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Publié par Dreuz Info le 22 juin 2010

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Le karma de la Russie, c’est l’immensité. Elle ne pouvait qu’être grande ou n’être pas


 

 « Les nations sont des navires dont les ancres sont au ciel », disait Antoine de Rivarol. Chaque nation son karma : certains groupes humains, à certains moments, font le choix de certains mode de vie ou de survie ou s’y laissent enfermer. Ces premières stratégies ou ces premières fatalités entraînent, au sein du groupe, la sélection de certains sous-groupes, la prévalence de certains caractères physiques ou moraux plutôt que d’autres, puis la formation de cultures spécifiques, de moeurs, de valeurs, qui, à leur tour, pèsent sur les choix vitaux ultérieurs, même quand ceux-ci sont totalement différents, et qui perdurent en-dehors de toute utilité immédiate. Le très long terme (par exemple la différenciation  biogénétique) s’entrecroise avec le très court terme (les changements  instantanés, catastrophiques, induits par la guerre, la maladie ou l’apparition de nouvelles techniques ou technologies). Des identités collectives distinctes, apparues successivement, se superposent souvent au sein d’un même peuple, et suscitent, selon les circonstances, de soudains rapprochements avec d’autres peuples ou au contraire de soudains éloignements.

Baltique-Amour-Pamir

Le karma de la Russie, c’est l’immensité. Elle ne pouvait qu’être grande ou n’être pas. Son foyer originel se situe dans la Russie d’Europe des anciens atlas, une plaine étale de plusieurs millions de kilomètres carrés, rabotée et poncée par les glaciations, d’un diamètre de 2000 kilomètres en moyenne. Cette plaine, elle-même, s’inscrit dans le triangle Baltique-Amour-Pamir, qui recouvre, sur neuf fuseaux horaires, toute la moitié nord du continent eurasiatique : le plus vaste espace ouvert de la planète. Rien ne s’oppose vraiment, dans ce double orbe, aux mouvements des armées et des peuples, sinon d’autres peuples, d’autres armées et, tant l’été que l’hiver, les rigueurs du climat. Si Moscou n’avait pas pris le contrôle de la Russie d’Europe, une autre principauté l’aurait fait. Et si les Russes n’étaient pas devenus, au cours des cinq derniers siècles, la puissance dominante dans le nord de l’Eurasie, un autre peuple aurait joué ce rôle : la Russie moderne – c’est l’idée fixe des géopoliticiens de Pétersbourg et de Moscou, de Piotr Semyonov, le géographe et explorateur visionnaire de la fin du XIXe siècle,  jusqu’à l’« école eurasianiste » (Evraziatchina) de la fin de l’ère soviétique et de l’ère Elstine – n’est en fait que le dernier en date des « empires des steppes » qui se sont succédés pendant deux mille cinq cents ans au moins dans la région.

