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Publié par Ftouh Souhail le 15 janvier 2011

Préambule : c'est avec soulagement que nous lisons le premier article – depuis le coup d'Etat – de notre ami et auteur Ftouh Souhail, avocat tunisien. Nous étions en contact permanent avec lui durant ces derniers jours, soucieux de sa sécurité.

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C'est, sans doute, une ère nouvelle qui commence en Tunisie.

Le président Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans, a quitté vendredi soir la Tunisie, après une contestation sans précédent de son régime, qui a été réprimée dans le sang. L'intérim de la présidence tunisienne est assuré par le Premier ministre sortant, Mohammed Ghannouchi.

Sous une pression jamais exercée contre lui depuis son arrivée au pouvoir en 1987, Zine el Abidine ben Ali a annoncé la veille (jeudi soir)  qu'il ne briguerait pas un sixième mandat à la tête de la Tunisie en 2014.

L'Union européenne s'est félicitée le vendredi matin de l'annonce faite par le Président tunisien qu'il ne briguera pas un nouveau mandat, en y voyant un moyen d'assurer "une transition en douceur" à la tête du pays.

"Nous prenons note de cette annonce qui créée selon nous une opportunité pour une transition en douceur" en Tunisie, a déclaré la porte-parole de la chef de la diplomatie de l'UE Catherine Ashton, Maja Kocijancic.

L'opposant radical Najib Chebbi, fondateur du Parti démocratique progressiste (PDP), avait  salué cette promesse, et appelé à la création immédiate d'un gouvernement de coalition. "Ce discours est politiquement important et correspond aux attentes de la société civile et de l'opposition", a-t-il dit.

Lorsque ce Jeudi 13 janvier, le président avait lancé sa surprenante promesse de ne pas briguer de nouveau mandat en 2014, les tunisiens étaient déjà bien déterminés à aboutir à leur but final. Des milliers de manifestants se sont rassemblés vendredi à Tunis, pour réclamer sa démission immédiate, une exigence suivie d'effet dans la soirée.

La journée du 14 janvier aura donc été décisive pour la Tunisie, et la crise qui la secoue depuis presque un mois. Le premier ministre, Mohammed Ghannouchi, a annoncé le départ du pouvoir du Rais Ben Ali. C'est donc la fin du règne pour le Président tunisien, et l'annonce que les manifestants attendaient depuis plusieurs semaines.

Ben Ali a été réélu pour la quatrième fois en octobre 2009, pour un mandat de cinq ans, et était sollicité par des membres de son parti pour se représenter en 2014. Mais les manifestants ont exigé son départ.

Le Président tunisien, très critiqué depuis le début des émeutes (mi-décembre), s'était exprimé jeudi dans un tunisien dialectal (et pas en arabe classique) pour être compris par tous.

Dans son troisième discours, diffusé ce jeudi, Ben Ali avait changé de ton. « On m’a trompé », dit t-il. Le Rais a tenté de convaincre la population de le laisser terminer ses trois ans de Présidence et d'avoir le temps de retirer ses billes sans être jeté rapidement du pouvoir.

Ben Ali avait  promis de quitter le pouvoir en 2014. Trop tard. Ses promesses n’auront pas suffi. Cette fois, les tunisiens ont montré leur détermination face au régime policier qui quadrillait la société, jetait en prison les journalistes et torturait les opposants. Des officiers de police vont être jugés pour violations des droits de l’Homme, et pour d'autres délits graves.

Diverses organisations de défense des droits de l'homme et des libertés individuelles, ainsi que de nombreux médias étrangers, accusent régulièrement le président Ben Ali d'être un dictateur. Le régime tunisien est régulièrement accusé de violer les droits de l'homme et de réprimer la liberté d'expression. A la fin des années 2000, son régime fût dénoncé comme "autoritaire" par de nombreuses organisations de défense des droits de l'Homme. En juin 2008, il avait fait mater par l'armée des émeutes sur fond de chômage et de népotisme, dans le sud-ouest.

Les tunisiens savent maintenant ce que liberté veut dire. Le peuple demande la reconnaissance totale de la liberté d’expression, le droit de manifestation et la liberté de presse, y compris la liberté sur Internet, la liberté d’association, et des élections libres.

