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Publié par Dreuz Info le 25 septembre 2009


Michel Garroté – Récemment, un Rabbin et un Prêtre ont – l’un et l’autre – publié chacun un article sur le Jour du Grand Pardon dans le journal catholique L’Osservatore Romano.  Je reproduis ci-dessous intégralement les deux articles.  Et avant cela,  je reproduis, dans une version adaptée, une introduction à ces deux articles, introduction initialement rédigée par E.S.M. et que j’ai pris le droit – et la peine – de reformuler.  De quoi vous occuper pendant tout le week-end si le temps (météorologique) s’avérait mauvais…


A la veille du Nouvel An juif, célébré le 19 septembre dernier, Benoît XVI a envoyé au Grand Rabbin de Rome, Riccardo Di Segni, un télégramme de vœux et d’amitié. Il y confirmait qu’il se rendrait bientôt à la synagogue de Rome, « avec le vif désir de manifester que je suis personnellement proche, ainsi que l’Eglise catholique toute entière » de la communauté juive.

La synagogue de Rome sera la troisième où se rendra Benoît XVI, après celles de Cologne en août 2005 et de Park East à New-York en avril 2008. Avant lui, Jean-Paul II s’était rendu à la synagogue de Rome le 13 avril 1986.

Au même moment, les juifs et l’Eglise catholique d’Italie renouaient eux aussi avec un geste d’amitié. Le 22 septembre, le
Cardinal Angelo Bagnasco, président de la conférence des Evêques d’Italie, a rencontré le Rabbin Di Segni et le Rabbin Giuseppe Laras, ce dernier étant le Président de l’Assemblée des Rabbins d’Italie. Ensemble ils ont décidé de reprendre la célébration commune de la journée de réflexion judéo-chrétienne du 17 janvier, les Juifs n’ayant pas souhaité participer à la dernière édition, suite à l’affaire Williamson. Le sujet de la prochaine journée de réflexion commune sera le quatrième (dans la numération juive) commandement: « Souviens-toi du jour du Sabbat pour le sanctifier« .

Le Nouvel An, Rosh Hashanah, ouvre le cycle des fêtes juives d’automne. Viennent ensuite Yom Kippour et Soukkot.

Yom Kippour, le Jour de l’Expiation, est la fête la plus importante de toute l’année liturgique juive. Cette année, elle tombera le 28 septembre, troisième et dernier jour de la visite que Benoît XVI commencera demain en République Tchèque.

Selon le Rabbin Di Segni, Yom Kippour exprime le cœur de la foi juive mais reflète aussi les « différences irréductibles » entre elle et la foi chrétienne. En effet les symboles du Kippour – le grand prêtre, le temple, le sacrifice, le bouc émissaire, la rémission des fautes – ont pris dans le christianisme un sens tout à fait nouveau.

Le Rabbin Di Segni avait expliqué le sens juif de cette fête et l’impossibilité de le concilier avec la foi chrétienne, dans un article publié en première page de « L’Osservatore Romano » l’an dernier à l’occasion de la précédente fête du Kippour.

Mais par la suite « L’Osservatore Romano » a également traité l’autre aspect de la question : comment le Nouveau Testament révolutionne les symboles du Kippour.

Dans le Nouveau Testament, le texte-clé, pour les catholiques, est la Lettre aux Hébreux, dans laquelle le Jour de l’Expiation est le sacrifice du Christ sur la croix.

L’auteur de l’analyse publiée par « L’Osservatore Romano » est un Prêtre, le Père Christopher Robert Abeynaike, moine cistercien, qui a soutenu sur le même sujet sa thèse de doctorat en Ecriture Sainte à l’Institut Biblique Pontifical, en 2008.


Voici les deux textes, juif et chrétien, sur le Jour de l’Expiation : celui du Rabbin Di Segni ;  et celui du Père Abeynaike.


1. Kippour, le Jour de l’Expiation

par le Rabbin Riccardo Di Segni

Dans le calendrier liturgique juif, le Jour de l’Expiation – Kippour ou Yom Kippour ou Yom ha Kippourìm – est le plus important de l’année ; en araméen, c’est yomà, « le jour » par excellence, qui donne son titre au traité de la Mishnà qui en expose les règles. « Le jour » tombe le 10 de Tishri, premier mois d’automne.

