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Publié par Dreuz Info le 9 février 2010

Se passe-t-il un jour sans que les médias traditionnels tirent à boulets rouges sur les nouveaux médias d’Internet ? Le 29 janvier 2010, Arlette Chabot, responsable désormais des journaux télévisés de France 2 et de France 3, était interviewée dans l’émission « Parlons Net  », une émission de France Info, dont le Figaro est partenaire (1) .

Le lapin peu élégant que lui avait posé Vincent Peillon et l’accusation de « servilité » qu’il avait lancée contre la direction de France Télévisions en demandant sa démission, sont, semble-t-il, les raisons pour lesquelles des journalistes ont jugé bon d’interroger leur consoeur. De toute façon, ils aiment s’interviewer entre eux : au moins sont-ils à l’abri des surprises.


Le leurre de la vaccine inversé
 
Et sans surprise, la dernière partie de l’émission a porté sur ce que Mme Chabot pensait de l’information diffusée sur Internet. Et, là, pas de surprise non plus ! Elle n’en pense pas de bien. Elle a usé du leurre de la vaccine, qui, quand on parle de soi, consiste à reconnaître un peu de mal pour faire admettre un grand bien. Mais, quand on parle des autres, comme le fait A. Chabot, ce leurre peut s’inverser en concédant à l’adversaire un peu de bien pour dénoncer le grand mal dont il est la cause.
 
– Ainsi, Mme Chabot convient-elle dans un premier temps qu’ « Internet c’est la liberté  » et que « ce serait évidemment débile (de) ne pas utiliser des images qui viennent du Net, parce que, de temps en temps, il y a des choses effectivement importantes. »
 
– Mais cette concession faite, elle voit dans Internet un champ inquiétant ouvert à toutes les manipulations possibles. La fameuse vérification de l’information, tant vantée des journalistes, n’est pas toujours possible : « On peut se faire piéger, manipuler, martèle-t-elle, (et) participer à des opérations de manipulation. (…) J’ai très peur des manipulations. On l’a déjà vu, des types qui montent de toutes pièces une opération. Donc ça, ça m’inquiète beaucoup, j’ai peur qu’un jour on se fasse piéger. » En conséquence, dans le doute, elle préfère s’abstenir. « On utilisera, conclut-elle, le moins possible les images qui viennent d’Internet parce qu’on n’a pas cette sécurité. »
 
Les contraintes de la relation d’information
 
De quelle « sécurité » parle-t-elle ? Où la trouve t-elle ? Dans les médias traditionnels ? On a peine à comprendre cette attaque. Car qui songe à délivrer aux sites d’Internet un brevet de fiabilité absolue ? Les rédacteurs d’internet n’échappent pas plus que ceux des autres médias aux contraintes qui s’exercent sur « la relation d’information ».

Elles sont au nombre de trois :

1– la contrainte des motivations de l’émetteur sain qui ne peut livrer volontairement une information susceptible de lui nuire ;

2- la contrainte des moyens de diffusion et de réception de l’information – les médias –  avec en particulier celles des ressources dont les propriétaires, obéissant forcément eux aussi à la première contrainte, ne poussent pas la philanthropie jusqu’à financer leur propre discrédit ;

3- et, enfin, la contrainte des propriétés du récepteur qui est indocile et se présente comme une cible à deux centres – le cœur et la raison, selon Pascal – qu’il faut atteindre à des degrés divers pour parvenir à ses fins, c’est-à-dire le faire adhérer à une idée, une personne ou un produit.  

 
Un pluralisme de sources plus large par Internet
 
Quel est le seul apport vraiment neuf des sites d’Internet ? Ils ont ouvert la palette du pluralisme des sources. Le citoyen a la possibilité d’accéder à des informations que les médias traditionnels choisissent de ne pas diffuser pour des raisons qui leur sont propres et parfaitement légitimes, puisqu’ils sont soumis eux aussi aux trois contraintes évoquées ci-dessus : ce peut être des informations dissimulées ou des représentations plus fidèles de la réalité par la révélation d’un contexte qui a été masqué volontairement.
 
Puisque les journalistes insistent avec raison sur la nécessité de vérifier l’information, on est, à son tour, tout aussi fondé à marteler qu’une information n’est pas diffusée seulement pour son exactitude, mais parce que l’émetteur, quel qu’il soit, choisit de la diffuser et non de la dissimuler pour des motivations qui le regardent seul.
 
« L’affaire Al Dura » devant la Cour de cassation
 
Et à cet égard, les médias traditionnels ne sont pas à l’abri de ces manipulations dont Mme Chabot dit avoir tant peur. A-t-elle oublié leur relation erronée de la prétendue « Révolution roumaine » avec le charnier de Timisoara en 1989 (2) , ou celle de la première guerre du Golfe, en 1990-1991 ? Internet y était-il pour quelque chose ? Plus récemment un procès en diffamation devant la Cour de cassation va peut-être lui rafraîchir la mémoire en 2010 ou 2011, à propos de « l’affaire Al Dura » (2). Et, là, Internet n’y est pour rien non plus.
 
