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Publié par Dreuz Info le 3 juin 2010
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Quatrième partie et dernière partie


Au début du XXIe siècle, la vieille et triste histoire qu’est la légende du « crime rituel juif » continue d’être racontée sous différentes formes dans certaines régions du monde, en particulier au Moyen-Orient. Mais la grande nouveauté est que, sous de nouvelles formes, elle circule internationalement comme un thème d’accusation visant l’État d’Israël et les « sionistes », stigmatisés comme des « criminels », ainsi que l’attestent les slogans « Mort à Israël » et « Sionistes assassins »10. Tel est le thème sur lequel a longuement varié le président iranien Mahmoud Ahmadinejad dans son intervention à la 63e Assemblée générale de l’ONU, le 22 septembre 2008 : « Les sionistes assassins et usurpateurs poursuivent depuis plus de soixante ans leur entreprise exterminatrice en Palestine. » Comment ne pas conclure qu’il faut exterminer les exterminateurs ? Le même jour, au cours d’une conférence de presse, Ahmadinejad a réitéré son accusation criminalisante visant Israël : l’État juif n’aurait vu le jour selon lui que pour « tuer des femmes et des enfants. » Comment ne pas conclure que cet État-assassin doit être éliminé totalement et définitivement ? Le président iranien est coutumier de ce genre de prédiction menaçante, lancée aux « sionistes » : « Laissez-moi leur dire que s’ils ne mettent pas d’eux-mêmes fin au sionisme, le bras fort des peuples effacera de la surface de la terre ces germes de corruption. » C’est ainsi qu’aujourd’hui s’opère la déshumanisation des Juifs, préambule à leur anéantissement espéré par leurs ennemis.


Soixante-dix ans après le discours d’Hitler du 30 janvier 1939 menaçant les Juifs d’Europe d’extermination, Ahmadinejad, au nom d’une idéologie non moins totalitaire que le nazisme, mais d’un type différent, menace l’État juif de destruction totale, en recourant à la métaphore pathologisante de « germes de corruption » – emprunt flagrant au langage des antisémites européens les plus radicaux de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, dont Hitler s’inspirait dans ses diatribes contre le « parasite juif », « l’empoisonneur des peuples », l’incarnation de la « tuberculose raciale des peuples », le « bacille » ou le « virus juif ».


Cette vision démonisante des Juifs en tant que « sionistes » explique l’indignation et la mobilisation sélectives auxquelles on assiste régulièrement dans les pays occidentaux depuis le début de la seconde Intifada. Les manifestations anti-israéliennes de masse, comme les critiques permanentes et hyperboliques lancées contre Israël, illustrent le principe « deux poids, deux mesures » (« double standard ») : ce n’est pas tant la qualité « palestinienne » de la victime supposée mais la qualité « israélienne », « sioniste » ou « juive » du coupable désigné qui est déterminante, c’est elle qui indigne et mobilise. Dans les milieux antisionistes radicaux qui se mobilisent, face à tout ce qui est percu comme juif « sioniste » ou pro-israélien, la pratique systématique du « deux poids, deux mesures » est de rigueur : ils ne se mobilisent pas contre des gouvernements qui répriment dans le sang toute opposition, ni contre ceux qui organisent ou couvrent des actions criminelles contre des minorités ethniques ou religieuses. Ce mode de discrimination dans les critères de l’indignation et de la mobilisation peut être retenu en tant que composante d’un modèle descriptif de l’antisionisme radical, modèle permettant de distinguer ce dernier de la critique légitime, dans une perspective libérale/pluraliste, de la politique de tel ou tel gouvernement israélien. Outre le recours au « double standard », quatre autres traits permettent de définir le discours des antisionistes radicaux : 1° le caractère systématique de la critique d’Israël, faite sur le mode de la dénonciation publique ; 2° la diabolisation de l’État juif, traité comme l’incarnation du mal, impliquant une mise en accusation permanente de la politique israélienne fondée sur trois bases de réduction : le racisme/nazisme, la criminalité centrée sur le meurtre d’enfants) et le complot ; 3° la délégitimation de l’État juif, la négation de son droit à l’existence – donc la négation du droit du peuple juif à vivre comme tout peuple dans un État-nation souverain -, ce qui implique d’isoler l’État d’Israël sur tous les plans, en organisant notamment contre lui un boycott généralisé ; 4° l’appel répété à la destruction de l’État juif, impliquant la réalisation d’un programme de « désionisation » radicale, ou plus simplement une guerre d’extermination, où l’Iran nucléarisé jouerait le rôle principal.


