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Publié par Guy Millière le 25 novembre 2011
Quand l’euro a été créé, j’ai publié plusieurs articles expliquant pourquoi la décision qui venait d’être prise ne pouvait qu’avoir des résultats tragiques et conduire à un cataclysme. Nous sommes présentement dans le cataclysme. Je pensais qu’il faudrait dix ans pour que celui-ci survienne. Le calendrier est respecté.
 
Je l’ai déjà écrit de nombreuses fois, tout comme de nombreux économistes compétents, l’euro est une monnaie qui a été imposée à un ensemble de pays qui n’avaient ni la même structure économique, ni les mêmes gains de productivité, ni les mêmes systèmes sociaux, ni la même histoire, ni la même culture. A moins d’imaginer que ces différences puissent s’effacer par enchantement, des dysfonctionnements ne pouvaient que finir par apparaître et s’accroître. 
 
Les dysfonctionnements sont là. Les économies grecque, portugaise, espagnole, italienne, irlandaise, française n’ont pu suivi le rythme de l’économie allemande et ont subi des handicaps croissants de compétitivité qui auraient pu se régler par des dévaluations successives : la dévaluation ne pouvant jouer son rôle de variable d’ajustement, il est resté le chômage, et l’endettement. Les taux d’intérêts valides pour l’Allemagne ne l’étant pas pour des pays où des tendances inflationnistes se manifestaient, il en a résulté des mésinvestissements vecteurs de bulles spéculatives, qui ont touché spécialement l’Irlande et l’Espagne. 
 
L’Allemagne et les pays nordiques peuvent apparaître comme les principaux bénéficiaires si on porte un regard hâtif sur la situation, mais ils ne le sont pas : l’Allemagne en particulier n’a d’autre choix que de verser de l’argent pour combler les déficits des pays les plus sinistrés sans que ce versement vienne remédier en quoi que ce soit au sinistre, et si elle cesse de verser (ce que le peuple allemand souhaiterait), elle sera confronté au dépôt de bilan des pays concernés qui dès lors n’achèteront plus de produits allemands, et laisseront, dans les bilans des banques, des trous béants. 
 
Le fonds conçu pour éviter les trous béants et le dépôt de bilan des pays concernés est très insuffisant et ressemble à un montage digne de Bernard Madoff : outre l’Allemagne, des pays déjà très endettés et au bord du gouffre empruntent pour prêter de l’argent à des pays plus proches encore du gouffre, et, ce faisant, s’endettent davantage, et se rapprochent eux-mêmes davantage du gouffre. 
 
Les solutions envisagées ne sont pas dignes du nom de solutions : faire racheter la dette des pays les plus sinistrés par la Banque Centrale Européenne serait l’enclenchement d’un processus inflationniste dont on ne verrait pas la limite et ne serait qu’un expédient, créer des bons du trésor européens aux fins de mutualiser les dettes n’arrêterait pas l’endettement et ne remédierait en rien à la situation, ne faisant que différer l’explosion finale.
 
Créer un gouvernement unique européen confié à la technostructure et placé sous direction allemande serait appliquer ce qui était initialement prévu lors de la création de l’euro, et qui avait été refusé par nombre de pays, peu désireux de passer complètement sous la tutelle de Bruxelles sans avoir encore voix au chapitre, et ce serait appliquer ce qui avait été initialement prévu dans un contexte où, oui, les dysfonctionnements sont là.
 
Par une forme de diktat, le Premier ministre grec a été remplacé par un homme issu de la technostructure, le Premier ministre italien aussi. Ce que la technostructure peut promettre aux peuples des pays les plus sinistrés est de la souffrance et de la récession, puis encore de la souffrance et de la récession, sans la moindre issue, sinon des émeutes ou des dépressions nerveuses collectives. 
 
Les membres de la technostructure européenne cherchent à l’extérieur de l’Europe qui pourrait les aider et semblent prêts à se vendre : la Chine sera-t-elle acheteuse ? les capitaux des pétromonarchies seront-il intéressés ? Chine et pétromonarchies poseront, en ce cas, leurs conditions, et il n’est pas sûr qu’ils soient prêts à acheter un véhicule porteur de vices cachés et non cachés. Le fait que l’Allemagne elle-même n’ait guère trouvé preneur ces derniers jours pour des titres de sa propre dette est très significatif de la défiance qui monte. 
 
L’administration Obama tempête contre l’Europe disant, à juste titre, que son effondrement aurait des effets sur les cinq continents, et c’est exact, mais l’administration Obama est très mal placée pour donner des conseils en matière financière, vu ce qu’elle a fait aux Etats-Unis depuis janvier 2009. 
 
Les politiciens européens et les adeptes de l’analphabétisme économique clament de tout côté que ce qui se passe est la faute des marchés financiers et que la spéculation ne l’emportera pas, oubliant que les financiers font des calculs rationnels, tout comme les spéculateurs, et que l’irrationalité est chez les politiciens européens qui se comportent chaque jour davantage comme des escrocs en fin de parcours. 
 
