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Publié par Dreuz Info le 29 septembre 2009

Cela, l’Union européenne ne l’a pas empêché. «Oui, beaucoup de juifs, ici, ont peur. On se dit que tout peut recommencer, que les persécutions peuvent reprendre. Chacun a dans sa tête un plan: comment fuir le moment venu, dans quel autre pays partir s’installer…» .

Eva Gabor est une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle parle calmement, pesant ses mots, ne voulant céder ni à l’hystérie ni à la dramatisation. Elle dit pourtant l’insupportable, ce qui peut encore se produire au cœur de l’Europe. Ici, à Budapest, grande capitale de la petite Hongrie (10 millions d’habitants).

La synagogue de la rue Dohany, l'un des plus beaux monuments de Budapest.
La synagogue de la rue Dohany, l’un des plus beaux monuments de Budapest.© François Bonnet

Groupe de jeunes visitant la synagogue.
Groupe de jeunes visitant la synagogue.

 

Eva Gabor travaille l’été au musée juif de Budapest. Le lieu est une merveille, qui rassemble pièces, documents, objets de culte exceptionnels racontant l’histoire de ce que fut avant la Shoah la deuxième communauté juive d’Europe, après la Pologne. Les juifs hongrois étaient alors environ 750.000. Plus de 500.000 furent exterminés.

Adolf Eichmann fut ici l’organisateur direct du génocide. En moins de deux mois, de mai à juin 1944, 437.402 juifs hongrois furent déportés à Auschwitz où la grande majorité furent immédiatement gazés. De ces déportations, témoigne un document sans équivalent, L’Album d’Auschwitz, livre de photographies prises par deux gardiens SS du camp et qui montre l’arrivée des convois au camp, les opérations de sélection sur la rampe et les chambres à gaz (lire sous l’onglet Prolonger et cliquer ici pour accéder à «L’Album»).

Photo extraite de l'Album d'Auschwitz.
Photo extraite de l’Album d’Auschwitz.

Mais la destruction des juifs hongrois ne fut pas que l’œuvre des nazis. Les massacres culminèrent lorsque le parti hongrois hitlérien «Les Flèches croisées» fut installé au pouvoir en 1944 par Hitler. Tueries dans la ville, expéditions meurtrières dans le ghetto de Budapest des miliciens du chef hongrois pro-hitlérien Szalasi se succédèrent à un rythme effréné. 

 

Jobbik et sa Garde hongroise

 

C’est une partie de ce passé qui resurgit aujourd’hui, après quarante années de chape de plomb communiste. La communauté juive hongroise compte aujourd’hui plus de 100.000 personnes, dont 75.000 à Budapest. En plein centre-ville se découvre l’un des plus beaux monuments de la ville: la synagogue de la rue Dohany. Elle est la plus grande d’Europe, splendide bâtiment de briques rouges et jaunes dans un style byzantin-mauresque, construite au milieu du XIXe siècle. Adolf Eichmann y avait installé un bureau.

Début juillet, un groupe d’une centaine de personnes, hooligans, ultra-nationalistes, néo-hitlériens, l’ont attaquée: slogans antisémites, jets de pierres. «De cela, personne n’a parlé, dit Eva Gabor, ni le gouvernement, ni les médias.» Le détail des événement reste confus mais il apparaît quasi certain qu’il s’agissait là des suites d’une autre manifestation, tenue au centre de Budapest le même jour: plus de deux mille personnes célébrant la renaissance de la Garde hongroise, commandée par Gabor Vona.

 

Vidéo d’une parade de la Garde hongroise à Budapest.

