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Publié par Pierre-André Taguieff le 17 novembre 2010

L'article suivant a été publié par Pierre-André Taguieff dans le NouvelObs, en réponse aux attaques rangées dirigées contre lui par une poignée de journalistes français d'extrême gauche. Nous publions à la suite les réponses de Catherine David, car Pierre-André Taguieff y apporte lui même la réplique, constituant un tout indissociable. Le NouvelObs nous pardonnera de cette publication sans sa permission, nous ne serons qu'un parmi les centaines de sites internet qui ont repris cet enrichissant échange.

 

Chère Catherine David,

 

Pierre-Andre_Taguieff_Baltel-Sipa_1.jpg

 

(c)Baltel-Sipa
Né à Paris en 1946, historien des idées et essayiste, Pierre-André Taguieff est directeur de recherche au CNRS.

 

 

J'avoue avoir été blessé par votre article sur BibliObs, stupéfié par la virulence de vos attaques, et aussi très étonné : comment avez-vous pu vous contenter de reprendre, sans y regarder de plus près, des attaques contre moi venant de milieux communistes, islamistes et «antisionistes» professionnels? Faire confiance à de douteux délateurs? Et ce, alors que je fais l'objet d'une véritable chasse à l'homme lancée par diverses officines? Qui est pourchassé dans cette affaire? Qui est mis au pilori? Et qui est encensé d'une façon aveugle et unanime, si ce n'est Stéphane Hessel? Faire passer aujourd'hui l'«icône» Hessel pour une victime relève du tour de force. Il n'est pas de figure «morale» aussi adulée et encensée dans l'espace médiatique. Ma situation est tout autre. Mais j'imagine que vous n'en avez aucune idée. Savez-vous que mes employeurs sont assaillis d'appels téléphoniques orchestrés, selon des tactiques d'inspiration maccarthyste, demandant des sanctions professionnelles contre ma personne? Que j'ai dû annuler toutes mes interventions publiques dans des lieux universitaires, compte tenu des menaces et des risques de «désordre»?

Savez-vous par exemple que la phrase virulente qui m'est attribuée est douteuse, qu'elle ne provient pas de l'un de mes textes publiés (livre, article ou interview) et que mes accusateurs prétendent l'avoir récupérée dans les poubelles de Facebook? Je ne saurais en confirmer l'authenticité, puisque, sur mon «mur» de Facebook (donc, dans le cadre d'une discussion en principe privée), j'ai supprimé rapidement tout le passage, trop polémique à mes yeux, où je variais sur la fameuse épigramme de Voltaire contre Fréron (où il est question de serpent particulièrement venimeux). Si j'ai supprimé le passage, c'est précisément parce que je pensais que la dimension littéraire de la satire ne serait pas perçue et que la métaphore polémique serait malencontreusement prise à la lettre. Rappelons l'épigramme voltairienne : 

«L'autre jour au fond d'un vallon, Un serpent piqua Jean Fréron. Que croyez-vous qu'il arriva? Ce fut le serpent qui creva.»

Non sans effronterie, j'ai remplacé dans ma paraphrase le nom de Fréron par celui de Hessel. Mais les inquisiteurs embusqués ne se souciaient pas d'ironie voltairienne : ils attendaient le «dérapage» à exploiter pour discréditer l'intellectuel gênant que je suis à leur yeux, résistant à la séduction de la vulgate «antisioniste», et même l'analysant froidement comme un discours idéologique parmi d'autres. Ils ont cru trouver ledit «dérapage» dans un passage d'une vive discussion sur la campagne BDS («Boycott, Désinvestissement, Sanctions») dirigée contre Israël et, en particulier, sur le rôle de grand légitimateur qu'y joue, depuis le 15 juin 2010, Stéphane Hessel. J'ai formulé clairement sur mon «mur» de Facebook, sans métaphores ni images, mon opinion sur les positions anti-israéliennes, de plus en plus radicales, de Stéphane Hessel, mais ces propos ne sont jamais cités par mes accusateurs. En voici un extrait :

 

«Il aurait certainement pu finir sa vie d'une façon plus digne, sans appeler à la haine contre Israël, joignant sa voix à celles des pires antijuifs. Même le grand âge ne rend pas imperméable à la vanité, et ne met pas fin au goût d'être applaudi.»

