrémistes et aux éditeurs sans scrupule. Et la seule façon de priver Hitler d’une victoire posthume. 

Pierre-André Taguieff

Fin de la première partie.

http://www.surlering.fr/article.php/id/5297

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