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Publié par Guy Millière le 23 juin 2010

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Nous publions ici en exclusivité un extrait d’un livre autobiographique inédit de Guy Millière, à paraître en 2011. L’épisode qui s’y trouve relaté date de 1971.


En lisant ce texte, on comprendra aisément pourquoi sa parution aujourd’hui nous semble importante. 

 

Je pris l’avion pour Istanbul. C’était une ville où je m’étais rendu déjà deux fois, et qui m’était familière. Je voulais, qui plus est, que mon arrivée au Proche-Orient soit graduelle, et utiliser la route me semblait approprié.  

 

Je descendis au travers de l’Anatolie en autocar, parmi les paysans turcs. Il n’y avait pas de climatisation, et pour rafraîchir et parfumer l’atmosphère, le chauffeur s’arrêtait toutes les deux heures pour verser de l’eau de Cologne sur la tête ou sur les mains des voyageurs. J’arrivais à Antakya, tout près de la frontière au soleil couchant, et je décidai d’y passer la nuit. Le matin venu, je pensais n’avoir aucun problème pour trouver un taxi me conduisant vers la Syrie, mais ce ne fut pas le cas. On me demanda ce que je voulais aller faire dans ce pays, comme s’il s’agissait de ma part d’une démarche étrange. Celui qui, après des heures de tractations, accepta de me déposer me laissa à une centaine de mètres des postes de douane et repartit aussitôt.  

 

Le pays que je découvris me fit comprendre les réticences des Turcs. Les douaniers étaient très fermés, hautains, soupçonneux. Mes bagages furent fouillés intégralement, et moi aussi. J’avais avec moi un exemplaire du magazineLe nouvel Observateur, et il fut saisi et jeté à la corbeille par un homme qui utilisa d’un air dégoûté un mot que j’allais beaucoup entendre pendant quelques jours : Yahoud. Juif. J’appris que le Nouvel Observateur avait été fondé par des Juifs, et que c’était suffisant pour qu’aucun exemplaire n’entre en territoire syrien. Yahoud ?, me demanda-t-on. Non, je n’étais pas juif, et j’eus à le dire, une première fois.

 

A Alep, la grande ville du Nord, dans le seul hôtel que j’aie trouvé et où j’ai dormi le soir venu, une carte était fixée au mur, et je découvris que la ville de Turquie que je venais de quitter était, sur une carte syrienne, en Syrie. Sur la carte, je le découvris aussi, Israël n’existait pas, et il y avait un pays qui portait le même nom que l’hôtel : Palestine. Le Liban apparaissait comme intégré à la Syrie. Je pourrais voir, plus tard, en Allemagne de l’Est et en Russie, des cartes fictives ressemblant à celle-là : des cartes où une reconstruction fantasmatique de la réalité se substitue à la réalité.

 

Yahoud ? La question me fut posée à nouveau un peu plus loin, le lendemain, sur la route conduisant à Damas. J’avais demandé au chauffeur de la voiture que j’avais louée de s’arrêter pour que je prenne une photographie du désert. Je m’étais retrouvé quelques minutes plus tard aux mains d’une escouade de militaires, une bayonnette sur la gorge, confronté à l’exigence de remettre immédiatement la pellicule contenue dans mon appareil.

 

J’avais du dire non seulement que je n’étais pas juif, mais que je n’étais pas un espion. Le nom de Nabil, donné à l’officier, avait semblé le calmer.  

 

Yahoud. J’ai entendu ce mot encore et toujours à Damas, en divers endroits, prononcé à chaque fois sur le ton de l’invective. Je n’ai séjourné à Damas que deux journées. Ce fut suffisant pour que Nabil m’accueille et me fasse faire le tour de la ville. Je pus voir, vite, qu’il y avait des quartiers chrétiens et des quartiers musulmans. La différence était simple : dans les quartiers musulmans, si je descendais de voiture, des enfants me jetaient des pierres, et les femmes ressemblaient à des fantômes noirs dont on ne distinguait l’avant de l’arrière que lorsqu’elles avançaient. Je sus qu’il y avait encore, à l’époque, un quartier juif où, m’a-t-on dit, je ne pouvais pas aller et dont les habitants ne pouvaient pas sortir.

 

Dès le deuxième jour, en début d’après-midi, j’eus le tort de demander à Nabil pourquoi, sur les cartes, Israël n’existait pas. « Parce qu’Israël n’existe pas », m’avait-il répondu imperturbable.  

 

J’eus le tort de lui dire, surtout, que je voulais me rendre en Israël. « Tu veux m’insulter ? », m’avait-il jeté sur le ton de la colère. Comme je semblai surpris et que je réitérai ma demande, il partit en me disant de passer chercher mes affaires chez lui, ce que je fis très vite. Je décidai aussi de quitter le pays au plus tôt. Si je devais me trouver à nouveau aux mains d’une escouade militaire, je n’aurais plus le nom de Nabil pour me protéger. Contre un billet de vingt dollars, un chauffeur accepta de me conduire jusqu’à Beyrouth. La frontière entre la Syrie et le Liban était moins gardée que celle séparant la Syrie et la Turquie, et, sur les conseils du chauffeur, je pus constater que les dollars glissés dans un passeport pouvaient simplifier considérablement les formalités.  

