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Publié par Jean-Patrick Grumberg le 20 décembre 2011
« Bernard Lugan, l’un des meilleurs experts Français de l’Afrique » selon Michel Gurfinkiel, était interviewé par Robert Ménard sur I-Télé, et ils ont été tous les deux censurés.
 
Robert Ménard l’interrogeait sur l’Afrique justement, dans son émission "Ménard sans interdit" (tu parles Charles). La dernière fois que j’ai vérifié, Ménard affirmait défendre la liberté d’expression. L’a du être jouasse le nanard.
 
Lors d’une conférence sur la démocratie organisée par l’Ambassade de France en Israël, plusieurs journalistes Français, Marc Semo de Libération, Alain Frachon du Monde et Sylvain Attal de France 24, avaient déclaré en choeur et sans détour qu’il n’est pas question, en France, pour un journaliste, d’espérer disposer de la moindre parcelle de liberté d’expression sur le sujet qui touche à la politique étrangère de la France. « Soit on est aux ordres, soit on change de département », avait expliqué Sylvain Attal, le reporter de France 24. La salle était sous le choc.
 
Robert Ménard, vieux canasson du journalisme, sait parfaitement cela. En interrogeant un vrai spécialiste – bravo à lui, ça change des pseudos experts – sur un sujet aussi sensible que l’Afrique (à ma connaissance, le sujet est encore plus sensible que la politique arabe de la France), il savait qu’il ne passerait pas le barrage de la censure de ses maîtres. Une prochaine fois, et s'il a vraiment les cojones, il devrait inviter Guy Millière, ça informera le public.
 
Ménard a risqué, Ménard s’est brulé. Démocratie limitée dites-vous ? Ne soyons pas imbécile : si Ménard lutte pour la liberté d’expression – c’est qu’il y a du grain à moudre.
 
Je reproduis ici, intégralement, l’interview censuré auquel les spectateurs d’I-télé n’ont pas eu droit. On dit quoi ? : merci Internet.
 
Robert Ménard : Dans votre livre vous écrivez que les Africains ne sont pas des « Européens pauvres à la peau noire » ; selon vous, c’est pourquoi toutes les tentatives de développement ont échoué en Afrique ?
 
Bernard Lugan : Le refus de reconnaître les différences entre les hommes fait que nous avons imposé à l’Afrique des modèles qui ne lui sont pas adaptés. Nous l’avons fait avec arrogance, comme des jardiniers fous voulant greffer des prunes sur un palmier et noyant ensuite le porte-greffe sous les engrais. C’est ainsi que depuis 1960, 1000 milliards de dollars d’aides ont été déversés sur l’Afrique, en vain. De plus, nous avons voulu européaniser les Africains, ce qui est un génocide culturel. De quel droit pouvons-nous en effet ordonner à ces derniers de cesser d’être ce qu’ils sont pour les sommer d’adopter nos impératifs moraux et comportementaux ? L’ethno-différentialiste que je suis refuse cette approche relevant du plus insupportable suprématisme. Contre Léon Blum qui déclarait qu’il était du devoir des « races supérieures » d’imposer la civilisation aux autres races, je dis avec Lyautey qu’il s’agit de pure folie car les Africains ne sont pas inférieurs puisqu’ils sont « autres ».
 
RM : Dans votre livre vous proposez de supprimer l’aide.
 
BL : Oui, car l’aide, en plus d’être inutile, infantilise l’Afrique en lui interdisant de se prendre en main, de se responsabiliser. Dans la décennie 1950-1960, les Africains mangeaient à leur faim et connaissaient la paix tandis que l’Asie subissait de terribles conflits et d’affreuses famines. Un demi siècle plus tard, sans avoir été aidées, la Chine et l’Inde sont devenues des « dragons » parce qu’elles ont décidé de ne compter que sur leurs propres forces, en un mot, de se prendre en charge. Au même moment, le couple sado-masochiste composé de la repentance européenne et de la victimisation africaine a enfanté d’une Afrique immobile attribuant tous ses maux à la colonisation.
 
RM : Vous dénoncez l’ingérence humanitaire que vous définissez comme un hypocrite impérialisme et une forme moderne de la « guerre juste », mais n’était-il pas nécessaire d’intervenir en Libye pour y sauver les populations ?
 
BL : Parlons-en. Nous sommes en principe intervenus pour « sauver » les populations civiles de Benghazi d’un massacre « annoncé ». En réalité, nous avons volé au secours de fondamentalistes islamistes, frères de ceux que nous combattons en Afghanistan. Cherchez la logique ! Violant le mandat de l’ONU et nous immisçant dans une guerre civile qui ne nous concernait pas, nous nous sommes ensuite lancés dans une entreprise de renversement du régime libyen, puis dans une véritable chasse à l’homme contre ses dirigeants. Or, le point de départ de notre intervention reposait sur un montage et nous le savons maintenant. Que pouvaient en effet faire quelques chars rouillés contre des combattants retranchés dans la ville de Benghazi ? On nous a déjà « fait le coup » avec les cadavres de Timisoara en Roumanie, avec les « couveuses » du Koweït ou encore avec les « armes de destruction massive » en Irak. A chaque fois, la presse est tombée dans le panneau, par complicité, par bêtise ou par suivisme.
 
Mais allons plus loin et oublions un moment les incontournables et fumeux « droits de l’homme » pour enfin songer à nos intérêts nationaux et européens, ce qui devrait tout de même être la démarche primordiale de nos gouvernants. Nos intérêts étaient-ils donc menacés en Libye pour que nos dirigeants aient pris la décision d’y intervenir ? Etaient-ils dans le maintien au pouvoir d’un satrape certes peu recommandable mais qui, du moins, contrôlait pour notre plus grand profit 1900 kilomètres de littoral faisant face au ventre mou de l’Europe ? Nos intérêts étaient-ils au contraire dans la déstabilisation de la Libye puis son partage en autant de territoires tribaux livrés aux milices islamistes ? Sans parler des conséquences de notre calamiteux interventionnisme dans toute la zone sahélienne où, désormais, nos intérêts vitaux sont effectivement menacés, notamment au Niger, pays qui fournit l’essentiel de l’uranium sans lequel nos centrales nucléaires ne peuvent fonctionner…
 
RM : Votre conception du monde n’a-t-elle pas une influence sur vos analyses et prises de positions ?
 
BL : J’ai une conception aristocratique de la vie, je dis aristocratique et non élitiste, la différence est de taille, et alors ? Depuis 1972, soit tout de même 40 ans, je parcours toutes les Afriques, et cela du nord au sud et de l’est à l’ouest, ce qui me donne une expérience de terrain unique dans le monde africaniste ; c’est d’ailleurs pourquoi mes analyses ont du poids. Dès le mois de décembre 2010, dans ma revue, l’Afrique Réelle, j’ai annoncé ce qui allait se passer en Egypte trois mois plus tard. De même, dès le début, j’ai expliqué que le « printemps arabe » n’était qu’un mirage, un miroir aux alouettes autour duquel tournaient les butors de la sous-culture journalistique cependant que, méthodiquement et dans l’ombre, les Frères musulmans préparaient la construction du califat supranational qui est leur but ultime.
 
Reproduction autorisée, et même vivement encouragée, avec la mention suivante et le lien ci dessous : 
© Jean-Patrick Grumberg pour www.Dreuz.info
© http://www.bernardlugan.blogspot.com/
 
Décolonisez l'Afrique !* de Bernard Lugan (Ellipses, novembre 2011)
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