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Publié par Dreuz Info le 12 septembre 2009

Bonsoir ,

Se refusant à tout savoir approximatif et faisant sienne la citation de Bachelard << la vérité est fille de la discussion, non de la sympathie >> , Pierre André Taguieff nous propose la troisième et dernière partie de cette réflexion sur les enjeux à la fois historiques et moraux d´une édition critique de Mein Kampf.

Je me suis permise de mettre en caractères gras la conclusion qui est la sienne et à laquelle personnellement je souscris.

Prenez le temps de la réflexion; Elle est urgente et nécessaire.

Rachel Franco

P.S : Je reprends ici pour vous l´introduction à ce texte , reprise du site Surlering.fr.

«  Pierre-André Taguieff prend position dans le débat qui oppose depuis quelques années, en Allemagne et en France notamment, les partisans d’une édition critique de Mein Kampf à ceux qui, pour des raisons diverses, y sont hostiles. Considérant qu’il serait irresponsable de parier sur l’ignorance, et que le « laisser-faire » en matière éditoriale relèverait ici de l’aveuglement volontaire, Pierre-André Taguieff plaide en faveur d’une édition historique et critique de Mein Kampf, porté à considérer qu’une telle édition réalisée par une équipe pluridisciplinaire de spécialistes constitue – du moins dans les sociétés libérales/pluralistes garantissant la liberté d’expression et de discussion – le seul moyen d’éviter d’abandonner ce texte dangereux aux propagandistes extrémistes et aux éditeurs sans scrupule. Et la seule façon de priver Hitler d’une victoire posthume. »

Troisième et dernière partie

Par cette rapide traversée des principaux thèmes doctrinaux de Mein Kampf, incluant un aperçu quant aux origines intellectuelles de l’ouvrage et la mention de quelques-uns de leurs développements ou de leurs avatars institutionnels sous le Troisième Reich, j’espère avoir montré que le détour par une lecture critique du livre-manifeste de Hitler n’était pas un travail inutile.

Le moment est venu pour les historiens de ne plus affecter de croire que l’analyse de la dimension idéologique doit être secondaire, voire négligeable, dans les approches savantes du phénomène nazi. Hitler était au centre du nazisme, et, chez lui, l’orientation vers l’action n’a cessé de coexister avec un intérêt aussi brouillon que passionné pour les questions de doctrine, pour ce qu’il appelait la « conception du monde » (Weltanschauung), recouvrant un large spectre de questions d’ordre théorique.

Cet intérêt d’autodidacte pour l’histoire politique et militaire, la théorie politique, la philosophie et les arts (musique et architecture avant tout) est une constante dans l’évolution du Führer, qui confiait à ses interlocuteurs, dans la nuit du 25 au 26 janvier 1942 : « S’il s’était trouvé quelqu’un pour accomplir l’oeuvre à laquelle je me suis consacré, jamais je ne me serais engagé dans la voie de la politique. J’eusse choisi les arts ou la philosophie. »

D’une façon plus inattendue encore, le dictateur le plus redouté du XXe siècle lance dans un discours prononcé en septembre 1936 : « Tout ce que l’homme consomme, en richesses, pour les besoins matériels de sa vie, est voué à l’oubli, et seul ce qu’il a édifié, ce qu’il laisse de durable comme trace de son existence portera témoignage de son passage sur cette terre. Le manuscrit d’un philosophe affamé vivra immortellement dans l’histoire de l’humanité, bien plus que les entreprises lucratives du plus vaniteux des capitalistes. (…) La seule réalisation du travail, de l’énergie humaine qui soit impérissable, c’est l’art ! »

Indéniablement, Hitler se prenait au sérieux et prenait très au sérieux les questions dites indistinctement intellectuelles, culturelles ou idéologiques, comme le montrent notamment ses « Libres propos » des années de guerre. Il a appliqué le même esprit de sérieux à la poursuite de ses fantasmes, à la réalisation de ses illusions. Or, notait Carlyle, « l’homme dangereux est celui qui se laisse guider par ses illusions et qui se trompe quant à l’essentiel de la chose dont il s’occupe. Il est dangereux, indiciblement dangereux, quand il est appelé à occuper une haute situation. » Hitler fut un tel homme, ainsi que l’a noté Otto Dietrich, un ancien proche du Führer, devenu l’un de ses critiques les plus lucides.