Comment cela finira-t-il ? Je ne peux le dire précisément. Je dirai tout juste que cela se finira mal, très mal. 
 
La construction européenne, avant même la mise en place de l’euro, était porteuse d’un problème essentiel : elle était un projet absolutiste, au sens où on a parlé de monarchie absolue dans le passé européen. Elle était un projet constructiviste : une prétention de faire table rase du passé et de remodeler des sociétés depuis des idées abstraites présentes dans la tête d’une élite autoproclamée et se décrétant elle-même éclairée. Elle a reposé sur une défiance vis-à-vis des règles de l’économie de marché, et sur une volonté de leur substituer du dirigisme, ce qui, comme l’a expliqué Friedrich Hayek dans le livre qui porte ce nom est une « présomption fatale ». 
 
Elle a reposé sur une défiance vis-à-vis de la démocratie et a substitué à la règle du droit naturel et à la souveraineté du peuple dans le cadre de la règle du droit naturel une toute puissance graduellement accordée à une nomenklatura. 
 
Elle a prétendu faire table rase du passé, réécrire l’histoire, reformuler les êtres humains pour en faire de bons « citoyens européens ». Comme tout ceux qui entendent reformuler les êtres humains, elle a créé des circuits de dépendance qui ont fini par coûter de plus en plus cher. Ceux-ci ont pris la forme d’Etats providence prenant en charge un nombre croissant d’êtres humains et les enfermant dans la passivité. Pour payer cette passivité, les circuits de dépendance ont fait des ponctions croissantes sur les plus actifs, les plus dynamiques et les plus créatifs jusqu’à les décourager et à les pousser à partir. Les ponctions ne suffisant plus, les Etats providence se sont endettés, d’où les « dettes souveraines » actuelles. 
 
Les « bons citoyens » européens formés ne comprennent plus rien aux principes élémentaires de l’économie. Ou tout au moins ceux qui ont compris et comprennent encore sont partis ou partent. 
 
Ceux qui restent attendent tout du gouvernement, comme des drogués attendent la dose promise par le dealer. Les têtes s’en vont. Il reste toujours davantage des jambes paralysées et des bras utilisés pour demander le chèque de fin de mois. 
Cela s’accompagne d’une dénatalité et d’un vieillissement accélérés. Cela s’accompagne d’un changement de population dans lequel l’islam vient jouer un rôle croissant. 
 
J’aimerais croire en une happy end. Je n’y parviens pas, très simplement parce que je ne me situe pas sur le terrain de la croyance et parce que je n’ai plus l’âge de lire des contes de fée. 
 
Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une civilisation s’effondre et agonise. 
 
Face à l’effondrement et à l’agonie d’une civilisation, on peut s’aveugler, on peut aussi garder les yeux ouverts et vivre ce qui survient en toute lucidité. J’ai choisi de garder les yeux ouverts. 
 
Vladimir Boukovsky, voici quelques années, a publié un livre comparant l’Union Européenne et l’Union Soviétique (L'Union européenne, une nouvelle URSS ? ). Les points communs sont, de fait, nombreux. J’ai parlé plus haut de nomenklatura. J’ai parlé de remodelage des sociétés depuis des idées abstraites présentes dans la tête d’une élite autoproclamée. J’ai parlé de toute puissance graduellement accordée à la nomenklatura. 
 
Les différences sont que l’Union Soviétique a fait le choix de la force militaire et l’Europe celui de la faiblesse, que la reformulation des êtres humains a pris en Europe des contours plus doux et parfois plus imperceptibles. 
 
Les différences sont que l’Union Soviétique s’est située clairement à l’extérieur de l’économie de marché, a opté pour la règle du parti unique, s’est dotée d’une monnaie non convertible, a pratiqué la censure de manière tranchée, et a interdit à ses sujets de sortir des frontières. 
 
L’Union Européenne a détraqué l’économie de marché de l’intérieur, et a opté pour un éventail de pensée unique recouvrant plusieurs partis politiques de toute façon impuissants, puisque c’est la nomenklatura qui gouverne. Elle s’est dotée d’une monnaie convertible qui ressemble à une bombe à retardement posée sur les marchés financiers, pratique une censure bien présente mais qui ne dit pas son nom, et laisse ceux qui le veulent ou le peuvent quitter ses frontières. 
 
La différence est celle qui sépare le totalitarisme dur du totalitarisme doux. L’Union Soviétique, c’était le 1984 de George Orwell. L’Union Européenne, c’est un mixte de 1984 et du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Est-on plus heureux dans un mixte de 1984 et du Meilleur des mondes ? Je ne pense pas, ou alors très temporairement. Malgré les prescriptions massives d’anxiolytiques, la pauvreté monte en Europe, et l’espoir est en berne. A juste titre.
 
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