Scythes

On ne peut aujourd’hui évoquer des peuples nomades eurasiens sans songer aux Turcs et aux Mongols, qui ont incarné ce type d’existence, avec quel éclat, tout au long du IIe millénaire de l’ère chrétienne. Mais la plupart des envahisseurs à cheval que l’Antiquité européenne et chinoise – au Ier millénaire avant l’ère chrétienne et au Ier millénaire de cette ère – voit surgir de la grande steppe, Cimmériens, Sarmates, Scythes, Alains, Yüeh-chih, auraient été, selon les témoignages écrits dont nous disposons, des Indo-Européens blonds ou roux aux yeux bleus, physiquement proches des Russes ou des Scandinaves modernes. Ces Indo-Européens primitifs ont-ils emprunté vers le IIe millénaire avant l’ère chrétienne une culture élaborée par les peuples altaïques, Turcs, Mongols et Toungouses, ou au contraire en ont-ils été les premiers inventeurs ? En tout cas, c’est bien de la même culture qu’il s’agit, tant sur le plan des technologies usuelles qu’en matière artistique, tant sur le plan des moeurs, de l’organisation politique ou de la tactique militaire qu’en matière de rites ou de religion. Le portrait que le prophète hébreu Habakuk, sept siècles avant l’ère chrétienne, trace de cavaliers prédateurs venus du nord rejoint de façon hyperréaliste celui que les chroniqueurs arabes ou byzantins laisseront des Mongols de Gengis-Khan deux mille ans plus tard  : « Et l’Eternel dit : Je vais susciter un peuple qui parcourra les vastes espaces de la terre pour conquérir les demeures des autres peuples. Peuple terrible ! Ses chevaux sont plus légers que des panthères, plus rapides que les loups du soir. Ils viennent de loin, ces cavaliers, ils passent comme une tempête, ils se jettent comme l’aigle sur leur proie. Ils se jouent de touute forteresse, amoncellent un peu de terre et la prennent d’assaut… »  Mais il s’agit en fait – nous l’avons appris en déchiffrant, par ailleurs, les chroniques royales assyriennes – des Ashkuzaï  indo-européens, c’est-à-dire de Scythes venus au Proche et au Moyen-Orient en tant que mercenaires et vite devenus des conquérants. Hérodote d’Halicarnasse, cinq cents ans avant l’ère chrétienne, décrit ces mêmes Scythes dans leur patrie, les pays situés au nord du Pont-Euxin et de la mer Caspienne : «  Ils  ont admirablement résolu le problème de la sécurité. Aucun envahisseur ne peut leur échapper ni, à l’inverse, leur mettre la main dessus. Un peuple errant qui vit sans murailles et sans villes, un peuple de cavaliers et d’archers qui transportent avec eux leurs maisons, un peuple nomade vivant uniquement de ses troupeaux et  habitant sur des chariots n’est-il pas pratiquement insaissable et invincible ?  » Plus loin, il note que les Scythes boivent du lait de jument fermenté, coutume qui est restée jusqu’à ce jour en usage chez les peuples d’Asie centrale et même chez les Turcs d’Anatolie : « Le lait de jument est pratiquement la seule boisson des Scythes… Une fois le lait tiré et versé dans de grands récipients, les esclaves le barattent et recueillent la crême qui se forme sur le dessus, leur mets préféré… »   Il rapporte également la tradition du scalpage des vaincus, qui devait notamment passer par la suite aux Huns d’Attila : « Le Scythe doit rapporter au roi les têtes des ennemis qu’il a tués, sous peine d’être privés de butin… La plupart du temps, ces têtes sont scalpées… Chaque Scythe prend soin de l’attacher aux rênes de son cheval pour bien la montrer… » Les fouilles archéologiques, depuis un peu plus d’un siècle, ont entièrement confirmé ces parallèles suggérés par les sources écrites  : que les sites étudiés concernent des nomades blancs ou jaunes, indo-européens ou altaïques, ce sont toujours, du Danube à l’Altaï,  les mêmes vêtements cousus de peau ou d’étoffe, les mêmes armes et les mêmes outils, le même art où se combinent sans cesse des figures animalières et des motifs géométriques extrêmement complexes, les mêmes sépultures royales ou princières en forme de tertres. Plus saisissants encore, les restes humains, comme ces momies de Huns en parfait état de conservation qui ont été retrouvées au début des années quatre-vingt dix aux confins du Xinjiang chinois : corps d’Européens et même de Nordiques, habits et objets semblables à ceux des Mongols modernes.