La Bible parle à plusieurs reprises de ce jour ; la source principale est le chapitre 16 du Lévitique, où est décrit un cérémonial complexe, confié au Grand Prêtre. Celui-ci doit choisir, par tirage au sort, entre deux boucs ; l’un, consacré au Seigneur, est offert en sacrifice ; l’autre reçoit, par un geste symbolique, la charge des fautes de toute la collectivité et il est envoyé dans le désert pour y mourir. D’où l’expression et le concept de « bouc émissaire« . Le même passage biblique se termine en expliquant que, ce jour-là, il faut être dans l’affliction et ne pas travailler, parce que « ce jour-là, on fera sur vous le rite d’expiation pour vous purifier de toutes vos fautes, vous serez purifiés devant le Seigneur » (verset 30).

Depuis l’époque de son institution biblique, Kippour est le jour de l’année où les fautes sont effacées et où le destin futur de tout homme est fixé, après le jugement auquel il a été soumis au cours des jours précédant le Nouvel An. La tradition rabbinique a expliqué très en détail quelles fautes peuvent être effacées totalement ou en partie, ou suspendues, selon leur gravité. La force expiatrice du Kippour se mesure par l’obligation principale imposée à l’homme dans les jours qui le précèdent : la techouvah. Signifiant littéralement « le retour« , c’est le mot par lequel on désigne le repentir, au sens de retour à la voie droite. Ce retour comporte la conscience d’avoir commis une faute, l’intention de ne pas recommencer, la confession publique et collective. Tout cela est nécessairement fondé sur la foi en un Dieu miséricordieux et clément qui vient à la rencontre de celui qui a mal agi. En tout cas la rémission des fautes se réfère à celles commises dans le cadre des rapports de l’homme avec le Seigneur ; les fautes contre les hommes ne sont effacées que par les hommes. C’est pourquoi, à la veille du Kippour, chacun doit aller demander pardon à ceux qu’il a offensés.

Pendant toute la durée d’existence du Temple de Jérusalem, les cérémonies du Kippour étaient l’ensemble liturgique le plus complexe et le plus solennel. Il n’était permis au Grand Prêtre d’accéder au Saint des Saints que ce jour-là. Le respect des détails prescrits était essentiel, demandait une préparation prolongée et minutieuse, et une exécution attentive sur laquelle veillait anxieusement toute la collectivité réunie au Temple. Après la destruction du Temple, il n’est resté de tout cela que le souvenir nostalgique qui, dans la liturgie du Kippour s’exprime, le matin, par la lecture, du passage du Lévitique et, en début d’après-midi, par une longue évocation poétique du cérémonial.

Ce jour-là, la liturgie à la synagogue atteint le sommet de l’effort ; des prières longues et solennelles le soir du début, puis une séance pratiquement ininterrompue du lendemain matin jusqu’à l’apparition des étoiles. Les moments particuliers sont ceux de la lecture de textes de suppliques, la lecture, le matin, d’Isaïe 57, qui décrit comme un véritable jeûne la pratique de la justice et, l’après-midi, du livre de Jonas, représentation grandiose de la miséricorde divine. La présence du public dans les synagogues atteint son maximum annuel ce jour-là, spécialement aux moments les plus solennels du début et de la fin.

Ce qui est essentiel, dans le Kippour, c’est l’implication personnelle, surtout avec un jeûne total sans boire ni manger pendant environ 25 heures – les malades en sont dispensés – et d’autres formes d’abstinence (se laver, utiliser des crèmes parfumées, porter des chaussures en cuir, avoir des rapports sexuels). Il y a aussi la dimension familiale et sociale, dans les repas qui précèdent et suivent le jeûne et dans les réunions des familles à la synagogue pour recevoir la bénédiction sacerdotale, donnée par les Cohanim, les descendants d’Aaron.

Malgré l’austérité, la solennité et les formes imposées d’affliction physique, le Kippour est vécu collectivement avec sérénité et joie parce que l’on sait que, de toute façon, la miséricorde divine ne fera pas défaut.