C’est un procès que France 2 a intenté à Philippe Karsenty, directeur du site Média Ratings. Après une minutieuse enquête, en effet, celui-ci a mis en doute la fiabilité d’un reportage diffusé par la chaîne et réalisé par Charles Enderlin, son correspondant en Israël. Les téléspectateurs ont pu assister à la mort « en direct » d’un enfant palestinien, le 30 septembre 2000. Apparemment surpris par un échange soudain de tirs entre les forces israéliennes et palestiniennes à un carrefour de Gaza, M. Al Dura et son fils ont tenté de s’abriter derrière un baril cylindrique au pied d’un mur. Le reporter de France 2 a prétendu que l’enfant et son père avaient été atteints par des balles israéliennes : si le père a survécu à ses blessures, son fils en serait mort.
 
Des présomptions sérieuses et concordantes
 
Or, Philippe Karsenty a réuni un faisceau de présomptions à la fois sérieuses et concordantes qui font douter de cette thèse.
 
– Pour un accrochage qui aurait duré au moins 45 minutes, on ne relève sur le mur que huit impacts alors que les armes en action, M16 d’un côté et Kalashnikov de l’autre, peuvent tirer de six à huit cents coups à la minute.
 
– L’étude balistique, d’autre part, fait apparaître des impacts dans le mur parfaitement circulaires qui signent un tir perpendiculaire, et non des impacts ovales à grand axe horizontal si les tirs avaient été obliques : or, c’étaient les forces palestiniennes qui se trouvaient dans l’axe perpendiculaire et les Israéliens qui étaient postés dans un angle de 36 degrés par rapport au mur.
 
– De même, aucune trace de sang n’apparaît au sol à l’emplacement où les victimes auraient été frappées, ce qui est étrange quand on reçoit des balles de M 16 ou de Kalashnikov.
 
– En outre, alors que d’autres reporters étaient sur les lieux, seul celui de France 2 a filmé, dans une séquence d’une minute, la prétendue mort de l’enfant.
– Enfin, l’enfant mort montré à l’hôpital ne paraît pas ressembler au petit Mohammed Al Dura…
 
Le sérieux d’une enquête validé par la cour d’appel
 
Si, en première instance, Philippe Karsenty a été condamné, la cour d’appel l’a relaxé, le 21 mai 2008, en acceptant l’ « offre de preuve » de « l’exceptio veritas » qui permet à un journaliste de montrer le sérieux de son enquête. Elle a reconnu que P. Karsenty avait « exercé de bonne foi son droit de libre critique » et « (n’avait) pas dépassé les limites de la liberté d’expression », estimant légitime son enquête « ne serait-ce qu’en raison de l’impact qu’ont eu (ces) images  ». Elles ont été à l’origine d’une Intifada. Enfin, la Cour a même estimé que l’examen des 18 minutes de « rushes » qui ont été présentées par France 2 au lieu des 27 annoncées, « (ne permettait) plus d’écarter les avis des professionnels entendus au cours de la procédure » qui avaient émis des doutes sur la représentation des faits livrée par le reportage, allant jusqu’à parler d’ « une mise en scène » (3). Que va en dire la Cour de cassation devant laquelle France 2 s’est pourvu ?
 
Jouant sans doute sur l’amnésie du public, Mme Chabot a donc tenté de faire oublier que les médias traditionnels n’ont pas attendu Internet pour livrer les informations conformes à leurs motivations, fussent-elles éloignées de la réalité. Ils ne font en cela qu’obéir au principe fondamental de la relation d’information et nul ne peut leur en vouloir.

 Aussi, au-delà des protestations vertueuses de cette « grande professionnelle des médias », comme les journalistes aiment se saluer entre eux, est-on tenté d’avancer une autre motivation à cette attaque contre les médias d’Internet. L’accroissement du pluralisme des sources qu’Internet rend possible, complique les opérations d’influence que les médias traditionnels ne cessent pas d’organiser. La confrontation entre les différentes représentations des faits en est facilitée comme jamais elle ne l’a été depuis les origines de l’humanité, et avec elle, la pratique du doute méthodique par le citoyen.
C’est précisément ce que ne supportent pas les médias traditionnels qui veulent toujours apparaître comme des autorités infaillibles, si l’on en juge par la pétition déraisonnable de soutien à M. Enderlin qu’une partie de la profession a lancée après la relaxe de Philippe Karsenty. (4)

 
(1) http://www.lefigaro.fr/politique/2010/01/29/01002-20100129ARTFIG00677-chabot-on-est-dans-un-pays-o-on-deteste-les-journalistes-.php 
(2) Paul Villach, « Cruel 20ème anniversaire pour les médias officiels : la « révolution roumaine » et son « charnier de Timisoara » », AgoraVox, 21 décembre 2009.
(3) Paul Villach, « France 2 et Enderlin déboutés, Média-Ratings relaxé  », AgoraVox, 27 mai 2008.
http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/france-2-et-enderlin-deboutes-40325
(4) Paul Villach, « L’affaire Enderlin, France 2 et Média-Ratings : une pétition en faveur de l’infaillibilité journalistique ?  », AgoraVox, 9 juin 2008.
http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/l-affaire-enderlin-france-2-et-40819

 http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/pourquoi-arlette-chabot-tente-t-69575?debut_forums=100
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