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Publié par Dreuz Info le 29 avril 2010

 

 

  

   

  

Catholicisme judéophobe et catholicisme judéophile

   

Dans l’un de nos fondamentaux, intitulé ‘ Israël – Nous sommes catholiques – Cela dérange’ (*), j’ai développé, textes et références à l’appui, un long argumentaire sur notre catholicisme judéophile et contre leur catholicisme judéophobe… Pour ce qui me concerne, la théologie catholique va de pair avec l’anthropologie judéo-chrétienne, comme nous l’ont enseigné Saint jean évangéliste, Saint Bernard et Jacques Maritain. Au-delà des pratiquants et non pratiquants, croyants et non croyants, athées et agnostiques, il s’agit, avant tout, ensembles, de défendre et de valoriser, la société libre de culture judéo-chrétienne. J’ai aujourd’hui la joie de « donner la parole » à Alain René Arbez, prêtre catholique à Genève, en Suisse, et expert, au sein de l’Eglise, pour les relations avec le Judaïsme. Et j’en profite pour le remercier du fond du cœur pour ses contributions catholiques à l’anthropologie judéo-chrétienne.

   

Michel Garroté

   

   

   

Jeudi 29 avril 2010 – 15 Iyyar 5770

   

CE QUE LES CHRETIENS DOIVENT A LEURS FRERES AINES

   

Alain René ARBEZ, prêtre, Genève

   

Après vingt siècles de christianisme, et de longues périodes d’antisémitisme, la plupart des chrétiens ont quasiment perdu de vue l’origine hébraïque de leur foi. Les développements culturels de la foi issue d’Israël en terre païenne, les conséquences de l’antijudaïsme séculaire, tout a joué dans le sens d’une amnésie spirituelle tragique. Pourtant, que cela plaise ou non, ce qui structure notre identité et notre pratique chrétiennes est issu du judaïsme : « chrétien » vient de « christ », mot grec pour l’original biblique « messie », (mashiah) terme qui n’aurait aucun sens en dehors de l’histoire d’Israël. Nos Ecritures saintes elles-mêmes intègrent telle quelle la Bible hébraïque, à laquelle s’ajoutent les écrits du Nouveau Testament, élaborés avec le même matériau en tant que midrash conclusif de l’étape précédente.

   

Durant le premier siècle, la communauté des disciples de Jésus le Nazaréen était encore massivement juive; ce n’est qu’au cours du deuxième siècle que les païens arrivant en force dans l’Eglise changent, non sans une certaine brutalité, le profil initial de leur communauté de foi au Dieu d’Israël. Le terme même d’Eglise, « ecclesia », est une reprise grecque du mot biblique « qehal », l’assemblée des fidèles convoquée par Dieu. (Dans l’épître de Jacques, on trouve d’ailleurs le terme grec « synagogue » pour désigner le rassemblement des chrétiens.) Le mot « paroisse » lui-même, qui vient du grec « paroikia », était déjà utilisé pour désigner les regroupements de Juifs en diaspora, c’est à dire en Perse, en Egypte ou à Rome ! Vers la moitié du premier siècle, Paul le Pharisien devenu familier du Christ ressuscité, écrit à la jeune communauté des Romains: « ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte! » (Rom 11.18). Quelques décennies plus tard, l’évangile de Jean résumera la démarche en un raccourci saisissant : « le salut vient des Juifs! » (Jn 4.22).

   

C’est un fait que les premiers disciples et apôtres, tous juifs, comme Jésus, ont poursuivi naturellement leur pratique spécifique : prière, offrande, liturgie, interprétation de l’Ecriture, recherche d’une éthique en prise avec la vie; c’est bien en tant que croyants juifs qu’ils se sont ouverts à l’universel, et que pour cette raison, quelques décennies après l’expérience de la résurrection, ils ont reçu à Antioche, avec d’autres sympathisants du monothéisme juif, l’appellation de christianoï, c’est à dire messianistes. Après s’être désignés eux-mêmes comme les « viatores », disciples de la Voie, ils ont été progressivement reconnus comme ceux qui croient à « l’avènement des derniers temps ». Au tout début du 2ème siècle, au moment même de la rédaction ultime de l’évangile johannique, Ignace d’Antioche affirme : « Là où est le Messie, là est l’Eglise catholique ! ».

   

Le rite du miqvè est pratiqué chez les Juifs comme chez les Chrétiens du 1er siècle, c’est une ablution d’eau accompagnant la circoncision, deux signes d’appartenance au peuple de Dieu. (On appelle alors « baptême des prosélytes » une purification spéciale pour les païens sympathisants du judaïsme mais non circoncis, désirant marquer leur attachement à cette foi). Peu à peu, seul le baptême subsistera chez les Chrétiens, afin d’assouplir les conditions d’entrée des non-juifs dans la communauté. Après la destruction du Temple de Jérusalem en 70, Juifs et Chrétiens, qui auparavant y priaient ensemble, vont se réunir dans des lieux de prière de remplacement, conscients d’être les uns et les autres la « demeure vivante » de Dieu qui n’abandonne pas les siens. En ce temps de crise, c’est leurs personnes qui deviennent de ce fait le nouveau mishkan, sanctuaire communautaire et itinérant de la Présence divine, la Shekhina.

