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Publié par Shmuel Trigano le 8 novembre 2011
Que peuvent faire les Juifs de France ? Ils font face à une conjonction difficile.
 
D’un côté : une opinion publique – ou « médiatique » – globalement hostile à Israël et sans aucune empathie – c’est le moins qu’on puisse dire – pour la communauté juive. D’un autre côté : une politique gouvernementale qui a, aujourd’hui, clairement pris parti pour la cause palestinienne. Les déclarations successives de Juppé et Sarkozy sur le caractère national juif de l’Etat d’Israël, sur l’échange « équilibré » de Shalit contre plus de 1000 terroristes palestiniens, et, enfin, le vote français pour l’admission de la Palestine à l’UNESCO ne laissent plus de doute.  
 
Mais le doute lui même était une façon, pour les Juifs de France, de se tromper eux-mêmes dans leurs attentes. Car, objectivement, malgré ses déclarations d’amitié, la présidence Sarkozy fut toujours hostile à Israël sur le plan international. Peu ont voulu remarquer les abstentions systématiques de la France dans les arènes internationales régulièrement hostiles à Israël. Les Juifs de France, institutionnels comme para-institutionnels n’ont pas voulu reconnaître la réalité ni murmuré face à cet état de faits. Les cérémonies et les discours de circonstance qui les flattaient leur ont suffi. 
 
Ils avaient mis, en effet, un grand espoir en Sarkozy. Sa nomination au ministère de l’intérieur, en 2002, avait représenté un tournant dans la simple reconnaissance de l’existence d’un antisémitisme en France. Depuis 2001, ce fait d’évidence avait été effectivement l’objet d’un tabou, orchestré par le gouvernement Jospin et mis en oeuvre par les médias, ce qui fut à l’origine du syndrome d’hostilité envers les Juifs qui s’est depuis approfondi. 
 
Je rappelle que pendant plus d’un an les institutions juives sur la demande du gouvernement ont gardé le silence sur les 450 agressions dont les Juifs étaient les victimes. Si j’ai créé l’Observatoire du monde juif, en 2001, ce fut avant tout pour rendre publique cette liste, que les institutions juives tenaient à jour, et la communiquer à l’élite politique.
 
Aujourd’hui le vote de la France à l’UNESCO est d’autant plus grave qu’il va accentuer la guerre culturelle et symbolique du monde arabo-musulman non plus seulement contre Israël mais contre le peuple juif et le judaïsme. C’est en effet le triomphe du révisionnisme historique envers l’histoire et la religion juives (lieux saints et historiques d’Eretz Israel, à commencer par Jérusalem) qui se voit mondialement consacré.
 
Que peuvent faire les Juifs ? Il n’y a en France aucune alternative politique à cette impasse. La Gauche, empêtrée dans ses mythes, leur est hostile sur le plan d’Israël. Elle a clairement épousé la cause palestinienne. Sur le plan de la lutte contre le racisme anti-juif, elle a clairement adopté une pseudo-neutralité : c’est elle qui a forgé, en effet, la notion de « tensions inter-communautaires », en refusant de qualifier réellement les actes antisémites pour ce qu’ils étaient, et donc répréhensibles. Les extrêmes ne sont pas plus favorables : à gauche, c’est un discours de facto anarchiste contre les « riches » qui l’emporte. A droite, le FN est profondément anti-israélien et son nationalisme pseudo-républicain met les Juifs et les immigrés dans le même sac.  
 
Les Juifs se retrouvent ainsi enserrés dans l’étau d’une impasse, confrontés à des choix impossibles.
 
Choisiront-ils un Sarkozy qui a lutté – mais luttera-t-il demain ? – contre l’antisémitisme aux dépens de la justice envers Israël ? Cette alternative est de toutes façons fausse car les deux sont liés. L’antisémitisme aujourd’hui se nomme antisionisme. Ils se condamneraient alors à dépendre d’une politique qui leur est de facto hostile quant à leurs croyances les plus profondes, bien que cachée dans la proclamation d’une amitié ambivalente. Situation propice au développement d’une conscience tragique du monde. Comme dans la tragédie grecque où les héros crient contre un destin qui continue inexorablement sa course… 
 
La fuite et l’esquive
 
Que peut-il se passer pour faire face à une telle impasse si ce n’est la fuite ou l’esquive ? Elle peut prendre plusieurs formes : le départ dans les actes ou dans la tête et les symboles.  
 