Stephane-Hessel_Sipa.jpg

 

(c)Sipa
Né en à Berlin en 1917, ancien résistant, déporté à Buchenwald, Stéphane Hessel a mené une longue carrière de diplomate. Il a notamment été ambassadeur à l'ONU et a participé, en 1948, à la Déclaration universelle des droits de l'Homme. A 93 ans, il vient de publier "Indignez-vous!" (éd. Indigènes).

 

 

 

 

Il n'y a ici rien de haineux, mais bien plutôt l'aveu d'une déception, n'allant pas sans une certaine tristesse. Ce jugement sévère mais mesuré, vérifiable et publié, relevant du libre examen critique, n'a bien sûr pas été retenu par les inquisiteurs et les délateurs jouant les «indignés». Ce qui montre la malveillance et la mauvaise foi de ces derniers. Je me suis par ailleurs expliqué longuement dans une interview sur l'affaire, publiée sur divers sites Internet (voir les liens indiqués ci-dessous).  Tout ce que j'ai affirmé concernant certains faits de la vie de l'ancien diplomate (son statut de déporté politique alors qu'il est donné pour un «rescapé de la Shoah», sa pseudo-participation à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme, etc.) est fondé sur une lecture critique de ses propres témoignages (le problème, c'est qu'il varie beaucoup dans ses déclarations !), recoupés avec d'autres sources d'information. Il n'y a rien là d'«inadmissible», sinon bien sûr pour ceux qui supposent que Hessel est un saint homme, une «icône», et qu'il est intouchable, incritiquable, quoi qu'il fasse. S'interroger par exemple sur le vrai, le douteux et le faux dans sa geste héroïque telle qu'elle est racontée dans la plupart des médias, cela est perçu comme un acte sacrilège. L'admiration est de rigueur. Quant à moi, je ne me prosterne pas devant les idoles, aussi «élégantes» et sympathiques soient-elles, mon seul souci est celui de la vérité historique.

 

J'indique ci-dessous les liens vers quelques documents susceptibles de vous montrer l'affaire (Hessel? Taguieff?) sous un autre éclairage.

Bien à vous

Pierre-André Taguieff

PS. Malgré les incitations de mon avocat, j'ai tenu à m'adresser à vous directement, en faisant l'hypothèse qu'en possession des informations requises, vous cesseriez de me percevoir comme un «scorpion» et un«mollah».

Quelques liens :

– La pétition me soutenant (mise en ligne le 20 octobre 2010 : 6244 signataires le 12 novembre 2010) : «Appel pour le soutien à Pierre-André Taguieff», http://bbpetition.org/

– Site du Crif, plusieurs articles sur l'affaire (notamment de Marc Knobel) : http://www.crif.org/

– Site de la revue RING : http://www.surlering.com/article/article.php/article/pierre-andre-taguieff-repond-sur-l-affaire-du-mrap (mon interview publiée d''abord sur crif.org), et d'autres documents sur l'affaire.

– Site Causeur : http://www.causeur.fr/, «Brèves» ;http://www.causeur.fr/il-faut-sauver-le-soldat-taguieff,7758

 

 

 

***

 

Réponse de Catherine David

 

Cher Pierre-André Taguieff,

 

 

Catherine-David_DR_0.jpg

 

(c)DR
Longtemps journaliste au "Nouvel Observateur", et auteur de nombreux livres, Catherine David a récemment publié "les Violons sur le moi: pourquoi la célébrité nous fascine" (Denoël).

