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Publié par Dreuz Info le 4 septembre 2009

L’AFFAIRE « FAREWELL »
© drzz.info

 

Le lieutenant-colonel Konstantin Preobrazhensky est un vétéran des services de renseignement extérieur russes. Il a servi dans le KGB pendant 15 ans, entre 1976 et 1991, et a terminé sa carrière comme conseiller sur l’Asie auprès du directeur-adjoint du KGB. Devenu commentateur pour le Moscow Times, ses révélations lui ont valu des menaces très sérieuses de la part de son ancien employeur.

Il a dû fuir la Russie en 2003 et trouver refuge aux Etats-Unis. Aujourd’hui auteur reconnu, il donne des conférences dans les mondes universitaire et militaire américains. 
  

 

© Konstantin Preobrazhensky

Preobrazhensky nous a accordé son premier entretien en français en août dernier.

 L’histoire : Au début des années 1980, Vladimir Vetrov, lieutenant-colonel du KGB, est devenu agent double. Sous le nom de code « Farewell », il a transmis plus de 4’000 documents à la DST française, laquelle les a fait suivre aux agences de renseignement américaines. Issues du quartier-général même du KGB, les informations Vetrov ont permis au Président français François Mitterrand d’expulser 47 diplomates soviétiques pour « activités d’espionnage ». Suite à cet incident majeur, le KGB dut mettre ses antennes occidentales en sommeil pendant plusieurs années.

La quantité et la qualité exceptionnelles des livraisons de Vetrov ont porté un coup fatal à l’Union Soviétique en dévoilant ses faiblesses à une période délicate de son histoire. Quelques années après la trahison de Vetrov, l’URSS s’effondrait.   

L’affaire »Farewell » reste le fuite la plus grave de l’histoire du KGB, et le plus grand succès de l’histoire du renseignement français. Le Président américain Ronald Reagan en a parlé comme de « l’affaire d’espionnage du siècle ». Vous-mêmes, lecteurs, en entendrez parler dans tous vos journaux dans les prochaines semaines : un film consacré à cette affaire sort le 23 septembre prochain, avec Guillaume Canet au générique.

Fidèle à sa réputation, « drzz.info » vous propose  d’explorer cette affaire avec un compte-rendu exceptionnel, de par sa portée historique et de par le caractère inédit des informations qu’il délivre.  Cet article a été rédigé sur la base des confidences de notre source, le lieutenant-colonel Preobrazhensky. En effet, celui-ci travaillait dans le même Directorat que Vetrov. Il a suivi l’affaire de près, et peut nous livrer ici de nouvelles informations.


Pour ajouter au contenu hors du commun de notre papier, nous avons pris contact avec tous les acteurs de cet épisode fameux de l’espionnage français, et notamment les anciens cadres et informateurs de la DST, afin qu’ils prennent connaissance des informations de Preobrazhensky. Nous profitons de ces quelques lignes pour les remercier de leurs réponses positives.

Par ailleurs, nous vous invitons vivment à voir le documentaire que ARTE a consacré à « Farewell » en 2007, afin de replacer l’affaire dans son contexte avant la lecture de notre article.  


C’est la première fois que Preobrazhensky s’exprime sur Vetrov. Ses révélations, en exclusivité pour drzz.info, jettent un regard neuf sur l’affaire du siècle.


« J’AI CONNU VLADIMIR VETROV » par le lieutenant-colonel Konstantin Preobrazhensky, en exclusivité pour www.drzz.info



 1. Vetrov au quotidien

Vetrov était exactement à l’opposé de la description donnée dans les livres de contre-espionnage du KGB. Rien dans son attitude n’était suspect.


Le KGB a rendu de lui une image d’un homme étrange et tourmenté, frustré de sa condition de vie en Union Soviétique ; au contraire : Vetrov était un personnage chaleureux et très ouvert. Dans les corridors, vous entendiez toujours son rire sonore. Nous avions le même corridor parce que nos départements du « Directorat T » (renseignement scientifique et technologique du Premier Directorat du KGB) se trouvaient l’un à côté de l’autre, le 4 et le 5.  


Le 5e département traitait le renseignement en provenance d’Asie et le 4e collectait et analysait les informations de toutes nos antennes du « Directorat T » à l’étranger.