Sans l’élaboration idéologique dont Hitler, dès le début de 1920, a été le principal artisan au sein du NSDAP, le mouvement nazi n’aurait pu exister, se développer et finalement s’imposer. En outre, la réalisation de la « Solution finale » n’est pleinement intelligible qu’à la condition de prendre au sérieux la doctrine antijuive qu’Hitler a fabriquée avec les matériaux symboliques particulièrement abondants fournis par les différents courants de l’antisémitisme allemand. Cette doctrine indéfiniment rappelée et résumée dans ses thèmes fondamentaux, qui a bénéficié d’une diffusion de masse et a été inculquée méthodiquement au peuple allemand, a donné à la fois une impulsion, une orientation et une justification aux décisions qui ont conduit au génocide des Juifs d’Europe.

Les historiens qui prennent au sérieux les facteurs idéologiques, et en particulier l’efficacité symbolique de la doctrine hitlérienne centrée sur un programme antijuif, sont souvent en même temps des partisans de la « route directe » vers Auschwitz, qui s’opposent à l’approche strictement fonctionnaliste illustrée par les travaux de Martin Broszat, Karl A. Schleunes, Hans Mommsen ou Norbert Frei, partisans de la « route tortueuse » (1).

A vrai dire, dans le monde des recherches savantes, la réaction contre les approches fonctionnalistes de l’histoire du Troisième Reich a débuté au cours de la dernière décennie du XXe siècle. Dans le modèle fonctionnaliste du régime nazi, notamment chez Schleunes ou Mommsen, l’hitlérisme n’avait plus de place.

La « volonté du Führer » et sa doctrine, comme le visage et les discours du dictateur, s’effaçaient derrière le jeu des fonctionnements institutionnels. Le dictateur charismatique, réduit à n’être que le jouet de forces impersonnelles, n’était plus qu’un pion parmi d’autres, au point de devenir presque invisible dans le tableau de la sinistre famille.

D’une façon générale, les aspects idéologiques étaient considérablement sous-estimés, et, chez certains auteurs, totalement négligés. Cet effacement de la dimension idéologique du nazisme se heurtait pourtant à des faits bien établis par certains historiens : les manuels scolaires du IIIe Reich, par exemple, en particulier les manuels d’histoire, furent rédigés suivant les consignes exposées par Hitler dans Mein Kampf. Et l’on ne pouvait pas nier l’existence ni l’importance prise par l’idéologie, la mythologie ou la « conception du monde » du Führer dans le régime nazi. Dès 1985, dans son livre important traduit en français en 1993, La Religion de la nature et le national-socialisme, l’historien américain Robert A. Pois a apporté la confirmation de cette importance, voire de cette centralité de la dimension idéologique.

Avec d’autres, tel Caesar C. Aronsfeld, il venait prendre le relais des travaux pionniers de Werner Maser (Hitlers Mein Kampf, 1966) et de Eberhard Jäckel (Hitlers Weltanschauung, 1969). Si certains contemporains d’Hitler avaient cru pouvoir se passer de lire Mein Kampf, les historiens du IIIe Reich ne pouvaient pas se permettre de faire une telle impasse. En 1991, dans un article sur « la vision du monde de Hitler », Philippe Burrin notait à juste titre : « Les contemporains auraient dû lire Mein Kampf : tout y est indiqué des grandes directions qu’allait prendre l’avenir, lorsque l’auteur de l’ouvrage aurait en main les rênes de l’Allemagne. »

L’historien britannique Hugh R. Trevor-Roper (1914-2003), auteur des Derniers jours de Hitler (1947) et éditeur des « Propos de table » du Führer (Adolf Hitler’s Secret Conversations 1941-1944, 1953), a lu dès 1938 Mein Kampf en allemand, à une époque où l’on ne prêtait guère attention à la composante doctrinale du nazisme. Quelques années avant sa mort, questionné par le journaliste et écrivain américain Ron Rosenbaum, auteur d’une enquête éclairante sur le conflit des interprétations concernant le cas Hitler (Explaining Hitler, 1998), Trevor-Roper est revenu sur cet épisode :


