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Publié par Dreuz Info le 27 mai 2010

 

 

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Le texte suivant, divisé en quatre parties pour en faciliter la lecture par internet, a été rédigé par Pierre-André Taguieff pour les organisateurs de la journée d’études sur les thèses de son livre : « La Nouvelle Judéophobie » (2002), qui vient d’être traduit en hébreu. Il sera publié par le professeur de philosophie Elhanan Yakira sous l’égide de l’université Bar-Ilan.

C’est à drzz.info que Pierre-André Taguieff a choisi de confier sa première publication, constituant une synthèse actualisée de ses analyses.

 


La nouvelle propagande « antisioniste », ou la réinvention de la question juive

Par Pierre-André Taguieff.

 

 

Je considère qu’une guerre idéologique totale est aujourd’hui menée contre Israël et « le sionisme », soumis à une diabolisation permanente. Dans cette guerre multidimensionnelle, la dimension culturelle, disons à la fois intellectuelle et médiatique, a pris plus d’importance que la classique dimension politique. Dans cette guerre des mots et des représentations, on observe deux phénomènes remarquables. Le premier concerne la configuration idéologique sur laquelle se fonde cette guerre culturelle : elle se présente comme une vision du monde à part entière, prétendant répondre aux grandes questions qui se posent sur l’évolution du genre humain, à commencer par celle qui porte sur l’origine du mal (Israël, « le sionisme »). Elle est donc pourvoyeuse de sens. Elle comporte également des normes pour l’action, qui dérivent de la désignation d’un ennemi absolu : Israël, « les sionistes », « le sionisme » ou « le sionisme mondial ». Elle contient enfin une promesse de salut : en détruisant Israël et en « liquidant » le « sionisme », l’humanité sera sauvée. Promesse de libération ou d’émancipation universelle, qui prend la signification d’une rédemption. On peut interpréter la vision antisioniste du monde comme une nouvelle figure historique de néo-religion politique s’inscrivant dans l’espace des religions séculaires (Raymond Aron) ou des mouvements gnostiques modernes (Eric Voegelin).

 

Le second phénomène est l’accent mis sur l’universel dans toutes les argumentations « antisionistes » récentes. L’universalisme abstrait constitue le nouveau point d’appui des intellectuels et des propagandistes « antisionistes » radicaux, qu’ils soient juifs ou non-juifs. C’est précisément cette dimension universaliste qui permet à des Juifs de rejoindre le camp des antisionistes radicaux, d’adhérer aux dogmes de la gnose « antisioniste », bref, de se convertir à cette néo-religion de salut. Un Juif converti à l’antisionisme radical – un « Alterjuif » – échappe ainsi à la diabolisation et à l’ostracisme, il cesse d’appartenir à la catégorie des monstres inhumains, il redevient une personne humaine digne de respect. S’il est un intellectuel, un écrivain ou un artiste, il devient un auteur invitable dans l’espace médiatique. Le bénéfice psychique de l’opération et ses avantages culturels ou médiatiques permettent de comprendre les conversions croissantes d’intellectuels juifs, en général déjudaïsés, à l’antisionisme radical, celui qui est aujourd’hui professé, côté athéisme, par les « Alterjuifs » Noam Chomsky ou Norman Finkelstein, non moins que, côté islamisme, par les Frères musulmans, Oussama Ben Laden ou Mahmoud Ahmadinejad. La conversion massive des intellectuels occidentaux à la gnose antisioniste montre l’importance de la dimension culturelle dans la récente vague judéophobe, centrée sur la diabolisation d’Israël.

 

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Il faut remonter à la guerre des Six-Jours (5-10 juin 1967), véritable tournant historique marqué par ce que Saul Friedländer a appelé le « revirement hostile d’une fraction importante de l’opinion publique occidentale » à l’égard d’Israël, pour comprendre comment le « racisme » est devenu le principal thème d’accusation visant les « sionistes » et, au-delà d’eux, les Juifs. C’est autour de l’image d’Israël, diabolisée et criminalisée par tous les moyens de la propagande dite « antisioniste », que s’est constituée la nouvelle vision antijuive désormais mondialement diffusée. De nouveaux stéréotypes antijuifs ont été fabriqués et mis en circulation, sur la base d’une assimilation d’Israël au Troisième Reich, tandis que les Israéliens et les « sionistes » étaient assimilés aux « nazis ». L’État juif a été réduit à un État « raciste », « belliciste », « criminel » et génocidaire. Ainsi, les idéologues palestiniens nient la réalité historique de la Shoah ou en dénoncent les usages politiques « sionistes », mais, en même temps, ils inventent le mythe de la Naqba, soit celui d’un crime fondateur (un nettoyage ethnique programmé), et l’utilisent comme moyen de propagande pour diaboliser l’État d’Israël et lui dénier le droit à l’existence. Au mythe répulsif construit autour de la figure d’Israël répond la mythisation positive de la Cause palestinienne. Le dualisme manichéen ainsi mis en place chasse toute analyse politique nuancée, remplacée par un affrontement mythique entre porteurs du Bien et suppôts du Mal.