 

 

 

 

 

J'aime mon pays, la France, mais cela ne m'empêche pas de critiquer certains aspects de la politique de Sarkozy. Pour les mêmes raisons, on peut critiquer la politique du gouvernement israélien sans être antisioniste ou antisémite. Etre en désaccord avec l'attitude rigide de Netanyahu ne signifie pas haïr Israël, et c'est peut-être même le contraire.

 

C'est parce que j'aime Israël depuis ma plus tendre enfance que j'ai signé «l'appel à la raison» de J Call et que je me suis inscrite sur le site de la Paix maintenant, dont je reçois régulièrement les publications.

 

Le vrai clivage à mon sens passe par la distinction entre modérés et extrémistes dans tous les camps, et non par un affrontement mortifère entre deux religions ou deux cultures à la manière préconisée par Huntington. Ce sont les musulmans modérés qu'il importe aujourd'hui de soutenir, ceux qui peuvent servir d'interlocuteurs dans un processus de paix. Ce sont les juifs favorables à la paix qu'il faut aider, au lieu de les diaboliser et de les accuser de trahison et de désertion.

 

Il est possible de s'inquiéter du devenir des réfugiés palestiniens sans pour autant être antisioniste. Il est possible de s'inquiéter du fanatisme d'une partie du peuple palestinien sans verser dans l'anti-islamisme.

 

Le fanatisme, voilà l'ennemi véritable, vous ne me direz pas le contraire. Le fanatisme du Hamas comme celui de certains colons israéliens. En effet, malheureusement, nous le constatons tous les jours, il y a des fanatiques dans les deux camps. Dans certains milieux il est interdit de parler de la Shoah comme d'une réalité historique. Dans d'autres milieux, il est impossible de s'inquiéter du sort des réfugiés palestiniens ou des habitants de Gaza sans passer pour un ennemi d'Israël – voire pour un antisémite.

 

La violence est fille de cette mauvaise foi bien partagée. La maladie du fanatique vient de son adhésion inconditionnelle à ses propres certitudes – ou aux certitudes qu'on lui a fourrées dans le crâne en le persuadant qu'elles étaient les siennes. Le fanatique a l'impression de faire corps avec la masse de ceux qui pensent la même chose que lui. Chaque fois qu'une doctrine religieuse ou politique assemble les individus en masses compactes et décide de leur sort en fonction de leur origine ou de leur appartenance, il y a déjà un problème. Le communautarisme ne cesse de marquer des points aujourd'hui, et ses victoires accompagnent la montée des fanatismes.

 

Figurez-vous donc que j'aime Israël, même si je ne suis pas d'accord avec tous ses choix. Car c'est une réalité, Israël est comme toutes les nations, Israël n'est pas infaillible. Et à l'intérieur de ses frontières, Israël est en position dominante – c'est-à-dire en position de responsabilité, au moins depuis 1967, comme me l'a fait remarquer Yeshayahou Leibovitz quand je l'ai rencontré à Jérusalem.

 

Justement, c'est en août 1967 que je suis allée en Israël pour la première fois, dans l'euphorie des premiers jours à Jérusalem-Est. J'y suis retournée à de nombreuses reprises, soit pour rendre visite à mes cousins de Netanya, soit pour des raisons professionnelles – pour l«e Nouvel Observateur». C'est ainsi que j'ai eu la chance d'interviewer des gens comme Amos Oz, Abraham B. Yehoshua, David Grossmann, Idith Zertal, Elie Barnavi. J'ai eu pour amis Edmond Jabès et Marie-Claire Mendès-France. Tous ces grands témoins m'ont convaincue de la nécessité d'œuvrer en faveur de la paix, et de la possibilité de penser librement. Il ne s'agit pas de se prosterner devant des idoles, mais de reconnaître que sur une parole nuancée comme la leur, on peut bâtir une négociation.

 

Mettre de l'huile sur le feu en soupçonnant de traîtrise et en tentant d'affaiblir par le soupçon un avocat de la paix comme Stéphane Hessel, c'est d'abord mettre Israël en danger, c'est manquer de prudence. Comment ne pas voir que la poursuite de la colonisation juive est un obstacle majeur à la fin de ce conflit qui épuise deux peuples et met le monde en danger?

