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Publié par Michel Gurfinkiel le 11 mars 2011

A Benghazi, capitale de la Cyrénaïque, les insurgés arborent
le drapeau du roi Idris Ier el-Senoussi.

Les Libyens ne se révoltent pas pour la liberté ou la démocratie : mais pour leur tribu et leur confrérie religieuse.

Mouammar al-Qadhafi a régné quarante-deux ans sur la Libye. Quand il était arrivé au pouvoir, le pays comptait moins de 2 millions d’habitants. Il en compterait aujourd’hui 6,5 millions, dont au moins 1 million d’étrangers : ressortissants d’autres pays arabes, mais aussi Occidentaux, Asiatiques et originaires de l’Afrique subsahélienne.  60 % des Libyens de souche sont donc nés et ont grandi sous le régime qadhafiste. 80 % des infrastructures ont également été mises en place pendant cette période.

 

La Libye se compose d’une mince bande côtière, le long de la Méditerranée, où se concentrent 90 % de la population, et d’un désert immense, grand comme trois fois la France. Historiquement, elle se divise en trois régions distinctes : la Cyrénaïque, à l’est, tournée vers l’Egypte et le Levant ; la Tripolitaine, à l’ouest, tournée vers le Maghreb et l’Europe ; et le Fezzan, au sud, qui regarde vers le Sahel et l’Afrique noire. Le substrat de la population est berbère, avec des apports puniques, grecs, romains et enfin arabes dans la zone côtière. Au Ier siècle de l’ère chrétienne, la Cyrénaïque comptait également une très forte population juive ou judaïsante : celle-ci s’est révoltée deux fois contre l’Empire romain, en 73 après la destruction du Second Temple, et  en 115, dix-sept ans avant Bar-Kokhba. L’échec de la seconde rébellion, en 117, a conduit à l’extermination totale du judaïsme local et par voie de conséquence à la désertification de la région. Une communauté juive moderne s’est reconstituée après la conquête arabe. Elle a été relativement bien traitée par les Italiens, qui ont colonisé la Libye de 1911 à 1943, même après l’instauration du régime fasciste. Puis chassée par les musulmans, avec une brutalité extrême, à partir de 1945.

La société libyenne est dominée par les tribus, d’une part, et les confréries religieuses d’autre part : ces dernières s’appuyant le plus souvent sur les structures tribales. La confrérie la plus puissante, la Senussiyah, est implantée en Cyrénaïque. Ses adeptes – les senoussis – prêchent le retour à l’islam des origines : avec toutefois plus de modération que les wahhabites d’Arabie ou les Frères musulmans d’Egypte. C’est un chef senoussi, Mohamed al-Mahdi, qui a jeté les bases d’un Etat libyen moderne à la fin du XIXe siècle, en entrant en dissidence contre les Ottomans, suzerains du pays depuis le XVIe siècle. Son neveu Idris a dirigé la résistance contre les Italiens. Proclamé émir de Cyrénaïque puis de Tripolitaine en 1949, ce dernier devient en 1951 le roi d’une Libye fédérale, transformée en Etat unitaire en 1963. Il mène une politique conservatrice mais pro-occidentale, et se tient à l’écart des conflits israélo-arabes.

Mouammar al-Qadhafi est né à Sourt, sur la côte méditerranéenne, à la frontière de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque. Mais sa tribu, les Qadhaafa, des nomades berbères arabisés, est surtout implantée du sud de la Tripolitaine, autour de l’oasis de Hun. Et le régime qu’il instaure en 1969, à la suite d’un coup d’Etat militaire, constitue à bien des égards une révolte des non-senoussis contre les senoussis, et des Tripolitains contre les Cyrénéens. Latente pendant les premières années du règne, cette orientation se précise à partir de 1978, quand Qadhafi, abandonnant le modèle nassérien qu’il avait d’abord suivi, met en place un « Etat des masses populaires » – la Jamahiryya – calqué sur les régimes communistes russe et chinois. Dans le cadre de cette  « révolution dans la révolution », ses partisans « libèrent les mosquées », vandalisent des lieux saints, persécutent les chefs religieux, à commencer par ceux qui se réclament du senoussisme, confisquent les biens des fondations pieuses et imposent une forme « progressiste » de l’islam.

A travers la crise actuelle, les vaincus de 1969 et les exclus de 1978 prennent leur revanche. Ce n’est pas un hasard si la Cyrénaïque a été la première région à rejeter le régime qadhafiste et si les rebelles, dans l’ensemble du pays, arborent le drapeau tricolore rouge-noir-vert du roi Idris. En fait, Qadhafi avait pris conscience depuis une quinzaine d’années d’un retour de l’intégrisme et, chose plus inquiétante pour lui, d’une progression du salafisme et de mouvements tels qu’Al-Qaida. Il avait tenté de neutraliser cette évolution en se réconciliant avec les senoussis. Ou encore, sur le conseil de son fils Saïf al-Islam al-Qadhafi, en se rapprochant des Occidentaux : tant Américains qu’Européens. Mais ces ouvertures étaient trop tardives, et trop limitées, pour convaincre et réussir.

La chute du régime pourrait mener à une désintégration de la Libye en tant qu’Etat, à une restauration senoussie (pas nécessairement sous la forme de la monarchie) ou à l’instauration d’un régime proche d’Al-Qaida. Quelle que soit leur issue, les événements en cours auront jeté un éclairage saisissant sur la fragilité de la plupart des pays musulmans.

© Michel Gurfinkiel, 2011

L'article original peut être consulté sur le blog de Michel Gurfinkiel

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