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Publié par Dreuz Info le 13 février 2011

"L'Egypte est un don du Nil ". C'est ce que j'ai appris au Lycée d'Héliopolis quand j'étais gamin. Mais à cette époque, il n'y avait que quinze millions d'âmes à nourrir, grâce aux eaux du fleuve. Aujourd'hui, comment le même Nil peut-il nourrir plus de quatre vingt millions d'habitants ? L'Egypte est obligée d'importer sa nourriture dont le prix a fait un bond gigantesque ces dernières années. Malgré les subventions, le citoyen égyptien n'arrive pas à joindre les deux bouts et a souvent faim. La croissance économique ne parvient pas à juguler la croissance démographique et à créer des emplois. Celui qui a la chance d'en trouver un a peur de le perdre et de sombrer dans la misère où sont nés ses parents.

Le citoyen dans la misère est pris en charge par des organisations caritatives religieuses financées par l'Arabie saoudite. Ce pays finance les retraites des médecins, des avocats, des journalistes et des ingénieurs. L'économie égyptienne est renflouée par des apports américains de l'ordre de deux milliards de dollars /an qui ont servi dans le passé à acheter surtout des armes. Les Etats-Unis et l'Arabie sont les deux plus grands donateurs de l'Egypte.

Pour faire face à une situation socio-économique qui se détériorait, Nasser a fait appel à la fierté nationale, aux conflits armés hégémoniques et à la démagogie, qui ont ruiné encore plus le pays. Sadat a enterré la hache de guerre, a fait la paix avec Israël, et il s'est allié à l'Occident. Sur les traces de Sadat, assassiné par les Frères Musulmans, Moubarak a amorcé la modernisation de son pays, en s'appuyant sur une oligarchie, souvent militaire, qui n'a pas su redistribuer les richesses créées. Le pays s'est enrichi grâce au tourisme, au gaz, à l'intensification du trafic à travers le canal de Suez, et aux activités subsidiaires qui ont été générées. La classe moyenne, qui existait à l'époque royale et qui a été annihilée à l'époque de Nasser, a réussi à émerger de nouveau durant ces deux ou trois dernières générations, mais elle est fragile et frileuse.

Cette classe moyenne, docile et enjouée, qui a accepté, pendant soixante ans, un régime autocratique et le joug du quadrillage policier des "moukhabarat" (renseignement) et du parti politique unique, n'a pas accepté, en plus, de s'appauvrir avec la crise économique, alors que la classe dirigeante corrompue continuait de se remplir les poches. C'est elle qui a libéré l'Egypte "place de la Libération".

De nombreux autres facteurs ont contribué au succès : un dirigeant vieillissant et malade, au bout du rouleau, l'explosion des communications par internet et par mobile, les interférences extérieures (le président Obama, l'Europe et l'Iran), le travail de sape des Frères Musulmans. De plus, Moubarak n'a pas su, ou voulu, protéger les minorités comme les Coptes chrétiens, et s'était mis à dos les juges. Or la justice est une valeur essentielle pour les Egyptiens, et l'absence de justice se trouve au cœur de toutes les protestations.

Le trucage, aux dernières élections législatives de 2010, ou les partis liés aux Frères Musulmans (1) se sont retirés du scrutin, et ou le parti du pouvoir, le PND, a obtenu plus de 98% de voix, a déclenché une colère contenue. L'étincelle est venue d'un pays voisin, ou un jeune chômeur tunisien s'est immolé par le feu, victime d'une injustice, pris à partie par la police de son pays, et provoquant un soulèvement populaire.

Un autre facteur latent pourrait aussi avoir contribué à éveiller les esprits d'une population à moitié analphabète, pour choisir son destin : le référendum au Soudan méridional, qui s'est conclu massivement par l'indépendance d'une région où se situe l'une des nombreuses sources du Nil. Farouk était roi d'Egypte et du Soudan. L'Egyptien de la rue méprise le Noir d'Afrique, le traitant de "barbari" (être étrange et non humain) ou de "a'bd" (esclave). Et voilà que ce Noir, de plus chrétien, peut décider de son sort et choisir son régime.

La junte militaire qui a pris le pouvoir au nom du peuple a devant elle d'énormes défis.

Défi politique : comment arriver à reconstituer un état avec un minimum de démocratie, une "démocratie" adaptée à la société et aux moeurs égyptiennes (2).

Défi socio-économique : alors que le revenu moyen n'est pas très supérieur à 1300 $/hab/an (3), que les ressources sont limitées, et que près d'un tiers de la population est sans emploi, et conditionnée par des sheikh ssalafistes rétrogrades.