Pour conclure ces brèves explications, il peut être intéressant, en raison du support autorisé et sûrement inhabituel qui les publie [« L’Osservatore Romano« ], de proposer une réflexion sur le sens que le Kippour a eu et peut avoir aujourd’hui dans le débat entre juifs et chrétiens. En effet, dans la formation du calendrier liturgique chrétien, les origines juives ont eu un rôle décisif comme modèle à reprendre et transformer par de nouveaux sens : le jour de repos hebdomadaire passé du samedi au dimanche, Pâques et la Pentecôte. Dans certains cas, l’Eglise a même fêté le souvenir de l’observance de préceptes bibliques typiquement juifs (la fête de la Purification, le 2 février ; à une époque donnée, celle de la Circoncision, le 1er janvier).

Mais c’est comme si tout le cycle automnal, dont le Kippour est le jour le plus important, avait été supprimé. C’est sans doute dû au fait que les symboles du Kippour concernent des désaccords irréductibles entre les deux mondes. Les thèmes du grand prêtre, du Temple, du sacrifice, du bouc émissaire, de la rémission des fautes, qui dans la tradition juive sont réunis dans le Kippour, ont été repris par l’Eglise, mais hors de l’unité originelle. Pour simplifier les positions opposées : un chrétien, sur la base des principes de sa foi, n’a plus besoin du Kippour ; de même un juif qui a le Kippour n’a pas besoin d’être sauvé de son péché, comme le propose la foi chrétienne.

(Extrait de « L’Osservatore Romano » du 8 octobre 2008).


2. L’essence de la célébration eucharistique selon le Nouveau Testament. Dernière cène et sacrifice

par le Père Christopher Robert Abeynaike

On trouve dans la Lettre aux Hébreux ce qui pourrait être considéré comme un véritable commentaire des actes et des paroles du Christ lors de la dernière cène. A première vue, cette affirmation pourrait surprendre, puisque l’auteur de la Lettre aux Hébreux ne semble pas se référer de façon explicite et directe à la dernière cène.

L’auteur de la Lettre aux Hébreux est le seul auteur du Nouveau Testament qui attribue au Christ les titres de « prêtre » – ou plutôt « grand prêtre » – et de « médiateur de la Nouvelle Alliance« . L’auteur, étant un juif imprégné de la pensée de l’Ancien Testament, relit en effet l’action salvatrice du Christ dans le contexte de deux événements ou cérémonies importants du passé : l’inauguration de la première alliance par Moïse sur le mont Sinaï et la cérémonie de la purification des péchés du peuple accomplie chaque année par le grand prêtre lévite au grand Jour de l’Expiation, le Kippour.

Les deux cérémonies étaient fondées sur des sacrifices d’animaux. Dans la première, Moïse ratifiait l’alliance de Dieu avec le peuple d’Israël en aspergeant le peuple du sang des victimes sacrificielles et en prononçant les mots « Voici le sang de l’alliance » (Exode 24, 8; Hébreux 9, 18-22).

En revanche, dans la seconde cérémonie, le grand prêtre, après avoir sacrifié les victimes, prenait un peu de leur sang et entrait, seul, dans le sanctuaire – le « Saint des Saints » où il faisait une aspersion de sang, accomplissant ainsi l’expiation des péchés du peuple (Lévitique 16; Hébreux 9, 6-10). Mais, d’après notre auteur : « il est impossible d’éliminer les péchés par le sang de taureaux et de boucs » (Hébreux 10, 4) ; ces sacrifices restaient donc inefficaces et ne pouvaient donner au peuple l’accès à Dieu souhaité, qui était rendu impossible par la conscience d’avoir péché (Hébreux 9, 6-10).

L’auteur de la Lettre aux Hébreux trouvait en tout cas dans les Ecritures l’annonce :

– d’un nouveau prêtre – « Le Seigneur l’a juré et ne s’en repent pas : Tu es prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisédech » (Psaume 110, 4);

– d’un nouveau sacrifice – « Tu ne voulais ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as préparé un corps. Tu ne voulais ni holocauste ni sacrifices pour les péchés. Alors j’ai dit : Voici, je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté » (Psaume 40, 7-9);

– d’une nouvelle alliance – « Voici venir des jours, dit le Seigneur, où je conclurai avec la maison d’Israël une nouvelle alliance ; non pas comme l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères. Parce que je vais pardonner leurs iniquités et ne plus me souvenir de leurs péchés » (Jérémie 31, 31-34).

