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Publié par Guy Millière le 8 décembre 2011
La sœur d’une de mes plus proches amies américaines est morte. Il y a plusieurs mois déjà. C’est un fait qui me touche profondément. 
 
Je cherchais à trouver les mots pour en parler. L’assassinat récent de la jeune Agnès m’en donne l’occasion. L’une et l’autre affaires concernent le système de justice français et ses dysfonctionnements mortifères.
 
Il est de bon ton en France de mettre en question la justice américaine, je le sais. Mais la présomption d’innocence existe aux Etats-Unis, où nul ne peut être incriminé sans preuves claires et concordantes. Lors d’un procès, le jury doit se prononcer à l’unanimité, « au delà de tout doute raisonnable », et prendre ses décisions seul, sans la présence d’un juge pour orienter les débats. 
 
Quand des preuves claires et concordantes n’existent pas, la personne incriminée est relâchée. 
 
Quand des preuves claires et concordantes existent, par contre, la personne incriminée est condamnée et incarcérée pour une peine proportionnelle au crime commis. 
 
En France, la présomption d’innocence n’existe pas ou seulement dans les mots. On peut être incriminé sans preuves claires et concordantes, sur l’ « intime conviction » d’un juge. Lors d’un procès, un jury peut se prononcer à la majorité, sans unanimité, sous l’influence d’un juge.
 
On peut incarcérer longuement, puis condamner des gens quasiment sans preuves. 
 
On peut relâcher des gens que tout accable et les remettre assez vite, parfois très vite, en liberté, sans que la peine soit jamais proportionnelle au crime commis.
 
Quand une affaire comme celle d’Outreau éclate, quand un assassinat tel celui d’Agnès a lieu, on parle de réforme de la justice française, puis on oublie. 
 
On oublie, en particulier, que dans ces conditions, des innocents croupissent et meurent en prison tandis que des coupables qui auraient mérité la perpétuité réelle, voire la peine capitale, sont en liberté, récidivent, et parfois tuent. 
 
La sœur d’une de mes plus proches amies américaines est morte, disais-je. Il y a plusieurs mois déjà. Elle s’est suicidée. Dans une prison française. Tout indique qu’elle était innocente. Et c’est là que se situe tout le problème et toute l’horreur de la situation. 
 
Mon amie américaine est née en France, y a vécu des années douloureuses, puis a quitté ce pays, il y a longtemps. Sa sœur l’a rejointe. 
 
Sa sœur, qui s’appelait Fabienne, a décidé un jour de rentrer en France, sans savoir que son trajet serait sans retour. 
 
La sœur de mon amie a vécu quelque temps avec un homme. Un jour, cet homme a été assassiné alors qu’elle était sortie. La police a trouvé « logique » de songer que, puisqu’elle vivait avec cet homme, elle était le principal suspect. N’ayant pas de témoin et pas d’autre suspect disponible, la police a fait passer la soeur de mon amie du statut de suspect à celui de coupable, sans la moindre preuve (mon amie a reçu une lettre de la police lui demandant sans la moindre circonlocution : « d’après vous, qu’est-ce qui a poussé votre sœur à commettre ce meurtre ? »).
 
La sœur de mon amie a été rapidement mise en examen. Un juge l’a écrouée aussitôt. Machinalement. L’instruction a été bâclée et à charge, seulement à charge, le procès aussi. La sœur de mon amie n’a cessé de clamer son innocence. En vain. Elle n’a pas supporté son incarcération. Elle n’a pas supporté de voir une enquête hâtive et bâclée, un juge si froid qu’il semblait être le clone du juge Burgot, des jurés pressés de retourner vaquer à leurs affaires personnelles, et peu concerné par le sort d’une femme qu’ils ne connaissaient pas. 
 
Elle a écrit à sa sœur pour lui indiquer des indices présents dans le dossier, et que la police a laissé de côté : des témoins ont entendu des bruits de dispute pendant l’absence de la sœur de mon amie ; un mégot de cigarette, porteur d’ADN qui n’est pas celui de l’homme assassiné ou celui de la sœur de mon amie, a été retrouvé près du cadavre. L’arme du crime n’a pas été retrouvée. 
 
Les indices étant présents dans le dossier, nul dans le système de la justice n’a jugé bon de rouvrir l’enquête, bien que mon amie ait tout fait pour cela, allant jusqu’à écrire au Ministre de la Justice, qui n’a pas daigné lui répondre. Nul ne s’est demandé pourquoi des indices présents dans le dossier, et à même de disculper la sœur de mon amie, n’ont pas été pris en compte pendant l’enquête et pendant le procès.
 
La sœur de mon amie a, plus tard, écrit à sa sœur, en lui faisant part de son désir d’en finir avec la vie. Mon amie a écrit à la prison. Sans recevoir la moindre réponse. Sans que la moindre précaution soit prise par la prison. Sans qu’on retire à la sœur de mon amie tout ce dont elle avait besoin pour se suicider. Elle n’a pas eu besoin de beaucoup, c’est vrai : un sac plastique qu’elle a enfilé sur sa tête, des morceaux de ficelle, des lacets.
 
Ce suicide me touche profondément, disais-je. 
 
Je cherchais à trouver les mots pour en parler. L’assassinat récent de la jeune Agnès m’en donne l’occasion. 
 
L’une et l’autre affaires concernent le système de justice français et ses dysfonctionnements mortifères. C’est clair et c’est accablant. 
 
En France, la présomption d’innocence n’est qu’une expression sans signification. On peut être incriminé, incarcéré, mis en examen, condamné, sans preuves.
 
On peut même être jugé et condamné sans que des preuves à décharge soient prises en compte. 
 
On peut se tuer en prison en disposant de ce qu’il faut pour cela, dans l’indifférence la plus glaciale. 
 
On relâche, en parallèle, chaque année, des gens que tout accable. 
 
On remet assez vite, parfois très vite, en liberté, des coupables qui auraient mérité la perpétuité réelle, voire la peine capitale.
 
Et ceux-ci, de façon régulière, récidivent, et parfois tuent. 
 
Un violeur pédophile plusieurs fois condamné, voici quelques mois, s’est même fait prescrire du Viagra avant de sortir.
 
L’assassin de la jeune Agnès avait commis une agression sexuelle grave, et avait été remis en liberté presque aussitôt.
 
Des innocents n’ont, parfois, trop souvent, pas cette chance. 
 
La peine de mort existe dans les trois quarts des Etats des Etats-Unis, frappe des assassins condamnés à l’unanimité du jury, « au delà de tout doute raisonnable », et se trouve appliquée après que tous les recours ont été épuisés. En France, la peine de mort n’existe plus officiellement. On condamne néanmoins à mort en France des innocents condamnés hâtivement, et tous ceux victimes d’assassins relâchés, au nom d’on ne sait quelle générosité pervertie. 
 
Dans quel pays sommes-nous ? J’ai parfois peur de donner une réponse à cette question. J’ai surtout honte. Je ressens un dégoût absolu. 
 
Mon amie est devenue américaine. Elle a quitté ce pays, il y a longtemps. Elle n’y rentrait plus, depuis des décennies, sans un profond malaise. Elle a perdu le goût d’y poser le pied, ne serait-ce qu’un seul instant. Je la comprends.
 
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© Guy Millière pour www.Dreuz.info
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