 

A l’arrivée, le soir venu, je descendis au Carlton, parce qu’on m’en avait donné le nom et que je voulais autre chose, très nettement autre chose que ce que j’avais connu depuis mon départ d’Istanbul. Je téléphonai à l’un des numéros qu’on m’avait donné, et le lendemain, un homme passa me prendre et me conduisit dans une banlieue, un « camp de réfugiés », comme il me le dit dans un français approximatif. Borj el-Barajné. 

 

C’était en bord de route, au Sud. Il fallait quitter les quartiers chic du bord de mer où la ville était belle et claire, traverser des quartiers plus pauvres. Mais le « camp » semblait plus pauvre encore, plus délabré. Les bâtiments semblaient avoir été construits à la hâte et au bord de la ruine. Les passages étroits étaient sales, jonchés de détritus et de gravats. Sur les murs lépreux, lézardés ici ou là, parcourus de fils électriques suspendus de manière improbable, les seules affiches étaient des portraits de Yasser Arafat. Se dégageait une atmosphère de tristesse et de destruction.  Je fus reçu dans une pièce sans fenêtres et mal éclairée par trois hommes portant keffieh, mal rasés, vêtus d’un accoutrement vaguement militaire. Je fis comme si je sympathisais pour leur cause aux fins de pouvoir entendre ce qu’ils me diraient. Et ce fut répugnant. J’ai employé le mot Israël, ils ont employé deux expressions seulement : les sionistes, ou, alternativement les juifs. Yahoud. Tous les stéréotypes dégradants de l’antisémitisme européen des années 1930 se sont retrouvés sur leurs lèvres : la « corruption » des juifs, leur caractère de « rapaces » et de « criminels », leur désir de voler et d’assassiner, leur mainmise sur le monde.

 

« Vous avez tué des Juifs », demandais-je. La réponse fut positive et unanime. L’un d’eux me proposa de me montrer des photos. J’acceptai. On y voyait des cadavres. Certains avaient la gorge tranchée. D’autres étaient criblés de balle. Certains plans rapprochés montraient le cratère creusé par une balle tirée sur l’arrière d’un crâne. Les morts étaient des hommes, surtout. Mais il y avait aussi des femmes et des enfants. « Des juifs », osais-je avec un sourire dont j’ai fait mon possible pour qu’il ne semble pas forcé. « Oui, des juifs », me répondit l’un des hommes. « Beaucoup de juifs », ajouta un autre. Je posai quelques questions sur les ripostes venues des « juifs », sur les objectifs finaux des Palestiniens, sur ce que je pouvais faire pour aider leur cause. Les réponses furent claires. Ils plaçaient leurs armes dans des ambulances ou dans des hôpitaux, ce qui avait pour conséquence ou que les « juifs » ne répliquaient pas ou que s’ils répliquaient, ils devaient tirer sur les ambulances ou les hôpitaux, ce qui permettait de faire des photographies utiles pour la « lutte ». On m’en montra, d’ailleurs, quelques-unes. L’objectif était la « libération de la Palestine ». « C’est notre terre », me dit l’un des hommes. « Tout ? ». « Oui, tout », répliqua-t-il en faisant un geste ample d’effacement avec la paume de sa main.

 

J’osai : « Si Hitler avait pu aller jusqu’au bout, ce serait réglé ». Je craignais d’être allé un peu trop loin. Mais je découvris que non. L’un des hommes me dit : « Tu as lu son livre ? ». J’acquiesçai. Il sortit un exemplaire de Mein Kampf en langue française. Il voulut me le donner, mais je lui dis que j’avais mon propre exemplaire et que je ne voulais pas prendre le sien.  

 

Ils me proposèrent d’aller assister à une séance d’entraînement de ce qu’ils appelaient les ashbal. Lionceaux. Ils me conduisirent vers une cour où une vingtaine de garçons d’une douzaine d’années étaient en uniforme. Sous les ordres d’un adulte, ils marchèrent au pas cadencé. Ils prirent des fusils et montrèrent qu’ils en maîtrisaient le fonctionnement. Le final était une série de scènes où ils mimaient l’égorgement d’un ennemi. Les adultes présents applaudirent. Je dus me résoudre à le faire.

 

On me raccompagna en me demandant si je voulais rencontrer Abou Ammar, le nom de guerre d’Arafat, mais en ajoutant qu’il faudrait plusieurs jours pour l’organisation. Je dis que oui, et que je les rappellerais le lendemain. « On te téléphone », me déclara celui qui conduisait. Je posai une ultime question : « pourquoi son nom de guerre est-il Abou Ammar ? ». « Abou, c’est le père. Ammar, c’est pour Ammar Ben Yasser, un martyr, un ami du Prophète ». C’était la nuit. De retour dans ma chambre, je ressentis le besoin de prendre une longue douche, comme pour extirper de moi ce que je venais de vivre, voir et entendre. Je m’allongeai sur le lit pour néanmoins mémoriser. Je ne voulais rien oublier, pas un détail. Puis je descendis. Je hélai une voiture. Je demandai à faire le tour de la ville. Je rentrai pour dormir. La matin venu, je changeai ma date de retour, et pris un avion pour rentrer à Paris.   

 

Je ne suis plus retourné au Liban. Dès 1971, l’année de mon voyage, le Sud du pays s’est transformé en ce que les Libanais ont appelé le Fatahland, territoire passé aux mains des milices palestiniennes. Quatre années plus tard, s’enclenchait une guerre qui allait ravager le  pays et le rendre méconnaissable.

 

Guy Millière

 

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