Permutations

Selon une première hypothèse, le renversement ethnoculturel qui, tout au long du Ier millénaire avant l’ère chrétienne et du Ier millénaire de l’ère chrétienne, transforme ou réduit les Indo-Iraniens et les Slaves en sédentaires et fait des Mongols et des Turcs les nomades par excellence pourrait bien n’avoir été que le conséquence directe de l’efficacité que les premiers avaient atteint dans le mode de vie nomadique dès la fin du IIe millénaire avant l’ère chrétienne. Parvenus à un essor démographique prolongé, dotés de structures sociales stables, possédant en abondance ces forces de frappe des temps anciens que constituaient la cavalerie et l’archerie, les Indo-Européens auraient été en mesure de s’emparer de terres riches se prêtant à l’agriculture et même de pays de haute civilisation, de l’Europe danubienne à l’Inde, en passant par la Russie du Sud, l’Anatolie et l’Iran. Pendant plusieurs générations et sans doute plusieurs siècles, ils auraient tenté de concilier le meilleur des deux mondes, en combinant agriculture et pastoralisme : Hérodote mentionne « les Alazones »  vivant au nord du Borysthène, c’est-à-dire du Dniepr, « qui ont les mêmes coutumes que les Scythes, quoiqu’ils soient plutôt cultivateurs et se nourrissent de blé, d’oignons, d’ail, de fèves et de millet »  , ainsi que « les Scythes laboureurs, qui cultivent eux aussi le blé, mais uniquement pour le vendre »  . Finalement, ils seraient devenus exclusivement cultivateurs. Mais derrière eux, dans les steppes, les Altaïques se seraient substitués à eux. Et à quelques siècles de distance, les mêmes causes conduisant aux mêmes effets, ces continuateurs ou imitateurs auraient envahi à leur tour les terres agricoles, ajoutant même à leurs prédations une Chine que les Indo-Européens, pour leur part,  n’avaient pu soumettre.

Dominations

A la confusion ou à la coexistence entre Altaïques et Indo-Européens de l’époque préhistorique et du Ier millénaire de l’ère chrétienne succèdent, vers l’an mil, des identités plus tranchées et des dominations alternées. Puissance ascendante dès le milieu du Ier millénaire de l’ère chrétienne,les Turco-Mongols sont les maîtres exclusifs à partir du XIIIe siècle. L’avantage historique passe aux Slaves, quand ils se dotent, au XVe siècle, de la première arme qui mette fin à la prédominance de la cavalerie, le canon ; il se confirme quand ceux-ci, au début du XVIIIe siècle, adoptent en partie l’organisation sociale et la technologie de l’Occident. Peu à peu, les Russes imposent leur domination à l’ensemble de l’Eurasie intérieure, soit à travers une occupation directe et une colonisation, notamment en Sibérie, soit à travers divers systèmes de vassalisation et de protectorat, comme en Asie centrale ou en Mongolie. L’apogée de cette Eurasie russe se situe vers 1945, quand Moscou contrôle non seulement la Sibérie occidentale et orientale, l’Asie centrale jusqu’au Pamir, l’Extrême-Orient jusqu’à Vladivostok, mais exerce de surcroit un protectorat à peine déguisé sur la Mongolie dite « extérieure », devenue « République populaire de Mongolie », sur le Turkestan oriental, nominalement chinois, ou encore sur une Mandchourie qui vient d’être arrachée aux Japonais. Et puis, à nouveau, le balancier retombe du côté des Asiatiques. La Chine reprend le contrôle de la Mandchourie et du Turkestan oriental, alias Xinjiang, dès 1950. L’invasion de l’Afghanistan, en 1980, conduit à un désastre militaire et politique de première grandeur qui, lui-même, est l’une des causes immédiates de l’effondrement de l’URSS. En 1991, les pays turco-mongols d’Asie centrale et du Caucase auxquels Staline avait reconnu une souveraineté toute formelle au sein du système soviétique, du Kazakhstan à l’Azerbaïdjan, accèdent à une indépendance totale. Au sein même de l’empire russe résiduel, la Fédération de Russie, de nombreuses provinces ou républiques imbues d’un héritage altaïque, du Sakha, ex-Yakoutie, enclavé dans la Sibérie orientale, au Tatarstan, situé entre l’Oural et la Volga, c’est-à-dire en pleine Russie d’Europe, revendiquent une autonomie confinant à l’indépendance, sans parler de la Tchétchénie, qui fait sécession les armes à la main.