Le 5e département était prestigieux, tous les officiers qui y travaillaient pouvaient espérer être envoyés en mission à l’étranger pour 3 à 5 ans. Le 4e département était le moins convoité du « Directorat T », on l’appelait la « tombe des espions » ; il regroupait les officiers en échec [NdT Vetrov avait été renvoyé de l’antenne du KGB de Montréal pour alcoolisme] ; être assigné au 4e département était une punition. Le travail consistait à rassembler des rapports (textes et plans technologiques secrets) et les envoyer aux différents ministères : le Ministère de la Défense, de l’Industrie atomique, de l’Académie des Sciences… Un travail ingrat. Etre muté au 4e department pour un officier de grade de major ou de colonel était une humiliation terrible. Je me souviens que nos supérieurs nous menaçaient parfois en disant « je vais vous envoyer au 4e département ! ». Nous en frissonnions tous. Nous savions que cela signifiait la fin de notre carrière.


Le travail ingrat était souvent réservé aux femmes, et pour cette raison le 4e département comptait beaucoup de fonctionnaires féminines. L’une d’entre elle était Lyudmila Oshkina, que je connaissais. Elle était tout aussi chaleureuse et ouverte que Vetrov. Bien sûr, j’ignorais totalement qu’ils étaient amants. Je me souviens lui avoir remis plusieurs rapports de notre antenne de Tokyo.


Après l’arrestation de Vetrov, plusieurs officiers ont affirmé que celui-ci passait plus de temps dans les couloirs à blaguer que dans son bureau. En effet, Vetrov profitait des discussions de corridors pour obtenir des informations de ses collègues, sachant que nos bureaux et nos lignes téléphoniques étaient surveillés en permanence. La paranoïa du KGB ne connaissait aucune limite.


J’ai le souvenir de la visite de Vetrov à la fin des années 70. J’occupais un bureau avec deux collègues. Nous étions inclus dans la sous-division japonaise du 5e département. Il ne m’avait pas adressé son rapport – j’étais alors le plus jeune officier dans la pièce – mais à mon supérieur hiérarchique. Puis il avait raconté avec  son humour caractéristique un repas partagé la veille avec des amis officiers dans un restaurant moscovite.


Aujourd’hui, aller au restaurant est une pratique naturelle, mais pas au temps de l’Union Soviétique. D’abord, il y en avait peu. Ceux qui existaient étaient toujours bondés. Mais pour nous, officiers du KGB, il y avait toujours de la place. Nous n’avions qu’à appeler le bureau du KGB dans la région où se trouvait le restaurant pour avoir notre table…  Mais même cette réservation ne nous garantissait pas une soirée paisible. Nous pouvions être observés et nos conversations enregistrées par nos collègues du KGB. Aussi n’allions-nous que très rarement dans un restaurant ; uniquement pour les occasions spéciales, comme fêter le déploiement d’un ami à l’étranger.


 Ensuite, les restaurants étaient affreusement chers. Même nos salaires d’officiers du renseignement ne suffisaient pas pour manger régulièrement dehors. La note d’un repas s’élevait en moyenne à 100 roubles, alors qu’un capitaine ou un major du KGB n’en gagnait que 400 mensuels. Sans parler du salaire mensuel d’un ingénieur soviétique, même un docteur, pas plus de 100 roubles !


En réalité, Vetrov fréquentait assidûment les restaurants et payait des repas à des officiers de haut rang afin de collecter des informations à leur insu. Nous ne le savions pas, bien sûr, nous n’étions pas du contre-espionnage. Nous étions dans le renseignement, nous ne nous focalisions que sur nos propres carrières.


Enfin, à la fin des années 70, l’agriculture soviétique connaissait une récession terrible. Les cartes des restaurants étaient vides. Et Vetrov, en riant, de nous dire qu’il avait commandé une assiette avec le menu du jour : une simple cuisse de poulet ! Mais pour le Russe moyen, ça aurait déjà été du luxe.

 


2. L’amertume de l’agent double

 

La version officielle de la trahison de Vetrov est un modèle de désinformation de la part du KGB. On a dit que Vetrov était un officier de très haut rang. Non, pas particulièrement. Il était assistant du chef du 4e département, son poste ne lui évitait pas le travail
bureaucratique des autres officiers. 