« Il [Hitler] avait élaboré un puissant et horrible message, une philosophie. Et qu’il prenait à l’évidence très au sérieux. Il n’était absolument pas, au contraire de ce que prétend Bullock, un aventurier. Hitler se prenait totalement au sérieux, c’est en tout cas ce qui ressort de Mein Kampf. Il se considérait comme un prodige tel qu’il n’en apparaît qu’un par siècle. Et, en le lisant en 1938, après avoir été en Allemagne, je ne pus qu’être frappé par le fait que Mein Kampf avait été publié en 1924, ou 1925, et qu’il avait fait exactement ce qu’il avait dit. Ce n’était donc pas de la blague. C’était tout ce qu’il y a de plus sérieux. »


C’est pourquoi, depuis les années 1990, s’est opéré un retour au texte hitlérien, lu et interprété avec toutes les ressources de l’érudition. Le créateur et le diffuseur de thèmes doctrinaux et de mythes que fut Hitler devenait objet de recherche. Et le corpus des textes étudiés ne se limitait pas à Mein Kampf et au « Second Livre » (manuscrit inachevé rédigé en 1928, resté non publié jusqu’en 1961), il comprenait tous les discours publics du Führer, toutes ses conversations privées, ses fameux « Propos de table » ou « Libres propos », ses « Conversations secrètes », ses notes manuscrites, ou encore ses propos rapportés par des témoins plus ou moins crédibles, tels Hermann Rauschning, Otto Wagener, Otto Dietrich, ou Édouard Calic – sans compter Joseph Goebbels, dans son Journal, instrument de travail indispensable.

En 1995, non sans provocation, Lawrence Birken n’a pas hésité à titrer l’un de ses livres : « Hitler en tant que philosophe », et, en 2003, Ambrus Miskolczy a consacré une étude fouillée aux lectures faites par Hitler, à partir d’un inventaire de sa bibliothèque. Il a été suivi par le journaliste Timothy W. Ryback, auteur en 2008 d’une enquête sur la bibliothèque privée d’Hitler.

Quant à David Redles, il a poursuivi ses travaux sur « l’idéologie raciale » de Hitler en les inscrivant dans une approche des croyances millénaristes et apocalyptiques qui, coexistant avec une « religion de la nature », constituèrent les fondements de la « religion politique » que fut le nazisme.

Dans cette perspective, même si elles débordent le cas Hitler, il convient également de mentionner les recherches de Claus-Ekkehard Bärsch (Die Politische Religion des Nationalsozialismus. Die religiösen Dimensionen der NS-Ideologie in den Schriften von Dietrich Eckart, Joseph Goebbels, Alfred Rosenberg und Adolf Hitler, 1998), de Richard Steigmann-Gall (The Holy Reich : Nazi Conceptions of Christianity, 1919-1945, 2003) et de Karla O. Poewe (New Religions and the Nazis, 2006). S’il faut rompre avec le fonctionnalisme, aveugle à l’idéologie et aux intentions des acteurs, tordre le bâton dans l’autre sens ne ferait pas faire un pas de plus dans la compréhension des phénomènes.

Aussi convient-il de résister à la tentation de se contenter d’un intentionnalisme naïf, présupposant que l’on passe des convictions idéologiques aux actions réelles sans médiations imprévisibles, d’une façon nécessaire, linéaire, continue. Si penser, c’est toujours en même temps faire, il n’est pas de pensée qui soit programmée pour se réaliser nécessairement, il n’est pas non plus de pensée conduisant à un acte qui puisse se réaliser sans distorsions. De grands historiens du nazisme comme Saul Friedländer, Yehuda Bauer, ou Christopher Browning ont montré que le paradigme intentionnaliste n’était pas voué à des mises en oeuvres naïves ou simplistes, et qu’il pouvait inspirer des recherches qui ne sombrent pas dans telle ou telle forme de nécessitarisme historique.

Dans son grand livre sur « L’Allemagne nazie et les Juifs », paru en deux tomes (1997 et 2007), Saul Friedländer a clairement établi la centralité de l’antisémitisme « rédempteur » chez Hitler, tout en montrant l’importance de l’idéologie antisémite chez les hauts dirigeants nazis. Il résume les résultats de ses recherches dans l’introduction du premier tome de son ouvrage :

« Pour toutes ses décisions majeures, le régime dépendait de Hitler, notamment lorsqu’il fut question des Juifs. En ce domaine, le Führer fut souvent motivé par des obsessions idéologiques bien différentes des prudentes manoeuvres du démagogue qu’il était. Autrement dit, il cultiva, jusqu’à ses limites les plus extrêmes et les plus radicales, une variété toute particulière d’antisémitisme racial que j’appelle l' »antisémitisme rédempteur ». Cet « antisémitisme rédempteur » se distinguait des autres formes de haine antisémite très répandues dans l’Europe chrétienne, et aussi du fonds ordinaire de l’antisémitisme racial allemand et européen. C’est cette dimension rédemptrice, cette synthèse de frénésie meurtrière et d’objectif « idéaliste », commune au Führer et au noyau dur du parti, qui amena la décision définitive de Hitler d’exterminer les Juifs. »