Il voyait justement dans le Christ ce nouveau prêtre, qui allait offrir un nouveau sacrifice consistant en son propre corps, inaugurant ainsi une nouvelle alliance.

Alors, résumant le contenu de sa doctrine, il dit : « Le Christ, lui, survenu comme grand prêtre des biens à venir […] non pas avec du sang de boucs et de jeunes taureaux, mais avec son propre sang, entra une fois pour toutes dans le sanctuaire [du ciel], nous procurant ainsi une rédemption éternelle. […] Le sang du Christ, qui par un Esprit éternel s’est offert lui-même sans tache à Dieu, purifiera notre conscience des œuvres mortes, pour servir le Dieu vivant. Voilà pourquoi il est médiateur d’une nouvelle alliance » (Hébreux 9, 11-15).

Il faut maintenant se poser une question. Où, dans la vie du Christ, notre auteur aurait-t-il pu le voir jouer le rôle du grand prêtre offrant un sacrifice pour l’expiation des péchés et, en même temps, le rôle du médiateur d’une Nouvelle Alliance inaugurant cette alliance ? Très probablement dans la dernière cène, où le Christ avait prononcé ces mots : « Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, versé pour une multitude, en rémission des péchés » (Matthieu 26, 28).

En effet, en disant « Ceci est mon sang, le sang de l’alliance« , le Christ se manifestait comme le médiateur d’une alliance fondée sur son propre sang et donc opposée à celle que Moïse avait inaugurée en disant « Voici le sang de l’alliance » (Exode 24, 8).

En ajoutant les mots « versé pour une multitude en rémission des péchés« , il faisait comprendre que l’alliance qu’il inaugurait était justement la Nouvelle Alliance annoncée par Jérémie, qui assurerait la rémission des péchés : « Parce que je vais pardonner leurs iniquités et ne plus me souvenir de leurs péchés » (31, 34).

De plus, les paroles : « mon sang versé pour une multitude en rémission des péchés » – où l’idée d’un sacrifice pour l’expiation des péchés du peuple est très claire – n’auraient pas pu ne pas rappeler à notre auteur le sacrifice offert par le grand prêtre lévite le grand Jour de l’Expiation.

Avec, ensuite, la mort de Jésus et son ascension dans l’invisibilité du ciel – « Il entra une fois pour toutes dans le sanctuaire » (Hébreux, 9, 12) – l’auteur aurait eu devant les yeux le parallèle avec l’action du grand prêtre lévite qui, après avoir immolé les victimes, entrait dans l’invisibilité du sanctuaire terrestre pour accomplir l’expiation des péchés par aspersion de sang sacrificiel.

On pourrait donc affirmer que la dernière cène a justement été le moment de la vie du Christ où l’auteur de la Lettre aux Hébreux aurait pu le reconnaître comme nouveau grand prêtre et, simultanément, comme médiateur de la Nouvelle Alliance.

Les paroles prononcées par Jésus sur le calice auraient à elles seules suffi pour cela. Mais les paroles prononcées sur le pain – « Ceci est mon corps » – auraient dû rappeler à l’auteur la prophétie des psaumes, annonçant un nouveau genre de sacrifice, différent des sacrifices de l’Ancienne Alliance :  » Tu ne voulais ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as préparé un corps. Voici, je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté » (Psaume 40, 7-9).

En effet l’auteur de la Lettre dit à ce sujet : « Et c’est précisément en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés, par l’offrande du corps de Jésus-Christ, faite une fois pour toutes » (Hébreux, 10, 10).

Enfin, le pain et le vin de la dernière cène, les dons mêmes qu’offrit Melchisédech (Genèse 14, 18), n’auraient fait que confirmer à notre auteur que le nouveau prêtre, se manifestant dans l’offrande de son corps lors de la cène, était justement – conformément à la prophétie du psaume 110, 4 – le prêtre « selon l’ordre de Melchisédech ».