 

Mieux vaudrait unir nos énergies pour lutter contre un personnage monstrueux comme Ahmadinejad, plutôt que d'essayer de discréditer Stéphane Hessel qui est un incontestable humaniste. Aimer Israël dans toutes ses dimensions, c'est l'empêcher de devenir une théocratie, c'est s'opposer à la mainmise des religieux sur le pouvoir politique.

 

Je ne suis pas comme vous une spécialiste de la question du Proche Orient, mais voilà ce que je crois. Nous devons laisser la place au doute. Et surtout, laisser la place à l'autre.

 

Hessel vous agace par son élégance, son style vous déplaît, il vous paraît égocentrique, c'est votre droit. Il n'est pas d'accord avec vous, c'est son droit. Remettre en cause son attitude dans les camps nazis n'est pas un argument recevable et pourrait être considéré comme diffamatoire. Vous n'y étiez pas, moi non plus. Nous ne pouvons nous permettre de juger aussi légèrement des faits qui se sont produits il y a plus de soixante ans.

 

Je n'ai jamais rencontré Stéphane Hessel. Il se trouve que je lui ai consacré récemment un article à la demande de la rédaction de «Téléobs». Le film de la série Empreintes, diffusé par France 5, m'a convaincue de sa bonne foi et de la sincérité de ses engagements. En découvrant qu'il faisait l'objet d'attaques aussi virulentes – et à mon avis infondées – j'ai éprouvé le besoin de compléter mon article.

 

Si j'ai parlé de mollah et de fatwa, c'est venu de mon allergie à la chasse à l'homme quelle qu'elle soit. Je n'y peux rien, je ne supporte pas les attaquesad hominem. Vous vous plaignez d'en être vous-même victime, vous devez me comprendre. Mais j'espère bien que personne n'a proposé de vous écraser la tête !

 

Cela dit, si je vous ai offensé, je vous prie de bien vouloir m'en excuser. Je retire bien volontiers les mots «mollah» et «fatwa». J'aurais en effet dû vérifier le contexte dans lequel vous avez publié cette phrase, mais je ne suis pas sur Facebook et ne souhaite pas m'y inscrire. Malheureusement ma culture insuffisante ne m'a pas permis d'y reconnaître une attaque de Voltaire contre Fréron.

 

Il se trouve que j'ai été récemment accusée de «ne pas aimer Israël» parce que j'avais émis des réserves à l'égard de l'accueil fait par Tsahal à la première flottille à destination de Gaza. C'est en somme à cette insulte que j'ai continué à répondre à travers vous, en ayant le sentiment de reconnaître dans vos propos à l'égard de Stéphane Hessel la même absence de nuances que lors de cet échange traumatisant.

 

Disons enfin que je suis, de manière très rétro, favorable à l'usage d'une certaine politesse dans les débats politiques. Je vois que vous la pratiquez à merveille dans votre lettre, et je vous en remercie.

 

Shalom, Salaam,

 

Catherine David

 

***

 

Réponse de Pierre-André Taguieff

 

Chère Catherine David,

 

Comme moi, et je m'en félicite, vous aimez la France, notre pays, et, comme moi,  vous vous reconnaissez le droit de critiquer librement la politique de tel ou tel gouvernement français. Mais je ne pense pas que, par une radicalisation de cette légitime critique, vous iriez jusqu'à mettre en question le droit à l'existence de l'État-nation français. Hormis quelques groupuscules autonomistes, nul ne propose d'éliminer la nation française en raison de ses «crimes», fondateurs ou non. C'est là pourtant ce que n'hésitent à faire un nombre croissant d'ennemis déclarés d'Israël, qui est le seul État-nation au monde dont la légitimité est récusée et le droit à l'existence nié par ses ennemis.  Et ce, depuis sa création en 1948. Or, Hessel est devenu l'un des plus actifs compagnons de route des délégimateurs de l'État d'Israël. Il a mis son image de marque de «militant de la paix» au service de ceux qui appellent tous les jours à la haine et à la discrimination contre Israël, en s'efforçant de criminaliser l'État juif, de l'isoler par un boycott généralisé et de le traiter comme un État en trop, qu'il faudrait éliminer.