Dans son ouvrage paru en 2001, Rethinking the Holocaust, où il soumet à un examen critique les grandes hypothèses interprétatives avancées depuis une trentaine d’années sur la genèse de la « Solution finale », l’historien israélien Yehuda Bauer se situe clairement du côté des intentionnalistes, qui croient au rôle crucial de l’idéologie et des décisions prises par Hitler et les hauts dirigeants nazis : « Je pense, contrairement à beaucoup de mes collègues, que l’idéologie raciale antisémite des nazis est le facteur essentiel du glissement vers l’Holocauste. »

Mais Bauer montre par ses travaux que le primat accordé à la causalité idéologique n’interdit nullement d’intégrer dans le modèle explicatif de la « Solution finale » les principaux facteurs retenus par les historiens fonctionnalistes, qui décrivent des structures ou reconstruisent des processus, mais ne posent jamais la question « pourquoi ? ».

Pourquoi, par exemple, la bureaucratie allemande a-t-elle joué un rôle central dans l’extermination des Juifs d’Europe ? Raul Hilberg, auteur de l’un des grands livres pionniers sur la Shoah (The Destruction of the European Jews, 1961 ; nouvelle éd., 1985), s’est interdit de poser une telle « grande » question, à laquelle on risque en effet de n’apporter que de « petites » réponses. Position abstentionniste, qui peut paraître fort sage à première vue. Mais elle implique d’assumer la position mystique du « sans pourquoi ». Peut-on s’en satisfaire ? Pourquoi s’arrêter devant la question « pourquoi ? ».

Dès lors qu’on sait que les hommes agissent en fonction de ce qu’ils pensent (quelle que soit la manière dont ils pensent), et qu’ils ne peuvent penser que sur la base de ces systèmes de croyances et de représentations, plus ou moins organisés, qu’on appelle « idéologies », il convient de prendre en considération les motivations idéologiques des acteurs historiques. En historien scrupuleux, Bauer pose clairement le problème : « Si l’on accepte en règle générale l’importance de la bureaucratie et d’autres facteurs de modernité comparables, de même que l’impact des crises sociales, politiques et économiques, les meurtres de masse et l’intention d’exterminer le peuple juif en particulier auraient été impensables sans les directions fournies par une motivation et une justification idéologiques. L’idéologie est primordiale. »

Ainsi que le montre l’évolution intellectuelle d’un Christopher Browning qui, ayant rompu avec le fonctionnalisme strict caractérisant ses premiers travaux, se présente lui-même désormais comme un « fonctionnaliste modéré », l’opposition entre les approches intentionnalistes et fonctionnalistes n’est pas absolue. L’oscillation n’est point fatale entre le fonctionnalisme aveugle et l’intentionnalisme naïf. Et, ici comme ailleurs, des débats et des controverses peuvent naître une meilleure compréhension de la réalité historique. Comme disait Bachelard, « la vérité est fille de la discussion, non de la sympathie ».

Un bref retour sur les quelques mois durant lesquels la Shoah fut mise en route suffira pour mettre en évidence le rôle déterminant joué par Hitler dans la conception et l’exécution de la « Solution finale ».

Faisant écho aux déclarations d’Hitler qu’il avait entendues à Berlin quelques jours plus tôt, Hans Frank, de retour dans le Gouvernement général (Pologne), prononce un discours le 16 décembre 1941 où, s’adressant aux gouverneurs de districts et aux chefs de divisions, il aborde sans fard la « question juive » : « Nous devons en finir avec les Juifs, je veux le dire très ouvertement. (…) Nous devons détruire les Juifs [wir müssen die Juden vernichten], partout où nous les rencontrons et partout où c’est possible. »
Frank n’est là que le porte-voix de la volonté du Führer. Dans son Journal, le 27 mars 1942, Joseph Goebbels ne cache pas son admiration devant la « force » qu’Hitler a donnée, selon lui, au Troisième Reich pour « résoudre » la « question juive », et « résoudre cette question une fois pour toutes », sans reculer devant l’emploi de « méthodes plutôt barbares » : « Les Juifs subissent un châtiment qui est sans doute barbare, mais qu’ils ont pleinement mérité. (…) Dans ce domaine, il ne faut laisser aucune sentimentalité prendre le dessus. Si nous ne nous défendions pas, les Juifs nous anéantiraient. C’est une lutte à mort entre la race aryenne et le bacille juif. (…) Ici encore, le Führer est le champion inflexible et le porte-parole d’une solution radicale que les circonstances exigent et qui semble donc inévitable. »