En conclusion, on peut dire que quand l’auteur de la Lettre aux Hébreux – au cœur de son épître, aux versets 9, 11-15 – parle de la manifestation du Christ comme nouveau grand prêtre, à travers l’offrande de lui-même à Dieu pour la purification des péchés du peuple et, simultanément, comme médiateur de la Nouvelle Alliance, il se réfère aux paroles et aux actes de Jésus lors de la dernière cène.

Les versets qui suivent immédiatement le confirment : « Voilà pourquoi il est médiateur d’une nouvelle alliance (diathéké) afin que, sa mort ayant eu lieu pour racheter les transgressions de la première alliance, ceux qui sont appelés reçoivent l’héritage éternel promis. Car là où il y a testament (diathéké), il est nécessaire que la mort du testateur soit constatée, parce qu’un testament (diathéké) n’est valide qu’à la suite du décès et reste sans effet tant que le testateur est vivant. De là vient que même la première alliance (diathéké) n’a pas été inaugurée sans effusion de sang » (Hébreux, 9, 15-18).

Dans ces versets l’auteur joue effectivement sur le double sens du mot grec « diathéké« , utilisé dans la version des Septante pour traduire le mot hébreu « berith », alliance, alors qu’en grec contemporain il signifiait testament.

Il utilise en effet un exemple tiré de la vie quotidienne. De même qu’une « diathéké« , un testament, ne devient valide qu’à la mort du testateur, de même il fallait que la « diathéké« , l’alliance proclamée par Jésus, fût suivie par sa mort pour être ratifiée, comme la première alliance avait été scellée par l’effusion du sang des victimes.

Mais, en plus du mot grec « diathéké« , une alliance et un testament ont autre chose en commun : le concept d’héritage.

Sous le régime de la première alliance, l’héritage correspondait à la possession de la terre de Canaan. Avec la Nouvelle Alliance, il devient la possession du royaume de Dieu. Nous trouvons donc le Christ qui, lors de la dernière cène, se manifeste non seulement dans les rôles de prêtre et de médiateur d’une Nouvelle Alliance, mais aussi dans celui de testateur promettant à ses apôtres la possession du royaume de Dieu : « Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce produit de la vigne jusqu’au jour où je boirai avec vous le vin nouveau dans le royaume de mon Père « (Matthieu 26, 29; Luc 22, 29-30).

Notre auteur pouvait donc dire avec raison : « Voilà pourquoi il est médiateur d’une nouvelle alliance (diathéké) afin que, sa mort ayant eu lieu, ceux qui sont appelés reçoivent l’héritage éternel promis (Hébreux 9, 15).

Comme résultat de notre enquête, nous pouvons affirmer que la dernière cène fut :
>
– un sacrifice dans lequel le Christ « s’est offert lui-même à Dieu » (Hébreux 9, 14) pour la rémission des péchés ;
>
– la promulgation de la Nouvelle Alliance par le Christ ;
>
– la présentation d’un testament, dans lequel Jésus laissait en « héritage éternel » (Hébreux 9, 15) à ses disciples le royaume de son Père (Matthieu 26, 29; Luc 22, 29-30).

Pour ces trois raisons, sa mort sur la croix devait suivre inéluctablement. En effet les paroles et les actes du Christ lors de la dernière cène étaient tous tendues vers leur accomplissement dans sa mort, sans laquelle ils n’auraient eu ni sens ni valeur.

Mais la mort de Jésus ne devait pas être la fin de son œuvre de rédemption. En effet, de même que le point culminant de la cérémonie du Jour de l’Expiation était l’entrée du grand prêtre lévite dans le sanctuaire terrestre avec le sang sacrificiel pour accomplir l’expiation des péchés, de même le Christ est entré, par son ascension, dans le sanctuaire céleste « afin de paraître maintenant devant la face de Dieu en notre faveur » (Hébreux 9, 24), « nous ayant ainsi acquis une rédemption éternelle » (Hébreux 9, 12). C’est justement parce que le Christ « s’est offert lui-même par un Esprit éternel » (Hébreux 9, 14), que son sacrifice est éternellement efficace et qu’il reste « grand prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech » (Hébreux 6, 20).