 

Hessel a résumé sa vision négative d'Israël dans un «Rebonds» de Libération :

 

«Il reste un État sans légitimité avec un peuplement scindé, comportant des Juifs maîtres et des Palestiniens voués à un régime de non-droit.»

 

Il superpose ainsi, à l'opposition dominants/dominés, l'opposition maîtres/esclaves, qui recouvre également l'opposition bourreaux/victimes. C'est là une vision manichéenne simpliste qu'il partage avec ceux qui, oubliant le tragique de l'histoire et les dures réalités de la politique (des forces qui s'affrontent), se contentent d'intervenir comme des prêcheurs de vertu et des donneurs de leçons.

 

On entend beaucoup dire : «Il est interdit de critiquer la politique d'Israël sous peine d'être accusé d'antisémitisme.» Je dirai au contraire, pour rétablir la vérité : il est interdit de ne pas critiquer systématiquement et avec virulence la politique d'Israël, quelle qu'elle soit, sous peine d'être accusé de «sionisme». Ma position est fort claire : la critique démocratique de la politique de tel ou tel gouvernement israélien, relevant du débat public légitime, ne doit pas être confondue avec l'appel à la destruction de l'État-nation juif, conclusion logique de la négation de son droit à l'existence, ce qui définit le projet de l'antisionisme radical. Seul ce dernier illustre la forme contemporaine dominante de la judéophobie. Je distingue ainsi la critique légitime d'une politique israélienne de la mise en question du droit à l'existence d'Israël, passeport pour la destruction de l'État juif.

 

Si je n'ai pas signé l'«Appel à la raison» («J Call»), lancé à Bruxelles le 3 mai 2010, alors même que je considère comme légitime toute discussion critique  portant sur la politique menée par un quelconque gouvernement israélien (au même titre que celle de tel ou tel gouvernement en France ou ailleurs),  c'est d'abord parce que cet appel se laisse emporter par le «deux poids, deux mesures» en réservant ses critiques au seul État juif, oubliant la dictature islamiste qui sévit à Gaza, les ambiguïtés tactico-stratégiques de l'Autorité palestinienne et l'hostilité  à Israël de tous les régimes autoritaires qui entourent la seule démocratie libérale/pluraliste de cette région. C'est ensuite en raison de la logique paternaliste qu'il présuppose : supposer que les Américains ou les Européens savent mieux que les Israéliens ce qui est «bon» pour ces derniers, et que les grandes puissances peuvent seules imposer la paix au Proche-Orient.  Ce qui revient à demander à l'État juif de remettre avec confiance son destin entre les mains de grandes puissances qui, ordinairement stigmatisées pour leur «impérialisme» et leurs dérives interventionnistes, sont soudainement supposées bienveillantes et efficaces. Israël ne saurait prendre un tel risque.

 

Sur le fanatisme, en spinoziste autant qu'en voltairien, je partage bien évidemment vos inquiétudes. Au niveau de généralité où vous sous situez, on ne peut qu'être d'accord avec vous: le fanatisme et l'extrémisme sont les grands ennemis de la liberté et de la vérité, donc de la pensée libre. Mais il ne s'agit pas de s'installer pour autant dans la bonne conscience, et de prendre la posture du «modéré» chère aux bien-pensants et aux faux dévots. Il y a certes des extrémistes dans les deux camps, ou plus exactement dans tous les camps,  y compris, apparent paradoxe, dans le camp des «modérés» déclarés. Mais il y a extrémistes et extrémistes: on ne saurait mettre sur le même plan les islamistes radicaux ou jihadistes et les «colons extrémistes» israéliens, ou les extrémistes religieux juifs. Parmi ces derniers, il faut également faire des distinctions. Je vous ferai observer par exemple que certains sont violemment «antisionistes » et n'hésitent pas à pactiser avec les dictateurs islamistes iraniens. Quoi qu'il en soit, il n'est rien de comparable aujourd'hui, au sein du monde juif comme au sein du monde chrétien, à l'islamisme radical d'inspiration jihadiste, professant le culte de la mort, et en particulier de la mort en «martyr» (les «bombes humaines»). Les Juifs religieux traditionalistes, quant à eux, ne menacent pas le monde et n'organisent pas des attentats terroristes.