A la dernière minute de sa vie politique, le président Ben Ali a joué la carte de l’ouverture. Il a promis la liberté totale pour tous les médias et pour les sites Internet avec une nuance : « liberté dans le respect des valeurs tunisienne ».

Mais il y a une autre promesse que Mohammed Ghannouchi, qui assure l'intérim de la Présidence, devra honorer. L’engagement de constituer une commission anti-corruption. La Tunisie était jusqu’ici le paradis des corrompus. La faute à tout le monde et à personne. Beaucoup spéculent, notamment dans le bâtiment et l’immobilier, d’autres importent tapis, bijoux, diamants, dans les valises diplomatiques. De très hautes personnalités seraient impliquées dans des scandales financiers qui durent depuis plus de 20 ans.

Personne ne peut nier qu'il y a de vrais problèmes de corruption en Tunisie. Selon le rapport annuel de Transparency International, la corruption en Tunisie ne fait qu’empirer. Que ce soit de l'argent, des services, des terres, des biens, des yachts, certaines familles ont la réputation de pouvoir obtenir tout ce qu’elles souhaitent.

L’impact économique de cette corruption généralisée est énorme, avec des investisseurs tunisiens, craignant le long bras de ces familles, qui renoncent à de nouveaux investissements, et explique le faible taux d’investissement et un taux de chômage élevé. Cette pratique persistante de corruption, combinée à une inflation en hausse et un chômage structurel, ont contribué à alimenter la colère contre le régime, et ont contribué aux récentes manifestations dans le centre et  le sud-ouest  de Tunisie.

L'exaspération du peuple est claire. Les tunisiens veulent que leur pays progresse, et surtout que soit mis fin aux pratiques illégales de ces familles, qui s'enrichissent sur le dos de la population.

Répondant directement aux revendications sociales des manifestants, le président Zine el Abidine ben Ali a tenté, ce jeudi, de séduire la population, en baissant les prix "des matières essentielles" comme le pain, le lait et le sucre.

Après vingt trois années d'impitoyable dictature, tout s'est joué en une quelques d'heures. Le despote est tombé. La vague populaire l'a emporté. L'armée tunisienne, se démarquant d'une police ultra répressive, a joué un rôle décisif, en lâchant totalement l'ex-président Ben Ali, et en le poussant vers la sortie, lui et son clan.

La jeunesse tunisienne, qui mène une véritable rebellion, appelle aujourd’hui à plus de solidarité avec les plus démunis, au rejet de l'exclusion, au désenclavement des zones d'ombres, et l'égalité des chances. Le président par intérim, Mohammed Ghannouchi, se retrouve actuellement dans une situation très inconfortable, avec la montée en puissance du chômage.

La pauvreté en Tunisie a atteint des seuils critiques. Le taux de pauvreté est estimé à 10 %, et les classes moyennes tunisienne risquent bien de s’effondrer. La pauvreté a toujours un phénomène rural, et les régions les plus pauvres du pays, en l'occurrence le nord et le centre ouest, sont toujours les régions les plus démunies. Les régions les plus pauvres et le milieu rural contribuent le plus aux inégalités.

Ben Ali semble avoir échoué dans sa politique de solidarité nationale, qui était pourtant le fondement de sa politique sociale. La création du Fonds de Solidarité Nationale, mieux connu sous son numéro de compte-courant "26-26", n’a pas réglé les choses dans un système de mal gouvernance constante, ou les pots-de-vin sont une monnaie courante. Un système qui permet à des familles d'encaisser, dans leurs commerces, des dizaines voire des centaines de milliers de dollars chaque mois sans payer aucun impôt ne pouvait avoir une politique sociale.

La Tunisie a besoin de vitalité et de crédibilité pour compenser ces vingt trois ans d'échec, et honorer les engagements d’un État de droit, de souveraineté populaire, de réconciliation nationale, de respect des libertés fondamentales, de démocratie, de pluralisme, de justice sociale, de solidarité, d'effort d'ouverture, et de plus de modernité politique. C'est le programme auquel adhèrent l'immense majorité des Tunisiens.

Ftouh Souhail, Tunis 

 

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