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Publié par Michel Gurfinkiel le 28 mars 2012

La France n’est la France qu’en ne se divisant pas.

[Ce texte, publié par Valeurs Actuelles le 22 mars, était sous presse le 20 mars au soir, quand le ministère de l’Intérieur a révélé qu’un seul et même terroriste jihadiste, Mohamed Merah, était impliqué dans les sanglantes affaires de Montauban et de Toulouse.]

« Que l’Eternel accorde Sa protection et Sa bénédiction à nos soldats qui s’engagent partout dans le monde pour défendre la France et ses valeurs… »  C’est la phrase que le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim, et l’Aumônier général israélite des armées, le Grand Rabbin Haïm Korsia, ont ajouté voici quelques mois à la Prière pour la République et le Peuple Français, un texte récité chaque sabbat dans toutes les synagogues.

Coïncidence singulière – ou signe du destin : l’armée française et la communauté juive française sont aujourd’hui frappés simultanément dans la région Midi-Pyrénées. Il y a d’abord eu les assassinats successifs de trois militaires à Toulouse et à Montauban, puis la fusillade à l’école juive Otzar Hatora de Toulouse : quatre morts, dont trois enfants. Le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, « ne pouvait manquer de remarquer les similitudes » entre ces attentats. Les experts de la sécurité intérieure non plus : un tueur bien renseigné sur ses cibles, qui arrive et s’enfuit en scooter, et qui utilise une arme d’un même calibre. Cela suppose une infrastructure, des équipes, un plan. Cela rend peu vraisemblable l’hypothèse d’un déséquilibré isolé, ou de plusieurs déséquilibrés entrainés par quelque mimétisme.

L’enquête ne fait que commencer. Mais on devine déjà la logique du ou des tueurs, et des complices. Qui peut s’acharner à la fois sur les soldats de la République et des enfants juifs ? Il n’y a que deux possibilités. L’ultra-islamisme, qui réduit tout à un jeu binaire : le Bien contre le Mal, le Dar-al-Islam (Monde de l’islam) contre le Dar al-Harb (Monde non-musulman, voué à la guerre et à la destruction). Ou un extrémisme néo-nazi, binaire lui aussi.

La France, selon l’ultra-islamisme, est coupable de combattre les talibans en Afghanistan, c’est à dire de renouer avec les Croisades : périssent donc ses soldats, non seulement sur le champ de bataille, mais aussi en amont, sur le sol français. Les juifs, collectivement coupables d’ « usurper la Palestine musulmane », même quand ils sont enracinés dans d’autres pays depuis des millénaires, et plus encore d’incarner et d’assumer un message religieux « falsifié » – la Bible -, sont non seulement les alliés des nouveaux Croisés, mais leurs inspirateurs. Leur Prière pour la République, et plus particulièrement la phrase honorant les soldats, ne sont-elles pas, à cet égard, des aveux ?

Le néo-nazisme prêche sa propre guerre sainte, binaire elle aussi : un remake high tech de la Shoah mais aussi d’Oradour-sur-Glane. Les Français qui ne le soutiennent pas sont des traîtres en puissance : à commencer par les soldats ultramarins, d’origine arabe, berbère, africaine, caraïbe, qui ne versent leur sang que depuis deux siècles. Un enfant juif aussi – comme cette petite écolière de sept ans, empoignée par les cheveux et abattue de sang-froid – est un ennemi absolu. Même si ses parents bénissent, semaine après semaine, la République et la nation. Le fou, selon Gilbert Keith Chesterton, « est celui qui a tout perdu sauf la raison », ou plutôt la rage de ratiociner.

La piste néo-nazie semblait être la bonne. En 2008, une affaire pénible avait secoué le 17e régiment du génie parachutiste (RGP), stationné à Montauban : trois de ses hommes, professant ouvertement des idées néo-nazies, avaient été poursuivis par leur commandant, le colonel Michel Esparsa, et « lourdement sanctionnés ». Mais ces hommes, qui ont été interrogés, seraient hors de cause…

Autre coïncidence  – et autre signe du destin. L’attentat antijuif de Toulouse a eu lieu le 19 mars 2012 : cinquante ans jour pour jour après la signature d’un « cessez-le-feu » entre la République et le FLN qui devait conduire, certes, à l’indépendance de l’Algérie le 5 juillet suivant, mais aussi à une épuration ethnico-religieuse qui contraignit à l’exil tous les Algériens non-musulmans (chrétiens ou juifs), et qui fut, pour les Algériens musulmans qui avaient choisi la France, une condamnation à mort. Un de mes frères aînés fut combattant volontaire en Algérie. Un jour, il vint à Paris avec « ses hommes », tous musulmans. Mes parents leur servirent un repas juif français qui ne contrevenait pas aux règles du hallal. Je sais trop bien, hélas, ce qu’il en advint de la plupart d’entre eux. J’espère que quelques uns au moins furent « rapatriés »  par des officiers transgressant d’absurdes ou odieuses consignes. La France n’est la France qu’en ne se divisant pas.

© Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2012

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