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Publié par Daniel Pipes le 19 janvier 2011

 

Le Tunisien Zine el-Abidine (à gauche) en compagnie de ses deux voisins, le Libyen Muammar Kadhafi (au centre) et l'Algérien Abdelaziz Bouteflika.

Après 23 ans de pouvoir, le départ soudain et toujours inexpliqué de l'homme fort de la Tunisie, Zine el-Abidine Ben Ali, 74 ans, pourrait avoir des implications au Moyen-Orient et pour l'ensemble des musulmans dans le monde. Comme le remarquait un commentateur égyptien, « Chaque dirigeant arabe observe la Tunisie avec un sentiment de crainte. Chaque citoyen arabe observe la Tunisie avec un sentiment d'espoir et de solidarité. » Moi, j'observe avec les deux types d'émotions.Durant la période qui a suivi l'indépendance, jusqu'aux environs de 1970, les gouvernements des pays arabophones étaient régulièrement renversés quand les troupes commandées par un colonel mécontent déferlaient sur la capitale, s'emparaient du palais présidentiel et de la station de radio et annonçaient l'avènement d'un nouveau régime. Rien que pour l'année 1949, les Syriens ont subi trois coups d'État.

Avec le temps, les régimes ont appris à se protéger en utilisant les services de renseignements, en s'appuyant sur la famille et les membres de la tribu, en recourant à la répression et à d'autres mécanismes. Avec pour conséquence quatre décennies d'une stabilité sclérosée et stérile. Ce n'est qu'à de rares exceptions (l'Irak en 2003 ; Gaza en 2007) que les régimes ont été renversés et c'est plus rarement encore (le Soudan en 1985) que les civils dissidents ont joué un rôle significatif.

C'est alors qu'arrive Al-Jazeera, qui fixe l'attention du monde arabe sur des sujets de son choix, puis l'internet. En plus d'une information accessible, détaillée et pertinente, l'internet fournit également la révélation de secrets sans précédent (ex. la fuite récente de WikiLeaks au sujet de câbles diplomatiques américains) et met en rapport des gens qui partagent les mêmes idées (à travers Facebook et Twitter). En décembre, ces forces d'un genre nouveau ont convergé en Tunisie pour créer une intifada et chasser rapidement un tyran pourtant solidement installé.

Si l'on célèbre le renversement d'un maître oppressant, cruel et avide par des gens privés du droit de vote, on peut également s'inquiéter des implications que pourrait avoir sur l'islamisme ce bouleversement.

Les tanks et les soldats parsèment les rues de Tunisie.

La première préoccupation concerne la Tunisie elle-même. Malgré toutes ses erreurs, Ben Ali a été l'adversaire implacable de l'islamisme, luttant non seulement contre les terroristes mais aussi (un peu comme la Turquie d'avant 2002) contre les djihadistes doucereux des salles de classe et des studios de télévision. En tant qu'ancien ministre de l'intérieur, cependant, il a sous-estimé les islamistes, voyant ceux-ci davantage comme des criminels que comme des idéologues engagés. Ses vues interdisant tout développement d'une alternative islamique pourraient désormais apparaître comme une énorme erreur.

Les islamistes tunisiens ont joué un rôle mineur dans le renversement de Ben Ali mais ils ne vont sûrement pas hésiter à profiter pleinement de l'opportunité qui se présente à eux. Ainsi, le leader de la principale organisation islamiste tunisienne, Ennahda, a annoncé son retour au pays, le premier depuis 1989. Le président par intérim, Fouad Mebazaa, 77 ans, aura-t-il suffisamment d'intelligence ou de crédibilité politique pour se maintenir au pouvoir ? L'armée va-t-elle conserver la vieille garde au pouvoir ? Les forces modérées ont-elles la cohésion et la perspicacité nécessaires pour endiguer une vague islamiste ?

La deuxième préoccupation concerne l'Europe voisine, qui a déjà révélé toute son incompétence dans sa lutte contre l'islamisme. Si Ennahda venait à gagner en puissance pour ensuite développer des réseaux, fournir des moyens financiers et peut-être des armes en contrebande à des alliés situés dans l'Europe voisine, les problèmes actuels de celle-ci pourraient être considérablement aggravés.

Rached Ghannouchi, chef d'Ennahda, la principale organisation islamiste tunisienne.

La troisième préoccupation, et la plus importante, concerne l'effet de domino qui pourrait se produire sur d'autres pays arabophones. Ce coup d'État rapide, apparemment facile et où le sang a relativement peu coulé, pourrait inspirer les islamistes du monde entier pour balayer leurs propres tyrans. C'est le cas des quatre pays du littoral nord-africain – le Maroc, l'Algérie, la Libyeet l'Égypte – tout comme la Syrie, la Jordanie et le Yémen en Orient. L'Arabie Saoudite, du fait que Ben Ali s'y est réfugié, est également concernée. Quant au Pakistan, il pourrait devenir un autre candidat sur la liste. Contrairement à la révolution iranienne de 1978-1979, qui a nécessité un leader charismatique, des millions de gens dans la rue et une année entière d'efforts, les événements en Tunisie se sont succédé rapidement et d'une façon plus commune et banale.

La parole attribuée à Franklin D. Roosevelt au sujet d'un dictateur d'Amérique latine, « c'est un salaud mais c'est notre salaud », s'applique à Ben Ali et à de nombreux autres hommes forts du monde arabe, ce qui laisse la politique du gouvernement américain dans une confusion apparente. La déclaration ambiguë faite après coup par Barack Obama qui « applaudit le courage et la dignité du peuple tunisien » peut aisément se lire aussi bien comme un avertissement adressé à d'autres salauds du même genre que comme une reconnaissance du type « mieux vaut tard que jamais » d'une réalité difficile sur le terrain.

Alors que Washington examine les différentes options, je prie instamment le gouvernement d'adopter deux attitudes politiques. La première est de renouveler les efforts en faveur de la démocratisation entrepris par George W. Bush en 2003, mais en faisant preuve cette fois, comme il se doit, de prudence, d'intelligence et de modestie, et en reconnaissant que leur réalisation boiteuse a imprudemment facilité la montée en puissance des islamistes. La seconde préoccupation est de se focaliser sur l'islamisme qu'il faut considérer comme le plus grand ennemi du monde civilisé et de soutenir nos alliés, y compris ceux de Tunisie, dans leur lutte contre cette plaie.

Daniel Pipes.
The Washington Times
18 janvier 2011
Version originale anglaise: Turmoil in Tunisia
Adaptation française: Johan Bourlard

L'article original peut être consulté sur le blog de Daniel Pipes

 

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