Chacun de nous devait fait des heures supplémentaires une fois pendant le mois, dans une salle de travail. C’est là que devaient être regroupées les boîtes de métal contenant les clés des coffres-forts de chaque département du Directorat.  Ensuite, l’officier bouclait ces boîtes de métal dans un autre coffre-fort. Chaque département avait son officier de piquet. Bien sûr, lorsqu’il a choisi de passer des informations aux Français, Vetrov s’est arrangé pour « rendre service » à ses collègues et s’occuper de leurs clés le plus souvent possible…


Mon collègue du 5e département, Alexander Yegororov, m’a raconté qu’il était une fois de service le même soir que Vetrov. Ils marchaient vers le bus ensemble – le quartier-général du KGB, dans la banlieue moscovite de Yasenevo, était relié à la capitale par une ligne de bus –  et Vetrov était amer. Il a confié à Yegororov qu’il était profondément blessé que sa hiérarchie ne l’ait pas jugé à sa juste valeur. Mais c’était si fréquent dans le KGB !

 

3. Le rendez-vous mortel


En 1982, j’étais à Tokyo lorsque j’ai appris avec surprise que Vetrov avait grièvement blessé Lyudmila Oshkina – que nous connaissions tous – et poignardé un homme à mort sur un parking. Une année plus tard, des officiers du « Directorat T » m’ont appris que cet homme était en réalité un agent du KGB.


Ce que j’ai appris de ce rendez-vous contredit clairement la version du FSB/KGB sur les circonstances du drame. Dans les livres d’histoire, on raconte que Vetrov aurait voulu tuer sa maîtresse car il la soupçonnait de l’avoir démasqué ; un passant venu au secours de la malheureuse en aurait payé le prix fort. C’est une version totalement fausse. Cette rencontre entre les trois protagonistes était planifiée.


A mon retour à Moscou, j’ai appris que Vetrov avait  tenté de recruter l’homme pour le compte des services secrets français, mais l’agent a soit refusé, soit demandé plus d’argent, et Vetrov s’est résolu à le tuer. Lyudmila Oshkina participait aussi à ce recrutement. Mais son rôle n’est pas claire :  des versions disent qu’elle couchait avec cet agent à dessein, d’autres qu’elle l’avait seulement recommandé à Vetrov.


Lyudmila Oshkina, justement : elle a survécu à ses blessures et a été immédiatement licenciée du KGB. Mais pas comme une innocente victime d’un crime passionnel. Elle a été renvoyée avec dégoût. Au sein du KGB, il ne fallait pas citer son nom en public. Lyudmila Oshkina était totalement impliquée dans la trahison de Vetrov.

 


4. La secrétaire du « Directorat T »


Vetrov a manipulé une seconde femme, Margarita Kladova, la vieille secrétaire personnelle du Major-Général Zaitsev, le chef du « Directorat T ».


Le général Zaitsev avait près de dix secrétaires, assistants et conseillers (parmi lesquels j’ai compté quelques années plus tard), mais sa secrétaire Kladova était la plus influente.

Je la connaissais bien. Elle avait presque 60 ans et avait pris part aux répressions de l’ère stalinienne. Je me méfiais d’elle : mon père, chef-adjoint du corps des garde-frontières du KGB, m’avait appris que Zaitsev avait demandé à Margarita Kladova de me surveiller et de lui donner son opinion à mon sujet.


La vieille secrétaire était mal vue des officiers. Pourtant, et nul ne sait comment, Vetrov avait réussi à la séduire. Elle l’autorisait ainsi à venir chaque soir dans son bureau et étudier les listes des officiers du « Directorat T », soit près de mille agents, moi y compris. Vetrov avait dit à Kladova qu’il menait une enquête pour le compte du Comité Central et devait déterminer quel officier méritant allait recevoir un nouvel appartement.


Bien sûr, Kladova avait une grande influence sur le général Zaitsev. A plusieurs reprises, le général Zaitsev a remarqué Vetrov étudiant la liste de nos officiers, mais ne lui en a pas tenu rigueur parce qu’il était avec sa secrétaire.


Lorsque l’affaire Vetrov a éclaté, Margarita Kladova était déjà à la retraite. Officiellement pourtant, elle avait commis un crime et devait être jugée. Mais c’était au chef du Directorat de déterminer qui allait être puni, et qui serait pardonné. Alors le général Zaitsev a réglé l’affaire à sa manière : une « réprimande sévère » a été ajoutée au dossier de la secrétaire – mais comme elle n’y avait plus accès, autant dire que le KGB l’a blanchie.


On raconte que la vieille secrétaire a finalement appris le rôle qu’elle a joué dans « l’affaire Farewell », et qu’elle en a été très affectée pour le restant de ses jours.

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