Après avoir cité ce passage dans son grand livre de 2004 sur « les origines de la Solution finale », Christopher Browning, prenant ses distances vis-à-vis de l’hyper- réductionnisme fonctionnaliste académiquement dominant, fait ce juste commentaire : « Dans la longue évolution de la politique nazie envers les Juifs vers la « solution finale », Hitler n’a bien sûr pas été seulement « le champion et le porte-parole », mais aussi le décideur indispensable et central. » Tout est dit, ou presque.


Il est un principe qui doit régir le travail de l’historien, ainsi formulé en 1969 par Eberhard Jäckel : « Tout ce qui a eu des conséquences historiques doit être analysé et compris objectivement, peut-être même plus encore lorsqu’il s’agit de ce qui est absolument répugnant. C’est cela qui est et demeure la tâche de la recherche historique.»

Que ce principe soit d’abord d’ordre méthodologique n’exclut pas qu’il prenne en outre la valeur d’une obligation morale, impliquant un refus de toute censure fondée sur un code quelconque du « politiquement correct ».

Face à Mein Kampf, l’application de ce principe me paraît devoir s’imposer. En 1961, dans l’avant-propos du tome II de son Histoire de l’antisémitisme, Léon Poliakov faisait mélancoliquement allusion à « ces flots d’encre qui précédèrent ou qui suivirent les flots de sang ». C’est en partie avec l’encre de Mein Kampf qu’a été écrite l’une des plus sanglantes pages de l’Histoire universelle. Voilà ce qui est à penser : le devenir génocidaire d’un monde de représentations et de croyances articulées dans un livre. La tâche est redoutable.

On ne peut expliquer ni comprendre le phénomène nazi sans commencer par lire Mein Kampf, en s’aidant des rares commentaires disponibles de facture universitaire, tous lacunaires et insatisfaisants à tel ou tel égard, malgré la parution récente d’un certain nombre d’études historiques de qualité, consacrées au livre-manifeste de Hitler, tels les ouvrages respectifs, parus en 2006, de Barbara Zehnpfennig, Othmar Plöckinger et Felicity J. Rash.

Mais il ne s’agit pas seulement d’expliquer et de comprendre. Theodor W. Adorno, dans sa conférence de 1966, « Éduquer après Auschwitz », commençait par cette affirmation : « Exiger qu’Auschwitz ne se reproduise plus est l’exigence première de toute éducation. » La connaissance du phénomène nazi en constitue la condition nécessaire.

Une connaissance du phénomène nazi tout entier comme stade suprême de la barbarie, sans en excepter le « génie du mal » qui lui a donné son idéologie et ses orientations génocidaires, animé par une haine absolue à l’égard de l’abstraction nommée « le Juif ». Et sans négliger le texte fondateur signé par celui qui fut l’instigateur de la « Solution finale », celui qu’avec le philosophe américain Berel Lang l’on est en droit de considérer comme un scélérat conscient, qui n’a pas craint de théoriser la déshumanisation systématique à laquelle il vouait ses ennemis et qui, loin d’incarner la « banalité du mal » décrite par Arendt, s’est montré terriblement imaginatif dans les moyens de réaliser son programme de déshumanisation.

C’est pourquoi l’annonce d’une édition critique de l’unique livre publié par Hitler, à condition qu’elle soit établie par les meilleurs spécialistes internationaux de l’hitlérisme, doit être reçue comme une bonne nouvelle. Sur un épisode d’une telle importance dans l’histoire du XXe siècle, sur cette catastrophe sans précédent, on ne saurait plus longtemps considérer que l’ignorance est un argument, ni que le savoir approximatif est suffisant.

 


Fin de la troisième et dernière partie.

 

Pierre-André Taguieff


http://www.surlering.fr/article.php/id/5300

http://www.surlering.fr/pdf.php/id/5300

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