   

Pour les Juifs chrétiens, la tefilla, la prière communautaire, se fait toda, action de grâces. C’est le repas eucharistique institué par Jésus dans l’esprit même de la Pâque juive comme actualisation de cet événement salvateur. Pour les Juifs rabbiniques, ce sera le rassemblement à la synagogue autour de la Torah. (A signaler que les catholiques ont gardé le pain azyme du seder pascal accompagnant la coupe de bénédiction, par fidélité au mémorial juif de la libération d’Egypte, le zikkaron.). Aux deuxième et troisième siècles, lorsque le nombre des Chrétiens s’est développé, on s’est inspiré des synagogues (exemple, l’église de Doura Europos, Syrie) pour construire des basiliques, afin de donner de l’espace aux liturgies ; mais avec comme archétype le Temple de Jérusalem, car l’autel évoque les rites anciens récapitulés dans le sacrifice du Christ. Cette disposition enracine à jamais toute célébration chrétienne dans l’histoire sainte du peuple d’Israël.

   

L’articulation même de la liturgie chrétienne, (proclamation de la Parole de Dieu, action de grâces, communion) reprend le rythme du cérémonial juif. Le calendrier des fêtes chrétiennes s’inspire des grandes fêtes juives, comme Pâques et Pentecôte. A chaque célébration eucharistique, il y a un seuil pénitentiel, un petit yom kippour. Les prières communautaires de l’Eglise se basent quotidiennement sur la récitation des psaumes, souvent chantés (piyoutîm) selon les traditions synagogales, ce qui va donner naissance au chant grégorien, de tonalité orientale.

   

Les lampes à huile des sanctuaires rappellent les chandeliers et le décor du Temple de Jérusalem, cette lumière diffuse de la menorah, telle celle de Dieu éclairant les journées hebdomadaires de nos existences; les processions avec l’encens remémorent les liturgies auxquelles Jésus a participé lors de pèlerinages, et où une fumée d’agréable odeur évoque le mystère caché de la présence transcendante du Dieu vivant, comme aux temps de la nuée de l’exode.

   

On a souvent insisté sur le fait que Jésus n’était pas prêtre; ce qui n’est pas tout à fait exact. C’est vrai au sens où il n’était pas lévite, officiant permanent du Temple pour assurer les cérémonies de sacrifices d’expiation. Mais c’est faux, si l’on considère que, suite à l’évolution antérieure du judaïsme post-exilique, tout Juif pratiquant avait clairement conscience d’être membre d’une « nation de prêtres », et donc d’offrir à Dieu un sacrifice spirituel par son engagement religieux et éthique au quotidien.  Pour rendre témoignage au Dieu d’amour de sa Tradition, Jésus est allé jusqu’au sacrifice de sa vie, dans le registre du Serviteur souffrant d’Isaïe, ce que l’auteur de l’épître aux Hébreux considère comme sa manière d’être le grand-prêtre devant Dieu, celui qui ouvre aux fidèles le véritable sanctuaire du salut, celui par qui le sang versé efface définitivement l’empreinte du mal qui aliénait les consciences humaines.

   

Les ornements de la liturgie chrétienne, comme la chasuble et l’étole du célébrant qui représente toute l’assemblée unie face à Dieu, sont directement inspirés du châle de prière juif, le tallit. Les différentes formes de kiddoush, bénédiction traditionnelle, ont également trouvé leur place dans nos célébrations, sans oublier les onctions d’huile parfumée signes de l’effusion d’Esprit, (lors de la semikha d’envoi en mission d’un ministre ordonné, d’un engagement envers la communauté, d’une prière de guérison et de sérénité pour un malade, etc.).

   

Même le signe de croix sur le front, chose étonnante, vient du judaïsme, tout simplement parce que la lettre hébraïque tav, (voir Ez. 9.4) était communément tracée sur le front de juifs pieux en signe d’attachement à la Torah; et la forme ancienne du tav était X ou +. Peut-être est-ce ce que Jésus a voulu dire, si c’est bien avant sa crucifixion qu’il a affirmé à ses disciples : « que celui qui veut être mon disciple porte sa croix… »(Mc 8.34) = c’est à dire « porte son tav, en forme de X », et donc: porte le « joug » de la Torah?…Jean le présente comme l’aleph et le tav, le commencement et la fin. Celui qui est venu accomplir et non pas abolir l’enseignement de Moïse et des prophètes nous invite urgemment à retrouver la sève hébraïque de notre foi chrétienne. Ce qui n’est pas une option secondaire, si nous voulons prendre au sérieux l’humanité de Jésus, son enracinement, pour être ses disciples attentifs.

   

Etre fidèles au rabbi Yeshua « vivant par delà sa mort », signe messianique pour tous les hommes de bonne volonté, c’est inévitablement prendre en compte l’incarnation de la Sagesse des pères et de la voix des prophètes manifestée en lui. Sinon, impossible de considérer qu’en Jésus la logique de l’alliance, par laquelle Dieu rencontre l’humain, est parvenue à son accomplissement. C’est aussi se donner les moyens de mieux comprendre et de mieux respecter la spiritualité et la piété de nos frères juifs. Le pape Jean-Paul II l’avait formulé de manière provocatrice : « qui rencontre Jésus Christ rencontre le judaïsme ! ».

   

Copyright Alain René ARBEZ, prêtre, Genève

   

   

(*) http://www.drzz.info/article-31287708.html

  

  

   

   

   

   

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