Le départ tout court, dans les actes, c’est bien sûr l’émigration, une démarche que l’élection de Sarkozy avait suspendue pour beaucoup, alors sous le coup du traumatisme de l’abandon des Juifs par les pouvoirs publics de 2001 à 2002. Remarquons qu’elle a néanmoins concerné quelques milliers de personnes. 
 
Il y a, au vu de la réalité, trois voies possibles pour le départ « dans la tête », qui consiste à partir tout en restant sur place. 
 
Par ordre de gradation allant vers plus de continuité juive, il y a d’abord, l’assimilation – degré zéro – qui représente une façon de fuir la difficulté qu’il y a à être juif dans un environnement non empathique, en se confondant avec l’environnement. 
 
Puis nous avons la sécession, une façon de se dissocier du reste des Juifs en intégrant la « critique » du monde extérieur envers eux – et donc soi-même – pour la retourner contre d’autres Juifs, en se démarquant d’eux.
 
Deux modalités sont possibles: adopter la posture de l’accusateur en menant le procès contre Israël et d’autres Juifs («accusés de tous les « ismes » possibles) et celle du coupable qui ne cesse d’accuser les Juifs – de s’accuser lui même, donc – d’une sorte de péché originel pour lequel il fait pénitence en tentant de se justifier auprès de l’opinion dont ils quémande la reconnaissance quoique pour lui, et lui seul, aux dépens d’autres Juifs, bien sûr. En cela il y a aussi là « sécession ». 
 
Enfin, il y a la démission, paradoxalement la seule voie « positive » dans l’impasse actuelle. 
 
Cette typologie des postures juives face à l’impasse vise en effet à évaluer la force de continuité de la stratégie existentielle adoptée. Le critère d’évaluation concerne le sens. Vivre en Juif, ce n’est pas seulement survivre, « faire son trou » comme un cloporte, mais vivre une vie pleine de sens, en accord avec les valeurs fondamentales du judaïsme et du peuple juif et en adéquation correcte avec l’environnement.
  
La démission donne un sens positif minimaliste (alors que la sécession donne un sens négatif – minimaliste pour les « accusateurs » et maximaliste pour les « coupables »). Sur cette échelle, l’émigration constitue une quête de sens radicale et revêt donc un sens positif maximaliste. 
 
La démission connaît trois modalités. 
 
La conversion à l’ultra-orthodoxie est la plus évidente et la plus structurée. Elle pousse le Juif à se désinvestir de la Cité et des affaires du monde et à se recentrer sur l’éternité et la sacralité, l’étude. Entrer en ultra-orthodoxie, c’est aussi sortir de la communauté juive. Sa progression actuelle, souvent parmi des milieux aisés (affaires et professions libérales) inattendus, témoigne de ce qu’ils y trouvent une rationalisation de l’impasse ressentie (l’écart entre leur bonne fortune et le défaut de sens).  
 
A l’autre bout, nous avons le néo-israélitisme, en progrès aussi, qui rabote tous les aspects trop saillants de la condition juive sans pour autant renoncer à la « communauté », pour rejoindre dans un suprême effort le consensus propre à l’environnement : moralisme et discours « politiquement correct » sont ses caractéristiques.
 
Il existe une autre version, victimaire, de cette voie, plus éloignée de la « communauté » car elle fonde la légitimité de la condition juive, assumée donc d’une façon quelconque, dans le martyrologe juif. C’est parce qu’ils ont été des victimes que les Juifs justifient le « droit » d’exister comme une collectivité, essentiellement celle du malheur et dont le mal infligé par d’autres est la raison. « Excusez-nous d’exister mais c’est à cause de vous qui en êtes coupables ! » disent-ils. Aucune assomption positive de l’existence juive ici. 
 
Enfin, la dernière modalité définit le développement d’une conscience eschatologique, d’attente de fin du monde, imposant une sorte de mise en suspens de la situation présente au bord d’un abîme pressenti mais mystifié en vision apocalyptique. Cette angoisse permet de sauvegarder un « quant à soi » dans l’impasse. 
 
Pourquoi ces voies de « continuité » sont-elles autant de voies de démission ? L’histoire contemporaine a démontré qu’une stratégie existentielle qui renonce à prendre en charge le destin des Juifs comme peuple met en danger la survie de ces derniers. Or, c’est dans cette arène qu’est lancé le défi de l’antisionisme contemporain. Et c’est là où il y a démission. 
 
© Shmuel Trigano
* Sur la base d’une chronique sur Radio J, le vendredi 4 novembre 2011.
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