 

Hessel jouerait-il le rôle d'un «avocat de la paix», comme disent ses adulateurs? Toutes ses prises de position publiques sur le conflit israélo-palestinien, en particulier depuis 2006, montrent le contraire.

 

1° Il participe activement à la diabolisation d'Israël, d'une part, en accusant Israël de «crimes de guerre», voire de «crime contre l'humanité», et, d'autre part, en n'hésitant pas à scander lui-même un slogan tel que «Israël assassin !» lors de manifestions violemment anti-israéliennes organisées par des milieux propalestiniens radicaux, qu'ils soient islamistes ou d'extrême gauche.  Criminaliser ainsi l'État d'Israël, c'est le vouer à la destruction. Naguère, les ennemis des Juifs accusaient ces derniers de pratiquer le meurtre rituel  et concluaient par un appel bien connu: «Mort aux Juifs!». Aujourd'hui, les ennemis des Juifs commencent par lancer «Israël assassin!» et concluent par le slogan «Mort à Israël !».  Le raisonnement est simple: puisque l'État-nation juif est intrinsèquement criminel, alors il doit disparaître.

 

2° Hessel s'efforce de légitimer la campagne BDS («Boycott, Désinvestissement, Sanctions») dirigée contre Israël. Il incite même à y participer activement. Or, les appels au boycott contre Israël sont non seulement illégaux, parce que discriminatoires, et à ce titre judiciairement sanctionnables,  ils sont aussi assimilables au plan international à de véritables actes de belligérance, et mettent en danger quotidiennement la paix civile.

 

3° Hessel est l'un des «parrains» du Tribunal Russell sur la Palestine, machine de guerre idéologique visant à délégitimer l'État juif en vue de le démanteler. Il collabore donc activement à la campagne visant à priver l'État d'Israël du droit à l'existence.

 

4° Hessel s'est risqué à faire son voyage à Gaza, comme d'autres naguère faisaient leurs voyages initiatiques à Moscou, à Cuba ou en Chine, pour rencontrer les dictateurs qui les fascinaient. La rencontre à Gaza de Stéphane Hessel avec le chef du Hamas présenté abusivement comme «le Premier ministre palestinien», Ismaïl Haniyeh, a eu lieu à l'occasion d'une invitation de l'ancien diplomate au Centre culturel de Gaza (27 octobre 2010). Cette rencontre courtoise avec un chef islamo-terroriste, bien sûr globalement «positive», n'équivaut-elle pas à une opération de blanchiment? Revenons au réel. Le 5 novembre 2010, Mahmoud Zahar, l'un des leaders du Hamas à Gaza, a annoncé que les Juifs seraient bientôt expulsés d'une Palestine «libérée» : «Ils n'ont aucune place parmi nous à cause de leurs crimes. Ils seront bientôt expulsés d'ici et nous prierons à la mosquée Al-Aqsa [à Jérusalem].» Or, c'est avec de tels leaders que l'angélique Hessel voudrait que les Israéliens se risquent à «négocier».