Syncrétisme

Mais ces alternances de dominations au sein du système eurasiatique n’ont jamais remis en cause, entre les deux groupes humains et les deux cultures, les interpénétrations. Les premières sociétés sédentaires russes ont beaucoup emprunté au chamanisme nord-altaïque d’une part, à l’Etat semi-nomade des Turcs khazars, d’autre part. L’Etat moscovite, tel qu’il se constitue à partir du XIIIe siècle autour d’Alexandre Nevski et de ses descendants, est d’abord un protectorat turco-mongol. Quand il assure son indépendance sous Ivan le Grand, à partir de 1462, il conserve de nombreuses structures administratives, policières ou même militaires empruntées aux anciens maîtres. Celles-ci subsistent au XVIIIe siècle sous les Romanovs, après la métamorphose de la Moscovie en un Empire russe occidentalisé, et quelquefois même se renforcent : qu’il s’agisse du servage, ou en sens inverse, des communautés autonomes de soldats-paysans, les fameux cosaques. Fondé sur le christianisme orthodoxe, l’Etat impérial moscovite puis russe manifeste dans l’ensemble plus de tolérance envers les religions proprement asiatiques, islam et bouddhisme, qu’à l’égard du catholicisme ou du judaïsme : des lieux de culte leur sont réservés fort tôt à Moscou, à Pétersbourg et dans la plupart des grandes villes. La société civile, toutes classes confondues, ne cesse quant à elle de professer un syncrétisme beaucoup plus large : des moines illuminés, dont Raspoutine, au début du XXe siècle, sera le plus célèbre, véhiculent des doctrines et des pratiques chamaniques ou même hindouistes ; des confréries diffusent des cultes antinomistes ou orgiaques du Proche-Orient ou d’Asie centrale ; Heléna Blavatskaya, dite Mme Blavatsky, fixe à la fin du XIXe siècle la théologie de l’occultisme moderne, la « théosophie ». En dépit de quelques apports italiens au XVIe siècle, l’architecture monumentale russe – églises, palais, forteresses – n’est jusqu’au début du XVIIIe siècle qu’une variante de l’architecture musulmane d’Asie centrale et d’Asie du Sud : bulbes dorés ghaznévides ou mogols, tours-minarets, murailles rouges crénélées. Si un vocabulaire strictement européen, vitruvien ou baroque, s’impose à partir du règne de Pierre le Grand, le style asiatique, rebaptisé « style national russe », revient en force dès le milieu du XIXe siècle. Les compositeurs « nationaux » de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle – le groupe des Cinq, Prokoviev – renouent avec la musique traditionnelle russe, celle des liturgies orthodoxes et des chansons populaires, dans la mesure même où, parallèlement, ils se passionnent pour les musiques de l’Orient : à la Khovantchina de Modeste Moussorski répond sa Nuit sur le Mont Chauve ; au Prince Igor d’Alexandre Borodine ses Steppes de l’Asie centrale, au Nevski de Sergueï Prokoviev sa Symphonie scythe. Enfin, les échanges de la Russie d’Europe avec la Sibérie et les Proche, Moyen et Extrême-Orient sont jusqu’au début du XIXe siècle au moins aussi importants que le commerce avec l’Europe. Au XXe siècle, l’économie russe, corsetée par l’autarcie communiste, se redéploie vers l’hinterland eurasien. A l’aube du XXIe siècle, elle subit l’attraction du nouvel Extrême-Orient capitaliste et industriel, le Pacific Rim japonais, coréen et chinois.


« L’Asie, nous lui avons toujours appartenu »,  observe le prince Esper Oukhtomski, qui est,  à la fin du XIXe siècle, l’un des promoteurs du Transsibérien mais aussi le mentor du tsarévitch Nicolas Alexandrovitch, le futur Nicolas II. « Nous avons vécu sa vie et senti ses intérêts. C’est à travers nous que l’Orient parvient aujourd’hui à une claire conscience de lui-même… Ces peuples aux races variées se sentent attirées vers nous, par leur sang, par leur tradition et par leurs idées… »   Lui faisant écho sur un autre mode, Alexander Blok écrivait un étonnant poème paneurasien en 1918, au moment même où l’Empire des Romanovs se désintégrait : Skify – c’est-à-dire Les Scythes. « Vous êtes des millions, lançait-il aux peuples d’Asie, et nous, nous sommes légions sur légions… Venez à nous et éprouvez notre semence… Nous sommes nous aussi des Scythes et des Asiatiques, nous somme issus des mêmes rivages où les yeux obliques trahissent le désir… »


Mais si la Russie, née de l’Eurasie, a fini par embrasser l’Eurasie toute entière et par s’y confondre, elle n’y est parvenue qu’en étant d’abord elle-même. Autre saga, à l’intérieur de la première ; affirmation, au milieu de l’infini et pour mieux s’y maintenir, d’un axe et d’un centre.

