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Publié par Guy Millière le 23 septembre 2010

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Je sais, c’est une nouvelle surprenante, mais tout arrive. Nicolas Sarkozy vient de rallier le mouvement de gauche très à gauche Attac, dont les initiales signifient Association Pour la Taxation des Transactions financières et pour l’Action Citoyenne. Les membres d’Attac n’ont pas encore été prévenus. Ils vont demander à celui qui vient de les rejoindre quelques gestes supplémentaires pour montrer qu’il a vraiment changé, arrêter de s’en prendre aux roms et d’attiser la xénophobie, par exemple. Ils vont sans doute se sentir gênés : devoir accueillir un Président de la République en exercice, officiellement de droite, pourrait porter atteinte à leur image et leur valoir des critiques dans les manifestations altermondialistes. Ils finiront, je pense, par ne pas lui donner sa carte de membre. Nicolas, dépité, se dira qu’il lui reste le monde, et il continuera à se faire le chantre de la principale proposition d’Attac, jusqu’au G 20 au moins. Gagnera-t-il de la popularité ainsi ? J’en doute. Ceux qui ont voté pour lui en 2007 reconnaîtront-ils davantage ainsi celui qui leur avait promis la « rupture ». J’en doute davantage encore. Ceux qui, comme moi, trouvent que sa trajectoire ressemble à une série de ratures désordonnées le penseront un peu plus. Seul Nicolas Sarkozy sait ce que sont ses objectifs, et encore ceux-ci changent-ils d’un jour à l’autre, parfois même d’une heure à l’autre, au sein de la même journée.

 

J’avais décrit dans un autre article les décisions du Président français, comme semblant motivées par une volonté de prélever des points du programme de tous les autres partis, jusqu’à en arriver à la confusion la plus totale. Les prélèvements se poursuivent, à un rythme effréné. Donc, voici venu le dernier en date : Nicolas Sarkozy reprend à son compte la taxe Tobin sur les transactions financières, et se propose de la promouvoir.

 

S’il avait lu Dominique Strauss-Kahn, qui est pourtant socialiste, je crois, mais qui préside le fonds Monétaire International, il aurait découvert que Dominique Strauss-Kahn, parce que, bien que socialiste, a, ce qui est bien le moins pour occuper le poste qu’il occupe, quelques notions d’économie, considère que la taxe Tobin est inapplicable et impossible à mettre en œuvre. S’il avait lu la presse internationale ou parlé du sujet avec ses collègues, il saurait que la grande majorité des pays de l’Union Européenne ne veut pas entendre parler de la taxe Tobin et y voient une utopie dangereuse. Il saurait aussi que ni les Etats-Unis, ni la Chine, qui sont, sans doute à ses yeux, des puissances mineures si on les compare à la France, ne veulent de la taxe Tobin. Si, en se rasant le matin, maintenant qu’il n’a plus à envisager d’être Président puisqu’il l’est, il se faisait lire par sa chère épouse, des textes sur l’économie ou la finance, il pourrait découvrir que la taxe Tobin, pour être mise en œuvre, impliquerait une décision unanime de tous les pays de la planète, la disparition des paradis fiscaux (sans lesquels, dois-je le rappeler aux derniers naïfs, la plupart des grandes entreprises auraient des difficultés de trésorerie), et la mise en place d’une forme de gouvernement mondial, sans quoi les places financières qui appliqueraient la taxe seraient désertées au profit de celles qui ne l’appliqueraient pas, selon le très ancien principe de la concurrence.

 

S’il comprenait quoi que ce soit à la finance moderne, il comprendrait aussi le rôle des marchés financiers et l’utilité de la spéculation pour abaisser le prix du risque (je consacre à ce sujet un chapitre entier de mon livre « la septième dimension »), et donc optimiser les investissements. S’il comprenait les causes réelles de la crise financière, il discernerait que celle-ci est venue d’interventions politiques dans la finance, et non pas d’une absence de régulation comme le disent tant d’analphabètes aujourd’hui (puis-je conseiller le livre de Peter Schweizer, « Architects of Ruin » sur le sujet) 

 

Mais bien sûr, Nicolas Sarkozy n’a pas besoin de lire Dominique Strauss-Kahn pour savoir comment tenir un discours plus à gauche que Dominique Strauss-Kahn. Il n’a pas à tenir compte des positions des dirigeants des autres pays de l’Union Européenne, et il peut se dire que dans la mesure où Angela Merkel le soutient verbalement sur ce point, cela lui suffit. Il n’a pas à tenir compte non plus des positions de la Chine et des Etats-Unis. Il n’a à étudier ni l’économie ni la finance, ni les causes de la crise financière : il a à parler et à se dire à lui-même qu’il est vertueux, courageux, prêt à donner des leçons au monde sans avoir lui-même rien appris.