Nous avons donc, pour ainsi dire, un « Jour de l’Expiation » qui dure pour l’éternité et auquel l’auteur se réfère quand il dit : « Le sang du Christ purifiera notre conscience des œuvres mortes pour que nous servions le Dieu vivant » (Hébreux 9, 14). Et plus loin : « Ayant donc, frères, l’assurance voulue pour l’accès au sanctuaire [céleste] par le sang de Jésus et un prêtre souverain à la tête de la maison de Dieu, approchons-nous… » (Hébreux, 10 19-22).

En une autre occasion l’auteur parle des chrétiens comme d’un peuple qui s’est approché « de la montagne de Sion et de la cité du Dieu vivant, de la Jérusalem céleste, du Dieu juge universel, et de Jésus, médiateur de la nouvelle alliance, et du sang de l’aspersion » (Hébreux 12, 22-24). Pour notre auteur, le « sang de Jésus » est un symbole plastique pour indiquer les fruits de la rédemption, c’est-à-dire ces biens auxquels les chrétiens ont accès, un accès que, d’après le contexte de ces passages, on peut entrevoir justement dans la Célébration eucharistique.

Cette pérennité de l’œuvre rédemptrice du Christ, que l’auteur de la Lettre aux Hébreux exprime par le symbole de l’aspersion continue avec son propre sang, nous la trouvons exprimée autrement dans la prière liturgique où il est affirmé que, à chaque fois que la messe est célébrée « notre rédemption s’accomplit » (cf. « Presbyterorum ordinis » 13). Dans les passages ci-dessus mentionnés, on note en outre que, pendant la célébration eucharistique, les chrétiens semblent en quelque sorte transcender les limites de ce monde et s’approcher, grâce au Christ, de Dieu et du monde céleste.

Enfin l’eucharistie est aussi un banquet sacrificiel, auquel notre auteur se réfère quand il dit : « Nous avons un autel dont nous avons le droit de nous nourrir » (Hébreux 13, 10). Saint Paul éclaire le sens de cette phrase dans la première épître aux Corinthiens (10, 14-22), en comparant l’eucharistie à la fois aux repas sacrificiels de l’Ancien Testament (Lévitique 7) et à ceux des païens, affirmant que le fait de manger de la viande sacrificielle implique nécessairement d’entrer en communion (koinonia) avec la divinité à qui le sacrifice a été offert. Il interdit donc aux chrétiens d’avoir part au corps et au sang du Christ à la table eucharistique tout en continuant à avoir part aux repas sacrificiels des païens.

Jean, dans son Evangile, approfondit le concept paulinien de la communion au corps et au sang du Christ en disant : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. De même qu’envoyé par le Père, qui est vivant, moi je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra par moi » (6, 56-57). En mangeant le corps et en buvant le sang de Jésus, le chrétien entre dans la communion de vie du Père et du Fils, dès maintenant, sur cette terre. Il semble que ce soit le même concept que l’auteur de la Lettre aux Hébreux cherche à exprimer quand il dit – dans le contexte de la célébration eucharistique, en utilisant le langage de l’Ancien Testament – que les chrétiens s’approchent, grâce au Christ, du sanctuaire céleste et de la présence de Dieu.

Cette enquête sur l’enseignement du Nouveau Testament à propos de la célébration eucharistique nous fait comprendre la grandeur et la profondeur du mystère qu’elle comporte. Les pères orientaux avaient raison de l’appeler « sacrificium tremendum« .

Il est clair que la manière de célébrer l’eucharistie – l’ »ars celebrandi » – doit toujours être en harmonie avec son véritable contenu et le transmettre en totalité aux participants. C’est en effet la suprême préoccupation de Benoît XVI et cela doit être aussi celle de tous les pasteurs de l’Eglise, évêques et prêtres, notamment pendant l’année sacerdotale en cours, puisque, comme nous le rappelle le concile Vatican II: « Les prêtres exercent leur fonction sacrée avant tout dans le culte eucharistique » (Lumen Gentium 28).

(Extrait de « L’Osservatore Romano » du 24 juillet 2009).


Le journal qui a publié les deux textes :  L’Osservatore Romano

Traduction française par
Charles de Pechpeyrou, Paris, France.

Source:
Sandro Magister

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