L’amalgame polémique « sionisme = nazisme » est cependant loin d’être nouveau, puisqu’on le rencontrait déjà, dans les écrits « antisionistes » arabo-musulmans, à partir du milieu des années 1950. Ce qui est nouveau, c’est la centralité qu’il a acquise dans la rhétorique « antisioniste », lorsque celle-ci s’est présentée comme une forme d’antiracisme, à partir du milieu des années 1970. Quoi qu’il en soit, un tel traitement symbolique d’Israël ne pouvait avoir qu’une conclusion logique : l’exigence de son anéantissement.

 

On reconnaît dans l’antisionisme radical nombre de thèmes d’accusation, de stéréotypes négatifs et de récits mythiques diabolisants empruntés à l’antijudaïsme théologico-religieux et à l’antisémitisme politique de type nationaliste à légitimation raciale, mais adaptés au contexte politique et culturel contemporain, ce qui les rend parfois méconnaissables. Mentionnons quelques-uns de ces thèmes d’accusation avec leurs éventuelles reformulations : la « haine du genre humain » (d’où le « racisme »), la manipulation, le pouvoir occulte et le complot (déosmais le « complot sioniste » ou « américano-sioniste mondial »), la cupidité et la domination financière (d’où la vision d’une ploutocratie cosmopolite profitant de la mondialisation), l’exploitation ou la « mise en esclavage » des peuples étrangers (d’où le « colonialisme »), la cruauté sanguinaire liée à l’accusation de meurtre rituel (d’où le « génocide », ainsi que les accusations de meurtres d’enfants palestiniens, parfois liées à l’accusation de trafic d’organes). Ces invariants de la thématique antijuive apparaissent sous diverses formes, ils sont traduits par des variations idéologiques liées aux situations nouvelles dont ils orientent et structurent les interprétations dans un sens judéophobe. Il ne s’agit pas seulement de préjugés et de stéréotypes qui resteraient dans les limites d’une judéophobie de salon. Les Juifs ont toujours vécu tant bien que mal dans des contextes où ils étaient plus ou moins fortement stigmatisés. Mais il y a eu l’extermination nazie des Juifs d’Europe, la Shoah. On a longtemps pu croire qu’elle constituait une limite absolue posée devant la haine des Juifs, une frontière infranchissable interdisant toute nouvelle vague judéophobe. Or, la Shoah est désormais relativisée, minorée, voire niée, ou encore instrumentalisée à des fins anti-israéliennes. On peut désormais craindre qu’il ne s’agisse d’un précédent. La nouvelle configuration antijuive fait renaître, au-delà de la destruction de l’État juif, la hantise d’une élimination finale du peuple juif. Certaines déclarations publiques du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, comme celles des islamistes radicaux liés à Al-Qaida, se présentent en effet comme des mixtes de menaces et de prophéties d’extermination, à l’instar du célèbre discours prononcé par Hitler le 30 janvier 1939 devant le Reichstag. Dans l’avant-guerre, qui donc prenait au sérieux la menace d’une élimination physique du peuple juif ? Et pourtant, l’invraisemblable s’est réalisé.

 

Ces accusations plus ou moins chimériques, variant sur les thèmes « sionisme = racisme » et « sionistes assassins ! », sont désormais intégrées dans l’arsenal rhétorique des deux principaux groupes d’ennemis idéologiques d’Israël : d’une part, les mouvances de la nouvelle extrême gauche antimondialiste et anti-impérialiste, et, d’autre part, les milieux islamistes, dont les actions de propagande, légitimées par le jihad, ont contaminé la culture musulmane mondiale. S’ajoutant aux incitations à la haine lancées par les tenants de « l’anti-impérialisme des imbéciles » (qui a pris la relève du « socialisme des imbéciles » qu’était le vieil antisémitisme nationaliste), l’influence diffuse de la propagande islamiste permet de comprendre la globalisation accélérée des motifs judéophobes depuis le début des années 1990.

 

Au coeur de l’antisionisme radical, on trouve l’argumentation idéaltypique de la judéophobie ontologique : « X est sioniste (ou juif), donc X est raciste, assassin, comploteur ». Mais le postulat « tous les sionistes (Juifs) sont racistes, assassins et comploteurs » (seconde prémisse du syllogisme) peut être transformé par inversion : « Tous les racistes, assassins et comploteurs sont sionistes (juifs) ». Ce qui élargit considérablement l’extension de l’expression « les sionistes ». Ce type d’accusation peut être illustré par le propos suivant de l’humoriste-démagogue antijuif Dieudonné : « Les gros escrocs de la planète sont tous des Juifs » (16 avril 2010). Le postulat judéophobe peut aussi prendre une forme restrictive qui définit un « propre » du groupe visé, ainsi stigmatisé : « Seuls les sionistes (Juifs) sont racistes, assassins et comploteurs – et tous le sont ». Ceux qui croient qu’un tel énoncé est vrai ne peuvent que conclure à la nécessaire élimination de ces « ennemis du genre humain ». C’est bien au nom de l’universel qu’est prononcé le nouvel appel à l’extermination.


Fin de la première partie

 

 

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