Je soutiens donc la thèse suivante, en parfaite contradiction avec les certitudes de la vulgate « antisioniste » inscrite dans le Zeitgeist : l’antisionisme radical est l’une des principales formes de « racisme » – ou de « néo-racisme » – apparues depuis la fin du XXe siècle. En procédant à la nazification du « sionisme », il légitime un programme d’élimination d’Israël. Nous sommes donc en présence d’une variété de racisme éliminationniste. Mais il s’agit d’une forme de néo-racisme qui, étant largement partagée par les milieux intellectuels et culturels, n’est pas reconnue comme telle, et demeure socialement invisible. Les évidences « antisionistes » (stéréotypes, préjugés, rumeurs) se sont installées en effet dans la « doxa intellectuelle » de l’époque, ce qui les protège de la critique. L’antisionisme radical représente la seule idéologie raciste non seulement acceptable, mais encore intellectuellement respectable. Elle n’entre pas dans le champ de vision des « intellectuels critiques ». Si, dans l’espace public, le mot « sionisme » fonctionne souvent comme insulte, les déclarations du type « je suis antisioniste » ou « je lutte contre le sionisme mondial » tendent à être perçues désormais comme légitimes, voire comme méritoires. Se dire « antisioniste », c’est se placer du « bon côté », du côté de l’antiracisme, et bien sûr du côté des « victimes » supposées du « sionisme ». Tel est le dernier avatar de la corruption idéologique de l’antiracisme militant. Il y a là un paradoxe qui constitue un scandale sur le plan éthique : l’antisionisme radical est un mode de racisation de l’ennemi à éliminer tenu pour une position antiraciste respectable.


La nazification d’Israël, du « sionisme » et des Juifs (non antisionistes) est l’acte de dénonciation diabolisante qui résume la nouvelle propagande antijuive. Dans la perspective adoptée par l’Observatoire européen du racisme (EUMC), qui rejoint la conceptualisation que j’ai proposée dans les années 1990, l’« antisémitisme » contemporain ou la « nouvelle judéophobie » peut s’exprimer par l’acte de « dénoncer l’existence de l’État d’Israël comme un projet à caractère raciste », ou par l’assimilation de la politique israélienne aujourd’hui (à l’égard des Palestiniens) à celle des nazis (envers les Juifs). Or, cette assimilation polémique s’est inscrite dans la doxa au cours de la dernière décennie. Par exemple, selon une étude d’opinion réalisée en Allemagne par l’université de Bielefeld au début des années 2000, 50% des personnes interrogées comparaient la politique d’Israël envers les Palestiniens au traitement des Juifs par les nazis sous le Troisième Reich. De la comparaison à l’identification, il n’y a qu’un pas.
Pour ceux qui sont convaincus qu’Israël est l’incarnation du Mal absolu, la logique de l’éradication totale s’impose logiquement comme la juste voie à suivre. Le slogan « Mort à Israël ! » remplace naturellement le slogan « Mort aux Juifs ! ». C’est en ce sens qu’on peut soutenir la thèse de la continuité entre le vieil antisémitisme « éliminationniste » et l’antisionisme radical, notamment quant au programme d’action contre l’ennemi désigné : qu’il s’agisse du peuple-religion en trop ou de l’État-nation en trop, du peuple-paria ou de l’État-paria, les judéophobes d’hier et d’aujourd’hui sont mus par le désir d’en finir une fois pour toutes avec l’ennemi11. Logique de la « solution finale » : l’intrus doit être anéanti à tout prix. Hitler lui-même évitait d’en rêver publiquement. C’était avant la création de l’État juif, à laquelle il ne croyait pas. Ahmadinejad, quant à lui, ose rêver à haute voix de la destruction d’Israël. Et ses dizaines de millions d’admirateurs, sur tous les continents, applaudissent. Cette visée d’anéantissement distingue l’antisionisme radical d’une critique, aussi virulente soit-elle, de la politique d’un quelconque gouvernement israélien. L’antisionisme radical représente la dernière forme historique prise par la judéophobie.


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On peut donc faire l’hypothèse que, depuis les années 1960, s’opère une réinvention de la « question juive » sur la base du rejet absolu d’Israël et de la démonisation du « sionisme ». L’enracinement et l’expansion, dans l’imaginaire du monde musulman, d’un grand récit négatif sur Israël et le « sionisme » constituent l’un des principaux obstacles à l’établissement d’une paix véritable et durable au Proche-Orient. La propagande et l’endoctrinement « antisionistes » entretiennent la haine et la méfiance à l’égard d’Israël, désormais profondément inscrites dans les mentalités des populations proche-orientales. Mettre en évidence les origines, les composantes et les fonctionnements de ce mythe répulsif constitue un préalable obligé à l’engagement d’un dialogue sans faux-semblants entre les Israéliens et leurs voisins arabes. La démythisation d’Israël et du sionisme peut seule ouvrir la voie à la paix au Proche-Orient, en rendant possible une reconnaissance mutuelle entre Israéliens et Palestiniens. À la condition que les pays arabes, ainsi que l’Iran, acceptent de reconnaître la légitimité de l’État juif. Aussi faible soit-elle, la probabilité d’une telle reconnaissance doit faire l’objet d’une espérance active. Il n’est pas impossible qu’une telle paix soit possible.


Pierre-André Taguieff
10 Voir P.-A. Taguieff, La Judéophobie des Modernes, op. cit., p. 262-308.
11 Voir P.-A. Taguieff, La Judéophobie des Modernes, op. cit., p. 350, 496.
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