La Garde hongroise, formée en 2007, est une milice: c’est l’aile paramilitaire, pourrait-on dire, du mouvement ultranationaliste, xénophobe et antisémite (même s’il s’en défend) Jobbik, également présidé par Gabor Vona. Ce parti, créé en 2003, ne cesse de progresser jusqu’à être devenu la troisième force politique lors des élections européennes de juin. Avec 15% des suffrages, il a envoyé trois eurodéputés au Parlement européen. Les membres de la Garde hongroise (3.000 miliciens revendiqués) marchent au pas et portent l’uniforme: celui-ci ressemble comme une goutte d’eau à celui des «Flèches croisés». Et beaucoup ont également adopté le salut du parti hitlérien de Szalasi: «Szebb jövöt!» (un meilleur futur).

«Mais que faut-il de plus pour dire qu’il s’agit d’un parti raciste et antisémite?, demande Eva Gabor. Pendant la campagne européenne, Budapest était couverte de leurs affiches“La Hongrie est seulement pour les Hongrois”. Pour eux, les roms, les gitans, les juifs ne sont pas des Hongrois, ils parlent de nettoyer le pays, expliquent que les juifs volent l’argent du gouvernement tandis que les roms ne vivent que de crimes…»

 

La commission européenne s’était ouvertement inquiétée des affiches du parti Jobbik et du ton pris par la campagne. Après des mois de batailles juridiques, un tribunal hongrois a interdit la Garde hongroise le 2 juillet. Interdite comme association, mais aussitôt reconstituée comme mouvement: le 11 juillet, ses membres ont continué à défiler à Budapest. Et pour bien marquer leur détermination, l’un des eurodéputés de Jobbik, Csanad Szegedi, 26 ans, s’est présenté le 14 juillet à la session inaugurale du parlement européen, en uniforme de la Garde.

 

Csanad Szegedi en uniforme de la Garde au parlement européen le 14 juillet.
Csanad Szegedi en uniforme de la Garde au parlement européen le 14 juillet.© (DR)

Officiellement, le parti Jobbik n’a que deux objectifs pour «rendre la Hongrie aux Hongrois» et rétablir la pureté d’une «nation chrétienne». Combattre la criminalité des roms: pour cela, des expéditions punitives de sa milice sont régulièrement organisées dans les villages des minorités gitanes. Reconstituer la grande Hongrie, celle qui fut dépecée par le traité du Trianon de 1920: sur les ruines de l’empire austro-hongrois, les frontières furent redéfinies et la Hongrie perdit les deux tiers de son territoire. Jobbik se veut depuis le défenseur implacable des minorités hongroises en Serbie, en Roumanie et en Slovaquie (500.000 Hongrois vivent dans l’est du pays).

Mais au fil des discours, des polémiques et déclarations publiques de ses dirigeants, tout transpire l’antisémitisme. Krisztina Morvai, co-présidente du parti Jobbik, élue eurodéputée, est une populaire blonde qui fait des ravages sur les plateaux télé. Elle sait millimétrer ses propos pour suggérer mais ne pas dire. Juriste habile, elle a ainsi préféré centrer son premier discours au Parlement européen sur les «inacceptables violations des droits de l’homme en Hongrie» dénonçant «la répression et la torture des membres de la Garde hongroise».

 

Gabor Vona, président de Jobbik et de la Garde.
Gabor Vona, président de Jobbik et de la Garde.

Krisztina Morvai, eurodéputée.
Krisztina Morvai, eurodéputée.© (DR)

Que faire pour réduire le parti Jobbik? La classe politique apparaît tétanisée. Le grand parti conservateur de Viktor Orban, la Fidesz, a longtemps surfé sur les thèmes nationalistes et s’est égaré dans des alliances locales avec les ultranationalistes. A Budapest, les groupes de touristes se massent dans la grande synagogue de la rue Dohany. Des délégations de jeunes juifs viennent de toute l’Europe et d’Israël. Mais le malaise ne cesse de grandir dans un pays qui, à la différence de l’Allemagne, a toujours tu la participation d’une partie de la population au génocide et ne sait que faire de ce passé.

 14 Septembre 2009 Par François Bonnet

http://www.mediapart.fr/article/offert/e66b8b7b767f59b16770b7342e089184

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