Moscou

Aujourd’hui encore, Moscou étonne, subjugue, séduit. Le voyageur qui vient pour la première fois dans la capitale russe a lu tous les livres où l’on déplore la démolition, sous Staline, des églises et des vieux quartiers, la mise à mort – à coups de bombe – du monastère du Miracle et du Temple du Christ-Sauveur,  l’arasement de la tour Soukharev, la destruction des anciens boulevards ombragés de tilleuls centenaires. Mais ce qu’il voit le désarme. Le Moscou du tsar rouge ressemble, sans doute, au Berlin néo-romain de Hitler et de Speer, ou au Washington, étrangement  « impérial », lui aussi, bardé lui aussi d’aigles de bronze et de colonnes à feuille d’acanthe, des années vingt, trente ou quarante. Mais c’est moins carré, plus rond, moins classique, plus baroque : la Moskova s’y faufile comme un serpent châtoyant au milieu de façades taillées dans des pierres roses ou rouges, les gratte-ciel italianisants y éclatent comme des coups de théâtre, les avenues ne s’y croisent pas en damier, mais rayonnent, et tout enfin vient buter sur cette contradiction énorme, inexplicable, le maintien, au milieu même de la cité utopique, de Saint-Basile, orgues et sucres d’orge, et surtout du Kremlin, palais d’Ali-Baba et de Baba-Yaga réunis, couleur de sang caillé et de métal rouillé. 


Moscou a toujours résumé la Russie. Ville d’Eurasie, sans doute, ouverte au grand large terrien, campement de nomades et foire de marchands venus de tous les Orients : un de ses quartiers s’est longtemps appelé Kitaïgorod, autant dire Chinatown . Mais aussi ville slave, enclose comme un oeuf au milieu des forêts : un autre quartier s’appelait Okhotny Riad,  le Rendez-vous des Chasseurs. Laquelle a précédé l’autre ? Bien difficile de trancher. Et d’ailleurs, pourquoi trancher ? Rien n’interdit de penser que les deux Moscou se sont développées simultanément, chacune dans sa dimension. Un jour, enfin, le prince local est devenu tsar. C’est un titre que les premiers Russes n’avaient donné jusque là qu’aux rois d’Israël, aux empereurs de Rome ou de Byzance, et enfin aux Grands Khans mongols, issus de Gengis Khan. Le pilier surportant le monde, l’Arbre Primordial, Mirovoyé Diérevo, avait basculé dans les profondeurs de la terre et se situait désormais ici.