 

Ce que je reproche aux «belles âmes» comme Hessel, c'est d'abord de participer à la propagande anti-israélienne visant à présenter scandaleusement le Hamas comme une victime d'Israël et un interlocuteur crédible, c'est ensuite de  légitimer la campagne internationale de diabolisation d'Israël en l'assimilant d'une façon trompeuse à une forme de résistance contre un régime «raciste» et «colonialiste». La campagne BDS présuppose cette nazification de l'État juif.  C'est là suggérer que la lutte contre Israël se situe dans le prolongement de la lutte contre le nazisme. Monstrueux amalgame. Voilà qui montre l'envers du discours paternaliste tenu par les antisionistes radicaux, qui se justifient ainsi: «Nous critiquons Israël parce que nous aimons Israël», en postulant qu'ils savent mieux que les Israéliens ce qui est bon pour les Israéliens. Bref, «qui aime bien châtie bien». De tels «amis» d'Israël, qui se multiplient ces derniers temps, sont pires que des ennemis déclarés.

 

Je n'ai rien contre l'homme Hessel, que je respecte en tant qu'ancien résistant et ancien déporté. Je suis plutôt amusé devant le spectacle donné par ce camelot des «bons sentiments» qui, à 93 ans, ne tient pas en place et passe d'un plateau de télé à un autre. Mais je critique librement et fermement les positions extrémistes qu'il a prises ces dernières années contre Israël, sur le mode de la condamnation morale et de la dénonciation édifiante. L'ancien diplomate n'a pas seulement professionnalisé la posture de l'indigné permanent, il pratique l'indignation sélective. Dans sa brochure publiée en octobre 2010, «Indignez-vous !», il confie : «Aujourd'hui, ma principale indignation concerne la Palestine, la bande de Gaza, la Cisjordanie.» Et il n'hésite pas à  justifier le terrorisme palestinien en ces termes élégamment diplomatiques : «Il faut reconnaître que lorsque l'on est occupé avec des moyens militaires infiniment supérieurs aux vôtres, la réaction populaire ne peut pas être que non-violente.» Si la forme reste académique, le fond participe d'un esprit extrémiste qu'on pouvait croire étranger à une telle «icône» du droit humanitaire international.

 

 

Indignez-vous_Stephane-Hessel.jpg

 

 

Je lui reproche aussi d'avoir multiplié les déclarations contradictoires sur certains moments de sa vie, pour nourrir sa légende héroïque. Je n'en donnerai qu'un exemple, concernant la Déclaration universelle de 1948. Le statut prestigieux qui lui est reconnu dérive de la conviction qu'il serait le «co-rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme». Or, Hessel a tenu  lui-même des propos contradictoires sur sa prétendue «participation» à la rédaction de la Déclaration de 1948. N'en citons que deux, enveloppant des affirmations qui ne peuvent être vraies en même temps, et autorisent à supposer que non seulement que le «sage» pratique le double discours (variant selon le public auquel il s'adresse), mais qu'il n'hésite pas à rester dans le flou, voire à mentir quand cela l'arrange. Le premier extrait est tiré de ses mémoires («Danse avec le siècle», Paris, Le Seuil, 1997), le second d'une interview publiée le 10 décembre 2008 sur le site des Nations Unies :

 

1° Le co-rédacteur : «J'eus pour privilège de participer à la rédaction du premier volet de cette charte des droits de l'homme» (1997, p. 116) – affirmation qu'il réitère en 2010 dans sa brochure intitulée «Indignez-vous !» «J'ai eu la chance après la Libération d'être associé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme» (p. 15), ainsi que dans le film documentaire qui lui est consacré : «J'ai 30 ans, me voici à New York. Je m'engage dans ce nouveau combat. (…) J'ai travaillé sur la Déclaration universelle des droits de l'homme (…) Ma Déclaration universelle des droits de l'homme (…) a été votée (France 5, 12 novembre 2010)- ;

 

2° le non-rédacteur, dans une interview publiée le 10 décembre sur le site des Nations unies :

 

«J'étais en contact permanent avec l'équipe qui a rédigé la Déclaration, dont l'Américaine Eleanor Roosevelt et le Français René Cassin. (…) Au cours des trois années, 1946, 1947, 1948, il y a eu une série de réunions, certaines faciles et d'autres plus difficiles. J'assistais aux séances et j'écoutais ce qu'on disait mais je n'ai pas rédigé la Déclaration. J'ai été témoin de cette période exceptionnelle.» (Source : «Hessel: La Déclaration des droits de l'homme, témoin de l'audace de l'époque», 10 décembre 2008, http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=17952&Cr=droits&Cr1=anniversaire).

