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Publié par Michel Gurfinkiel le 30 décembre 2010

La publication intégrale des enregistrements Nixon (« Nixon Tapes ») tranche un vieux débat : Nixon parlait comme un antisémite, mais se comporta en ami d’Israël ; Kissinger, tout Juif qu’il était, parlait et se comportait en antisémite.

 

Par Michel Gurfinkiel

 

Wikileaks révèle les dessous politiques du monde actuel. Mais les travaux des archivistes, portant sur un passé proche ou lointain, sont souvent presque aussi passionnants – ou dérangeants. En particulier quand ce passé continue à influer sur notre présent.

 

Il en va ainsi, par exemple, de la publication intégrale des enregistrements des réunions de travail du président Richard Nixon (les Nixon Tapes) , réalisés à la Maison Blanche entre 1969 et 1974. Nixon avait ajouté cette forme d’archivage – qui se situait alors à la pointe de la modernité technologique – à la méthode traditionnelle des notes et compte-rendus par écrit. Une décision qui, on le sait, lui coûta cher, dans le cadre de l’affaire du Watergate.

 

Les délais de rigueur ayant expiré, les Tapes sont mises, année par année, à la disposition des chercheurs. Celles des années 1973-1974 viennent d’être analysées. Nixon y apparaît comme un homme irascible, colérique, qui ressasse des préjugés ethniques de tout ordre – y compris des préjugés antisémites – et recourt fréquemment à un langage ordurier. Mais aussi comme un grand président, capable d’initiatives hardies et fondant sa politique, en règle générale, sur des principes assez rigoureux. Certains commentateurs ont parlé d’un dédoublement de personnalité. C’est bien excessif. Un individu se laisse souvent aller dans sa conversation privée, tout en se comportant admirablement dans son travail ou dans ses relations avec autrui. Ceci rachète cela.

 

Mais les enregistrements de la Maison Blanche ne concernent pas seulement Richard Nixon. D’autres personnages y sont saisis tels quels. A commencer par Henry Kissinger, cet universitaire, d’origine juive allemande, qui fut d’abord le conseiller stratégique du président de 1969 à 1973, puis son secrétaire d’Etat en 1973-1974, et qui conserva ce second poste auprès du président Gerald Ford de 1974 à 1977. Architecte du rapprochement sino-américain de 1969 puis des accords de paix avec le Vietnam du Nord communiste en 1972, et auréolé à ce double titre d’un prestige exceptionnel, Kissinger s’empara en 1973 du dossier du Moyen-Orient. Les uns l’ont regardé comme l’homme qui, pendant la guerre du Kippour, a« sauvé » Israël en lui faisant parvenir des armements indispensables par pont aérien. Les autres l’ont accusé d’avoir au contraire exercé des pressions impitoyables sur Israël pendant et après la guerre du Kippour.

 

Les enregistrements des années 1973-1974 tranchent le débat. Si Nixon y montre une fois de plus son mauvais caractère et y multiplie des déclarations « racistes » absurdes, y compris contre les Juifs, il s’y révèle, dans ses actes, beaucoup plus modéré, et fort attentif, en particulier, aux intérêts du peuple juif et d’Israël. C’est Kissinger, tout juif qu’il soit, qui se comporte, à la fois en paroles et en actes, de façon indifférente ou hostile. Deux exemples : le sort des Juifs soviétiques, et le pont aérien de 1973.

 

A propos des premiers, Kissinger déclare froidement : « L’amélioration de leur condition ne saurait constituer un objectif politique pour les Etats-Unis. Si les Soviétiques mettaient leurs Juifs dans des chambres à gaz, cela ne serait pas un problème pour les Etats-Unis. Un problème humanitaire, peut-être, mais pas plus. »

 

On entend un Nixon, visiblement mal à l’aise, répondre : « Oui, je sais. Nous ne pouvons pas déclencher une guerre mondiale pour ça. » Quand le Congrès impose l’amendement Jackson-Vanik, qui lie le développement du commerce américano-soviétique à de plus grandes facilités d’émigration des Juifs d’URSS, Kissinger veut lui opposer un veto présidentiel. Nixon préfère négocier un compromis avec les deux Chambres. Finalement, l’amendement sera voté par le Congrès, et dûment promulgué par Ford. La mesure ne conduira ni à la guerre mondiale, ni au « gazage » des Juifs soviétiques : le Kremlin entend la leçon et laisse partir plus de deux cent mille Juifs, qui s’installent pour la plupart en Israël.

 

En ce qui concerne le pont aérien de 1973, on constate de manière indubitable, à travers les Tapes,  que Kissinger s’y est opposé, et c’est Nixon qui a ordonné sa mise en place, en avançant un argument tout simple : « Les Israéliens en ont un besoin urgent. Je ne m’occupe pas du reste. »

 

Après avoir quitté le Département d’Etat, Kissinger a exprimé des opinions beaucoup plus favorables à l’Etat juif. Mais l’histoire le jugera d’abord sur ses années de pouvoir. Il aura prouvé qu’un Juif de la Diaspora, quand il est « proche du pouvoir », en est effectivement plus proche, dans bien des cas, que de ses origines.

 

Quant à Nixon, on comprend mieux aujourd’hui pourquoi un ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis, nommé Yitzhak Rabin, souhaita publiquement sa victoire en 1972, alors qu’il briguait un second mandat.

 

© Michel Gurfinkiel, 2010

 

L'article original peut être consulté sur le blog de Michel Gurfinkiel

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