Forêts et plaines

Les peuples que nous appelons aujourd’hui « slaves » semblent s’être constitués en tant que tels dans les forêts et les plaines herbeuses de la Russie du Sud, de l’Ukraine et des régions périkarpathiques. Au XIXe siècle, les nationalistes russes, polonais, tchèques ou serbo-croate slavophiles ou autres panslavistes, ramenaient  ce nom au substantif slava,  « gloire », ou encore à slovo, « mot » : les Slaves ne pouvaient être, selon eux, que le peuple honorable par excellence, soucieux de son renom et tenant scrupuleusement sa parole. Une autre étymologie, plus prosaïque, a eu cours chez les linguistes du XXe siècle : slav dériverait de skloak,  « eaux stagnantes »  et serait un terme ethnogéographique s’appliquant à des tribus vivant le long de lacs ou d’étangs. Enfin, l’école dumézilienne a préféré voir dans ce mot le nom d’un dieu, adopté d’abord par les chefs ou les rois, puis repris par l’ensemble du peuple : un peu comme l’El sémitique a fini par se greffer sur les noms communautaires ou ethniques d’Israël et d’Ismaël. Quelle que soit l’opinion retenue, l’originalité des anciens Slaves a été de préserver plus longtemps que les autres Indo-Européens, parce que leur milieu s’y prêtait particulièrement bien, le système mixte qu’Hérodote attribuait aux Alazones, une juxtaposition de pastoralisme et agriculture. Ce choix (dont la cuisine garde, aujourd’hui encore, des traces « fossiles » fort lisibles : tous les peuples slaves, de l’Elbe au Pacifique et de l’Adriatique à la Baltique, conservent les mêmes traditions croisées de venaisons et de laitages aigres, de gruaux de céréales et de fruits, de poissons frais d’eau douce et de poissons de mer en saumure), se solde, à l’actif, par un développement démographique continu  et des habitudes d’entraide et de solidarité relativement égalitaires, au sein de la famille ou de la communauté clanique ou villageoise ; et au passif, par la déperdition des techniques militaires propres aux peuples exclusivement pastoraux, ou l’absence d’une classe militaire spécialisée  analogue à celle qui se forme chez d’autres peuples eurasiens convertis à un mode de vie exclusivement agricole. L’historien byzantin Ménandre rapporte la fière réponse des Sclavènes, un des peuples slaves archaïques des rives de la mer Noire, aux Avares turco-mongols qui exigeaient  leur soumission : « C’est nous qui avons l’habitude de nous emparer de la terre des autres, et non l’inverse… Il en sera ainsi tant que le monde reposera sur la guerre et les épées ». Mais les Avares taillèrent les Sclavènes en pièces et les réduisirent à un tel degré de soumission que leur nom, dès lors, devint un synonyme du vieux terme latin de servus, avant de le remplacer tout-à-fait dans toutes les langues européennes modernes :esclave  en français, Sklav  en allemand, slave  en anglais… Quels que soient leur bravoure et le cas échéant leurs exploits, les Slaves seront souvent pris entre la menace d’une domination  étrangère et la nécessité de s’en remettre, pour échapper à cette domination, à d’autres étrangers.

Migrations

A partir du Ve siècle de l’ère chrétienne, les Slaves se portent, par un double mouvement, vers l’Europe centrale et balkanique d’une part, vers le nord de la Russie actuelle d’autre part. Les premières migrations donnent naissance, notamment par alliance ou cohabitation avec des Germains, des Latins, des Grecs, à un dégradé de nouveaux peuples, des Poméraniens, habitants de la côte baltique, aux Sud-Slaves, qui ont gagné les régions méditerranéennes, en passant par diverses d’ethnies intermédiaires, Tchèques, Slovaques et autres Croates ou Cracoviens. Elles revêtent parfois le caractère classique d’une « grande invasion » , notamment  quand elles bénéficient d’un important encadrement scandinave : « Le peuple des Slaves, immense multitude, s’est levé », relate une chronique du VIIe siècle, Les Miracles de Demetrios. Mais ces Slaves utilisent, selon la même source, « des bâteaux taillés dans une seule pièce de bois »,  autrement dit des drakkars. Ce qui explique, sans doute, qu’il ait « pillé toute la Thessalie, les îles qui la bordent et celles situées autour de l’Hellade…  et aussi les Cyclades, toute l’Achaïe, l’Epire et la plus grande partie de l’Illyrie, ainsi que certaines régions de l’Asie. »  


Les migrations vers le nord entraînent l’absorbtion d’un double élément  finnois et scandinave, et la constitution d’un ensemble culurel et culturel plus cohérent, réunissant à la fois la Slavie des origines et une nouvelle Slavie septentrionale. Ce pays prend vers l’an mil l’appelation de Rouss, d’une racine signifiant probablement  « rameur »  ou « batelier ». Le réseau assuré par les eaux vives ou stagnantes, les fleuves, les rivières et les lacs, a sans doute joué, en effet, un rôle important,  qu’il ait d’abord été exploité par navigateurs slaves ou altaïques, utilisant des radeaux ou des barques à fond plat et à faible tirant d’eau, ou par des Scandinaves habitués à la haute mer, équipés de vaisseaux plus rapides à coque concave. Mais au-delà du fait, il y a peut-être aussi un symbole : par voie d’eau ou de terre, les Roussiens puis les Russes proprement dits maintiennent en effet des habitudes de cheminement perpétuel, à la recherche d’un sol vierge à défricher ou d’un pâturage plus gras, ou encore d’un refuge, loin des guerres, des razzias esclavagistes, des brigandages. Ce semi-nomadisme se reflète dans l’habitat populaire, tel qu’il perdure jusqu’au XXe siècle : pas de vraies maisons aux fondations stables et aux murs maçonnés, mais, dans le Sud, des cabanes rectangulaires à demi-enterrées dans le sol, les zemlianki, et dans le nord plus boisé et plus humide, une sorte de meccano de rondins, posé sur pilotis, l’izba.

