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Publié par Dreuz Info le 8 novembre 2009

Par Guy Haarscher Professeur à l’ULB et au Collège d’Europe

 

vendredi 06 novembre 2009 –


D
ans le débat sur le voile à l’école, il existe des protagonistes raisonnables. Ceux-ci défendent des thèses souvent très opposées, mais quoi de plus normal en démocratie ? On les distinguera soigneusement des racistes, qui détestent les musulmans, ainsi que des intégristes, qui n’utilisent le voile que pour affaiblir les institutions démocratiques. Les racistes et les intégristes sont en défaveur ou en faveur du voile pour de détestables raisons.


Je veux débattre ici avec des interlocuteurs que je respecte. Ce qui nous distingue des racistes et des intégristes, c’est que nous partageons un certain nombre d’idéaux en ce qui concerne les missions de l’école. Nous affirmons que les cours de science doivent pouvoir être donnés sans la moindre interférence d’origine religieuse ; nous voulons que l’on enseigne à nos enfants le strict respect de l’égalité entre les hommes et les femmes, ainsi qu’entre hétérosexuels et homosexuels ; nous affirmons que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, et en particulier la Shoah, doit être expliquée sans pressions ni intimidations, parce qu’elle forme le socle de nos démocraties (« plus jamais ça ») ; et nous défendons la mixité, le droit des individus des deux sexes de se rencontrer, de travailler ensemble et de s’aimer sans que les familles et la société fassent intrusion dans leur intimité et leurs choix les plus personnels.


Ce qui, en revanche, nous divise, c’est ceci : les uns pensent que l’on peut tenir ce cap – vital pour l’avenir de nos enfants – en acceptant le voile à l’école, d’autres considèrent que ce n’est pas possible. Je me range parmi ces derniers pour les raisons suivantes.

En 1989, quand la querelle du voile a commencé en France, le Conseil d’Etat a considéré que le port du foulard à l’école publique n’était pas en tant que tel contraire à la laïcité. Il était nécessaire que des éléments supplémentaires soient présents (pressions, prosélytisme, refus de suivre certains cours, etc.) pour que les autorités scolaires puissent prendre une mesure d’interdiction. En Belgique, les directions scolaires ont été laissées libres d’autoriser ou d’interdire, en fonction de leurs projets pédagogiques respectifs.

Une quinzaine d’années plus tard, les enseignants français ont dans leur majorité considéré la situation comme intenable. Le phénomène moderne du foulard charrie son lot de violences, de pressions et de dégradation du statut de la femme. Certes, chaque jeune fille peut le porter pour des raisons qui lui sont propres, mais le phénomène d’imposition et de pression de conformité est devenu massif. Les directions d’écoles se sont trouvées devant la tâche impossible consistant à devoir trancher entre le « bon » foulard (les bonnes élèves voilées) et le « mauvais » (la colonisation de l’espace public par des intégristes plus ou moins déguisés). Ces décisions au cas par cas sont ingérables et intrusives. La loi d’interdiction de 2004 fut votée dans un tel contexte.

En Belgique, les directions avaient le choix, mais aujourd’hui, 95 % des écoles interdisent le voile, notamment parce que celles qui avaient de bonne foi tenté l’expérience inverse ont, comme en France, été confrontées à des phénomènes d’intégrisme patents. Il faut respecter les enseignants, responsables de nos enfants et souvent si maltraités. Le Conseil d’enseignement de la Communauté flamande a récemment pris une mesure d’interdiction générale. Je dis simplement à mes interlocuteurs, qui voudraient faire adopter par la Communauté française une législation inspirée de l’ancien avis du Conseil d’Etat français, que l’histoire a montré le caractère ingérable de cette solution.


Dans une Carte blanche récente du Soir, Fabienne Brion et Philippe Van Parijs prennent une position opposée à la mienne (1). Mais ils ne respectent pas la distinction que je fais entre interlocuteurs raisonnables et extrémistes. Ils n’hésitent pas à invoquer une prétendue corrélation entre l’opposition au port du voile et la propension aux attitudes racistes. Je trouve cette affirmation insultante pour tous ceux qui, comme moi, tentent de conjuguer le combat antiraciste avec la lutte contre l’intégrisme. Il ne me viendrait pas à l’esprit d’invoquer à leur propos la « corrélation » entre la défense du voile à l’école et la propension au fondamentalisme religieux.


« Il nous faut,
affirment les auteurs, aujourd’hui apprendre à vivre avec une pluralité nouvelle et irréversible. » Ils ajoutent un peu plus loin qu’il ne faudrait pas « s’accrocher fébrilement à un passé révolu ». Je pense tout au contraire qu’il serait déraisonnable de fragiliser nos acquis. Ne soyons pas honteux de nos réalisations. Les régimes dans lesquels la religion intervient dans la sphère de l’Etat et de l’enseignement ont montré les effets délétères d’une telle confusion des rôles. Il est probablement plus facile d’être musulman sunnite en Belgique que de l’être dans un pays chiite, et vice versa.


Les auteurs croient que l’on veut « cacher… cette croyance que l’on ne saurait voir ». Je ne voudrais pas réveiller les vieilles querelles entre laïques et catholiques – je suis moi-même tout sauf un « laïcard » dogmatique – mais je pense qu’il y a une place et un moment pour tout. La liberté religieuse et de culte est très bien respectée dans notre pays. Je voudrais que nous soyons assez fiers de nos acquis démocratiques pour les offrir à toutes et à tous sans ouvrir l’école à ce que la Cour suprême des Etats-Unis appelle les « most vocal and powerful orthodoxies », bref les orthodoxies les plus puissantes, et les activistes qui crient le plus fort.


J’ai beau retourner l’article de mes collègues dans tous les sens : je n’y trouve pas mention de ce que signifie le voile pour tant de femmes musulmanes : la violence, les pressions, la dégradation de leur statut. Je pense à toutes ces femmes que la brutalité intégriste n’a plus laissées en paix depuis longtemps, et j’espère que notre société continuera à leur offrir un sanctuaire à l’abri du bruit et de la fureur du monde, pour leur permettre d’accéder à des acquis que nous serions bien téméraires de jeter aux orties au nom d’une « tolérance » et d’un « pluralisme » mal compris.

http://www.lesoir.be/forum/cartes_blanches/2009-11-06/voile-faisons-confiance-aux-enseignants-736627.shtml

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