Défi sécuritaire : comment assurer la sécurité du pays, alors que des bandes de bédouins occupent le Sinaï et rançonnent les pouvoirs publics, à coup d'attentats et de sabotages (4), alors que 10% des citoyens, les coptes (5), vivent dans la peur d'êtres persécutés, harcelés ou tués, alors que le pays a une police puissante et un Service de Renseignement pléthorique (deux millions de personnes), l'armée la plus nombreuse du Moyen Orient (un million de soldats), la plus équipée (6), avec des officiers de plus en en plus ouverts à l'islamisme (7).

Défi relationnel avec son voisin, Israël : un traité de paix a été signé en 1979 par Anwar al Sadat, et il a été respecté pendant la présidence de Moubarak. Il n'est pas sûr que ce traité soit respecté par les autorités qui émergeront du chaos actuel, surtout si la composante religieuse est forte. (8)

Le monde entier observe avec sympathie les insurgés de la place de la Libération : sauront-ils transformer l'avantage qu'ils ont aujourd'hui, en une partie gagnante, en construisant, avec l'aide de la junte, une patrie libre, stable et prospère ?

Ou bien une fois de plus l'Egypte sombrera dans la nuit d'un Orient voué à la destruction (9).

Albert Soued

Notes

(1) Le groupe des Frères Musulmans a obtenu aux élections de 2005, 20% des sièges au Parlement égyptien, ses candidats se présentant sous diverses étiquettes.

(2) La constitution égyptienne accorde au président un pouvoir sans limite. La constitution est à revoir sérieusement, ainsi que l'équilibre des pouvoirs des organes politiques.

(3) Le revenu moyen du Tunisien est le double.

(4) La situation au Sinaï menace aujourd'hui la sécurité de l'Egypte. La contrebande d'armes, de drogues, de femmes bat son plein.  De plus, des agents du Hamas et du Hezbollah, travaillant pour l'Iran, se sont infiltrés dans la péninsule, et coopèrent avec les groupes d'al Qaeda installés en montagne, et leur fournissent des armes et des explosifs. (voir http://www.jpost.com/Defense/Article.aspx?id=207963 )

(5) Les Coptes, descendants chrétiens des égyptiens de l'Antiquité, subissent la violence de meutes fanatisées par les Frères Musulmans, et sont obligés, de plus en plus, de s'expatrier. Ils représentent aujourd'hui moins de 10% de la population, au lieu des 20/25% après la 2ème guerre mondiale.

(6) En 25 ans, l'Egypte a dépensé 55 milliards de dollars pour ses forces armées, et a reçu 56 milliards sous forme d’aide américaine.

(7) Un ex-officier des renseignements militaires israéliens, Youval Steinitz, a affirmé que "l'accumulation d'armes égyptienne est disproportionnée et alarmante", et, "pendant des d'années d'incitation, Moubarak a préparé psychologiquement son peuple à la guerre contre Israël… l'Egypte cause à Israël plus de dommages diplomatiques, et constitue une menace militaire plus grande que tous les Etats de la région, qui sont pourtant nos ennemis déclarés".

(8) L'Egyptien n'a pas de sympathie particulière à l'égard du citoyen de Judée Samarie, généralement d'origine syrienne ou arabe de la péninsule. Le citoyen de Gaza est soit un bédouin, soit un immigrant d'origine égyptienne, et Gaza avait été rattachée à l'Egypte entre 1949 et 1967. Mais pendant soixante trois ans, le citoyen égyptien a été intoxiqué par l'argument que les Juifs ont spolié des Arabes. D'où une antipathie égyptienne, entretenue par l'état et ses médias, à l'égard des israéliens. Mais l'homme de la rue ne veut pas de guerre avec Israël, mais une simple rupture des relations.

Une question plus sérieuse concerne l'attitude de l'Armée vis-à-vis des Frères Musulmans. Elle serait sans doute plus indulgente à leur égard que Moubarak, du fait de l'infiltration en son sein d'officiers islamistes, ou par simple calcul politique, pour partager le pouvoir avec eux, et asseoir un semblant de légitimité.

(9) Le ministre israélien Binyamin Ben Eliezer (Fouad) a eu un entretien téléphonique avec Hosni Moubarak qui lui aurait dit, la veille de sa démission : "On voit ce qu'est devenue la démocratie que les Etats-Unis ont voulu installer en Iran, à Gaza… C'est cela le destin du Moyen Orient. Les Américains ne savent pas de quoi ils parlent, quant ils parlent de démocratie ici ; comme résultat ils auront l'extrémisme et l'Islam radical. L'avalanche ne s'arrêtera pas à l'Egypte, elle emportera tous les pays du Moyen Orient et du Golfe…. Aucun ne sera épargné. L'Amérique a encouragé une ère de troubles, de changements dramatiques et de soulèvements".

L'article original peut être consulté sur le site http://www.nuitdorient.com/

 

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