Table

Physiquement, le pays de Rouss est une « table » circulaire, selon le mot d’Anatole Leroy-Beaulieu, assise sur deux plateaux sédimentaires. Le premier s’étend, du nord au sud, sur plus de mille quatre cents kilomètres, entre le Valdaï et l’Ukraine centrale : d’une altitude moyenne de deux cents mètres, il culmine parfois à un peu plus de trois cents mètres. Le second, parallèle au premier et situé plus à l’est, s’etend sur mille deux cents kilomètres, entre Nijni-Novgorod et Tsaristyne-Volgograd au sud. Il est à la fois plus élevé – atteignant souvent trois cent cinquante mètres et même, à l’ouest de Saratov, plus de quatre cents mètres – et plus escarpé. Entre les deux plateaux, toujours dans le sens nord-sud, une dépression accueille les cours de la Volga, de son affluent l’Oka et du Don. A l’ouest du premier plateau, une autre dépression, allant jusqu’aux Carpathes et à ses piémonts, fait le lit du Dniepr et ses affluents. Mais cette architectonique verticale, que compliquent maints vestiges glaciaires – entrelacs lacustres et marécageux, chaos de boues minéralisées et de galets, monolithes géants, longs de plusieurs kilomètres ou même plusieurs dizaines de kilomètres, comme l’éperon granitique des Jigoulis, qui contraint la Volga à opérer une boucle de près de cent kilomètres, jusqu’à Samara -, ne suffit pas à rompre l’unité, pour ne pas dire la monotonie de l’espace roussien. Les seuls vrais contrastes, liés à la nature du sol et à la végétation, s’ordonnent horizontalement : mis à part le Grand Nord, situé au-delà du cercle polaire, domaine de la rase toundra , deux zones s’opposent en effet de part et d’autre du 50e parallèle : au nord, le podzol, sol acide, gris ou blanc, porte la taïga, forêt de conifères ou de bouleaux ; au sud, le tchernoziom, la « terre noire » loessique, donne naissance à une prairie à grandes graminées, le riche step russe et ukrainien, puis se dégrade au fur et à mesure que l’on descend vers la Capspienne, se charge en sel et se décolore en « terres brunes », en « terres noisette », avant de se transformer en polupustinia, « semi-désert », et ne plus nourrir qu’une steppe au sens français du mot, maigre, éparse. La Rouss du Nord n’a jamais été entièrement défrichée : la forêt de sapins, de pins, de mélèzes et de bouleaux, noire et blanche, pénètre, aujourd’hui encore, jusque dans les faubourgs de Moscou ou de Pétersbourg. Peu propice aux cultures céréalières, sauf l’orge et le seigle, elle s’est tournée dès les origines vers l’exploitation du bois, pour la charpente ou le charbon, vers le travail des peaux ou des fourures, vers la mine, la metallurgie, ou encore ce couple agro-industriel primordial, la culture et le tissage du lin. La Rouss du Sud est en revanche terre de grand pâturage, puis, dès l’Antiquité, terre à blé, défrichée et mise en culture non seulement pour la subsistance des populations locales mais aussi pour le grand commerce. L’industrie ne s’y implantera qu’aux XVIIIe et XIXe siècle, d’abord avec la culture du lin et du coton, puis avec l’exploitation de la houille.


 

(Fin de la première partie)

 

© Michel Gurfinkiel, 2010


 

L’article original peut être consulté sur le blog de Michel Gurfinkiel

 

 

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