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Publié par Guy Millière le 12 juillet 2011

Je suis de retour en France. Très provisoirement. Je dois le dire : je me sens désormais aussi à l’aise en France que dans une paire de chaussures trop petites. J’aimerais qu’il en soit autrement. J’aimerais aimer encore la France. C’est, je crois, parce que j’aime mon pays, que je ne supporte pas ce qu’il devient. C’est aussi et surtout parce que j’ai faite mienne la formule de Benjamin Franklin au dix-huitième siècle : « là où existe la liberté se trouve mon pays ».

Je ne veux, fondamentalement, pas d’autre pays que la liberté où qu’elle soit sur terre. Si la liberté existe dans une contrée, je peux y  vivre. Si la liberté n’existe pas en une contrée, je me battrai pour la faire exister. Si la bataille semble perdue, je ne m’acharnerai pas. J’en viens lentement à la conclusion qu’en France, la bataille est perdue, et je le dis comme un constat, avec tristesse, mais sans colère ni amertume.  
 
Il n’existe plus en France, sinon à titre résiduel, je l’ai écrit de nombreuses fois, de courant d’idées incarnant le libéralisme classique ou le conservatisme au sens que ce mot peut avoir encore aux Etats-Unis. Il n’existe dès lors pas de courant politique incarnant ces idées, et on pourrait ajouter quinze candidats à ceux qui sont déjà déclarés pour la prochaine élection présidentielle française que cela n’y changerait rien. 
 
Hélas.  
 
Il n’existe plus qu’une liberté de parole filtrée, biaisée, étouffée, et sur divers sujets cruciaux, Israël, la situation au Proche-Orient ou en Libye, la société américaine, la falsification a remplacé l’information. Des sites tels que Drzz oeuvrent à dire ce qui ne l’est plus ailleurs, mais ils n’ont, pour l’heure, pas la force et l’influence des grands sites d’information américains. 
 
Il n’existe plus de liberté dans le secteur de l’édition. Des gens m’ont dit récemment qu’il n’existait plus en France de penseurs de la stature de Raymond Aron ou Jean-François Revel. Je leur ai répondu que ce n’était pas exact, qu’au temps de Raymond Aron et de Jean-François Revel, l’étau ne s’était pas pleinement refermé, et qu’aujourd’hui des livres d’une immense qualité passent à la trappe, des auteurs essentiels sont condamnés au silence et à la marginalité, et une culture entière se trouve assassinée.
 
Je sais de quoi je parle : non seulement j’ai discuté de tout cela avec Jean-François Revel lui-même à la fin de sa vie, mais je sais pourquoi j’ai dû renoncer à écrire des livres qui me tenaient à cœur, et qui exposaient l’essentiel de ma pensée.
  
J’ai écrit, en anglais, un livre que j’ai appelé Dissident, car c’est ainsi que je vois ma position en France aujourd’hui. Je m’occupe présentement de le faire publier dans les meilleures conditions. La langue de mon enfance, celle dont je maîtrise chaque recoin est le français : devoir m’éloigner du français est pour moi un déchirement, mais j’ai le sentiment de ne pas avoir le choix.  
 
J’écrirai encore des articles en français. Je le ferai tant qu’il restera des gens pour les lire. Je le ferai tant qu’il restera des gens pour me dire que ce que je fais n’est pas vain. Je ne suis pas du tout certain d’écrire d’autres livres en langue française.  
 
Je ne suis pas du tout certain de rester encore très longtemps en France. Quand le moment sera venu, je ne partirai pas avec joie, je considèrerai que ce n’est pas moi qui quitterai la France, mais la France qui, en devenant étrangère à ce qu’elle fut, et en s’étant laissé tuer,  m’aura quitté.  
 
Dans les jours qui viennent, je reviendrai sur le dossier Strauss-Kahn, sur la flottille qui prend l’eau, sur l’euro qui se délite, sur les tribulations du résident provisoire de la Maison Blanche, sur l’Amérique que j’aime, sur Israël, sur l’état de la France. Pour l’heure, j’ai besoin de me remettre du choc que provoque en moi chaque retour vers la France. Je parlais de chaussures trop petites. Il m’arrive aussi de penser aux murs d’une prison.  
 
Dès l’aéroport, le béton armé qui délimite étroitement les files, le grillage qui empêche de franchir le béton me donnent d’étranges sensations. Sur le parking où je l’avais laissée, ma voiture a un rétroviseur cassé : cela pourrait être pire. Le sigle Mercedes a été arraché à l’avant et à l’arrière : c’est sans doute normal, je devrais rouler dans une épave rouillée ou utiliser les transports collectifs si politiquement corrects.
 
Je vais essayer de me sentir heureux : au moins, j’ai retrouvé ma voiture. Et si mon domicile a été cambriolé, je me consolerai en me disant qu’au moins, il n’a pas été incendié.
 
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© Guy Millière pour Dreuz.info
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