 

«Témoin» ou «co-rédacteur»? A-t-il «assisté» ou a-t-il «participé»? Il ne peut dire la vérité dans les deux cas. Les déclarations de décembre 2008 ressemblent à un aveu, fait devant ses pairs, dans le cadre de l'ONU. Mais s'il a dit alors la vérité, il s'ensuit qu'il mentait dans ses autres déclarations. Il va de soi que le statut de simple «témoin» dans le processus qui a abouti à la Déclaration de décembre 1948 ne saurait conférer à l'ancien diplomate l'aura dont il bénéficie aux yeux du grand public. C'est vraisemblablement la raison pour laquelle Hessel se laisse présenter, sans réagir, comme le «co-rédacteur» de la Déclaration de 1948, affirmation fausse ou, dans la bouche de certains laudateurs qui savent la vérité, mensongère. Il laisse dire ceux qui font profession de le célébrer, même lorsque les faits allégués sont faux ou mensongers, dès lors qu'ils relèvent de la geste héroïque de son personnage historique tel qu'il l'a construit.  L'«icône» tient à demeurer «icône». Attitude en vérité peu glorieuse.

 

Du haut de sa vie réussie, l'heureux «favori du destin» (comme il dit de lui-même) lançait aux «jeunes» en 2007 : «Je suis convaincu que l'engagement permet de devenir quelqu'un de respectable et de mener une vie agréable.»Que demander de plus à la vie? Il a récemment dévoilé sa formule du bonheur: l'indignation et l'engagement. Rien là qu'un sartrisme vaguement hédoniste pour école maternelle. Il indique ainsi le chemin le plus sûr vers le confort intellectuel, moral et social. Tel est l'idéal bourgeois célébré par le singulier «dissident» Hessel. Voilà qui, par contraste, me fait songer avec nostalgie à des figures que l'on peut admirer sans réserve : un Jean Moulin, un René Cassin.

 

Vos amis de «J Call» (parmi lesquels je compte aussi de nombreux amis, malgré nos désaccords), ainsi que des responsables socialistes, ont récemment signé un appel contre le boycott d'Israël publié dans «Le Monde», alors qu'était rendue publique l'importante «Déclaration des Prix Nobel en réponse à la campagne BDS d'appel au boycott académique». Et le PS, par la voix de Martine Aubry, a clairement rejeté le boycott. Je constate que les signataires de «J Call» et ceux de «Raison garder» (appel que j'ai signé) se rejoignent sur un point fondamental: un rejet de principe des campagnes de boycottage. Celles que Hessel et ses amis soutiennent. Je vous laisse conclure.

 

Bien à vous

 

Pierre-André Taguieff

 

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Réponse de Catherine David

 

Comme vous me l'avez dit au téléphone, nous sommes d'accord sur l'essentiel : «la critique démocratique de la politique de tel ou tel gouvernement israélien, relevant du débat public légitime, ne doit pas être confondue avec l'appel à la destruction de l'État-nation juif.»

 

En somme, il est urgent de ne pas se tromper d'adversaire.

 

Alors que les véritables ennemis d'Israël, sous la houlette du monstrueux Ahmadinedjad, propagent leur version fausse et criminelle de l'Histoire du XXe siècle, il est urgent que les humanistes d'Israël et de la diaspora unissent enfin leurs forces, malgré leurs éventuelles divergences, en faveur d'une paix équitable pour les deux peuples en présence, au lieu de s'injurier, de se menacer et de s'entre-déchirer.

 

Catherine David

 

 Sakineh et Hessel, même combat (par Catherine David)

 

(Mise en cause sur le site du Crif pour ce même texte, Catherine David y a également répondu, très exactement ici.)

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