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Publié par Guy Millière le 13 août 2013

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Istanbul a été, jusqu’à une période récente, une ville que j’aimais beaucoup.

Je savais quel avait été le sort des Chrétiens lorsque l’empire byzantin était tombé, il y a des siècles. Je savais aussi ce qui était arrivé aux Arméniens, les transferts de population entre Grèce et Turquie au début du vingtième siècle. Mais je savais aussi que c’était un passé désormais lointain. Et Istanbul était, et reste, une ville belle, chargée d’histoire.

Istanbul était aussi, chose rare dans le monde musulman, une ville où des Juifs pouvaient être ouvertement juifs sans risquer quoi que ce soit, et où de superbes églises et synagogues coexistaient avec des mosquées. C’était une ville où je croisais moins de femmes voilées qu’à Londres, et où, au moment de l’appel du muezzin, des Turcs musulmans buvaient un verre de raki, indifférents. C’était une ville où, dans les casinos, cabarets à la turque, on trouvait sur les tables des drapeaux de tous les pays du monde dont ceux des Etats Unis et d’Israël, et, au répertoire des chanteurs, des chansons de tous les pays, dont les Etats Unis et Israël.

Istanbul a connu, voici quelques semaines, des manifestations de Turcs fiers de l’héritage d’Ataturk et voulant préserver le rattachement de la Turquie à l’Occident et aux sociétés ouvertes. Et je n’ai pas été surpris que ces manifestations aient lieu à Istanbul. J’étais à Istanbul à ce moment, et j’ai vu les jeunes gens fraternels de la place Taksim. Je revenais d’Israël, je l’ai dit, et ils m’ont dit bienvenue, Israël est notre ami. Nombre de ces jeunes gens fraternels ont été blessés, emprisonnés, victimes de brutalités policières sans retenue.

Ils ont incarné, je le crains désormais, un sursaut désespéré.

Erdogan assoit chaque semaine davantage un système autoritaire islamiste. Il est patient, opiniâtre, rusé (bien plus que des hommes tels que Morsi en Egypte), et il avance vers ses buts.

Les peines prononcées dans le procès Ergenekon la semaine dernière ont été le fruit d’une parodie de justice et ont achevé de décapiter l’armée, gardienne des valeurs de la société ouverte voulue par Ataturk. Quasiment pas un seul des généraux de l’armée d’Ataturk, formés aux Etats Unis, n’est encore en liberté, et ceux qui ont échappé à la purge font très attention. Des dizaines de journalistes sont en prison eux aussi, et ceux qui écrivent encore pèsent soigneusement leurs mots.

Erdogan entend devenir le leader du monde islamique radical, et n’a pas renoncé. Il dépend financièrement de l’Arabie Saoudite, et ne peut donc présentement se montrer trop hostile à Israël et se rapprocher trop de l’Iran, mais le reste lui est permis, et il ne s’en prive pas.

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Ataturk est mort une première fois voici sept décennies, juste avant la Deuxième guerre mondiale. Nous sommes sans doute en train de vivre la deuxième mort d’Ataturk.

Et je suis surpris que cela inquiète aussi peu en Europe. Une Turquie islamiste, ce sera le basculement vers l’islam radical du seul pays musulman développé économiquement du bassin méditerranéen, et du seul pays de la région ou l’islam (parce qu’encadré strictement par un Etat établi pour cet encadrement strict) s’était montré compatible avec les valeurs de la société ouverte.

Ce sera le basculement dans le camp ennemi d’un pays qui a, après l’armée américaine, la plus importante armée de l OTAN, et qui contribue aux décisions et orientations de celle-ci.

Ce sera le basculement dans le camp ennemi d’un pays qui a été un allié fiable d’Israël pendant des décennies (et, dirai-je, un allié plus fiable que nombre de pays européens).

La Turquie est, ajouterai-je, un pays qui est toujours candidat à l’entrée dans l’Union Européenne.

Une puissance islamiste anti-occidentale dans l’OTAN équivaudrait à annihiler l’OTAN de l’intérieur.

Un maintien de la candidature d’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne, c’est désormais le maintien de la candidature d’un pays quasiment islamiste dans l’Union Européenne, et les négociations continuent néanmoins comme si de rien n’était.

Quand il était encore possible d’arrimer la Turquie au monde occidental, ce qui me semblait une idée géopolitiquement positive et cruciale, les négociateurs européens ont tergiversé. Maintenant que l’arrimage devient quasiment impossible ou signifierait une islamisation accélérée de l’Europe, les négociateurs européens tergiversent moins. Comme s’ils n’avaient pas voulu d’une Turquie laïque et occidentalisée. Et comme si une Turquie islamiste les dérangeait moins.

Dois-je dire que je m’interroge plus que jamais sur les buts des négociateurs européens. La soumission préventive impliquée par le projet Eurabia explique-t-elle la réticence vis-a-vis d’une Turquie laïque et occidentalisée (réticence qui a été vécue comme une blessure par de nombreux Turcs) et la mansuétude extrême vis-à-vis d’une Turquie islamiste qui serait à même de renforcer la soumission de l’Europe à l’islam, y compris l’islam radical ?

L’AKP d’Erdogan présente le procès Ergenekon comme une victoire de la « démocratie » en Turquie. J’ai vu certains journaux européens parler aussi en ces termes. C’est inquiétant.

Je sais, la conception de la « démocratie » qui est celle d’Erdogan ressemble à la conception de la « démocratie » qui monte en Europe. La conception de la liberté de la presse qui est celle d’Erdogan ressemble à une conception de la liberté de la presse qui monte en Europe. La conception de la justice qui est celle d’Erdogan ressemble à une conception de la justice qui monte en Europe, et que les procès multiples intentés à Berlusconi, dont j’ai traité récemment, illustrent, hélas, fort bien. Tout comme en France une multitude de procès dont je devrai un jour tenter de dresser la liste.

Dois-je ajouter qu’Erdogan a été, ces cinq dernières années, cité en exemple par Barack Obama ?

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