 

Il se séduira lui-même. Il plaira plus encore à Carla Bruni-Sarkozy (rien que pour ses beaux yeux, il vient, à New York, de rajouter cent quatre-vingt millions d’euros annuels, que le gouvernement va sans doute emprunter, au fonds de lutte contre le sida et quelques autres maladies dans les pays du Sud). Il songera qu’il va faire entendre la « voix de la France », et la fera entendre aussi fort, sans doute, qu’au sommet de Copenhague sur le « réchauffement global », et avec le même succès.

 

Gagnera-t-il de la popularité ainsi ? J’en doute, oui. Je doute plus encore que ce genre de posture plaise à ceux qui ont voté pour lui en 2007. Il va se faire critiquer pour incompétence économique par des socialistes, ce qui est un comble : cela a, d’ailleurs, déjà commencé. Décidément, si le candidat du parti socialiste ne l’emporte pas en 2012, c’est qu’un miracle se sera produit.  

 

En faisant niaisement de l’écologie, Nicolas Sarkozy n’a pas attiré le moindre écologiste, car les écologistes préfèrent l’original à une copie hâtive, et ils veulent du collectivisme, pas des demi-mesures. En faisant du socialisme ici ou là, il n’a pas attiré le moindre socialiste, parce qu’il n’a pas fait que du socialisme, mais est passé d’un « bouclier fiscal » (quelle expression imbécile, et quelle mesure mal expliquée et poussive) à des tirades inspirées de Jaurès, ce qui lui a valu de se faire taxer de libéral par les marxistes, encore nombreux dans ce pays, où on les élève en batterie dès le lycée, et d’étatiste par les libéraux. En se plaçant sur le terrain du Front National pendant quelques instants, en matière de sécurité et d’immigration, il n’a pas attiré le moindre électeur du Front National, car eux-mêmes préfèrent l’original. Le programme de l’UMP là-dedans ? On le cherche encore. Des gens s’activent à le constituer, avec de jolis ciseaux et des sticks de colle blanche. Ils ne savent pas encore quels fragments du programme des autres partis ils vont prélever, car les programmes des autres partis ne sont pas encore tout à fait prêts. Pour copier, même si la copie est bâclée, il faut qu’il y ait quelque chose à copier. Pour faire du découpage et du collage, il faut qu’il y ait quelque chose à découper et à coller.

 

Je pense que bien avant que celui-ci tourne un film à Paris, Nicolas Sarkozy était un fan secret de Woody Allen. Celui-ci a réalisé voici quelques années une comédie appelée Zelig. Elle portait sur un homme caméléon : en présence d’un gros, il devenait gros, en présence d’un noir, il devenait noir. Il y a chez Nicolas Sarkozy du Zelig en matière politique : en présence d’une idée xénophobe, il se dit que la xénophobie, cela peut marcher, et il devient xénophobe. En présence d’une idée d’extrême-gauche, il se dit que c’est intéressant, et il se met à parler comme un homme d’extrême-gauche. Et ainsi à l’infini. Les Français pensaient avoir élu l’homme de la rupture. Ils ne savaient pas que ce serait l’homme de la rupture avec l’idée qu’il a énoncé la veille ou la minute précédente, puis de la rupture avec la nouvelle idée énoncée, puis de la rupture encore… 

 

Pendant ce temps, hélas, le chômage reste élevé, le nombre des pauvres s’accroît, l’économie reste en panne, les zones de non droit s’élèvent aujourd’hui à sept cent cinquante, et le compteur tourne. Mais que nul ne s’inquiète : si Dominique Strauss-Kahn renonce à se présenter, Martine Aubry  est prête à se dévouer. Tout va bien.

 

Guy Millière

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