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Publié par Alexandre Del Valle le 17 août 2013

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La Guerre froide est terminée depuis la fin des années 1980. Le Mur de Berlin n’est plus qu’un lieu touristique dans une Allemagne réunifiée. La Chancelière, Angela Merkel, elle-même ancienne ressortissante de la RDA communiste, dirige une coalition de centre-droit qui a toujours combattu le communisme. Vladimir Poutine est l’héritier politique de Boris Eltsine, l’homme qui a aboli l’ex-Union soviétique. Pourtant, du côté euro-américain comme du côté russe, les représentations liées au vieux monde de la guerre froide sont encore présentes chez les dirigeants et faiseurs d’opinion. Et l’Occident continue de considérer la Russie post-soviétique comme un danger. Et vice-versa d’ailleurs. A part les positions – assez rares en Europe – de l’ancien président français Nicolas Sarkozy, de son prédécesseur Jacques Chirac ou de l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, et jadis bien sûr le général De Gaulle, attachés à l’alliance euro-russe, la plupart des chefs d’Etats occidentaux semblent adhérer à un « néo-containment » tourné non plus contre l’ex-URSS défunte, mais contre la nouvelle Russie nationaliste.

« Puissance panoccidentale » versus « Impuissance européenne »

La prise de conscience « panoccidentale » du 11 septembre 2001, qui avait inauguré une lune de miel surprenante entre Washington et Moscou, a cédé la place, surtout depuis la seconde guerre du Golfe en 2003, aux vieux réflexes de guerre froide visant à refouler le plus possible la Russie en dehors des frontières de l’Occident, tout en promouvant, d’ailleurs, ce qui peut paraître paradoxal, l’intégration de pays non-occidentaux comme la Turquie néo-ottomane… La raison pour laquelle l’Occident préfère la Turquie, ancien ennemi historique de l’Europe, à la Russie, ancien allié majeur de la France et lui aussi ennemi séculaire de l’Empire turc-ottoman, tient au fait que l’Europe, depuis sa création, en 1957, n’a pas été conçue comme un projet de puissance, mais comme une simple tête de pont de “l’empire américain”, maître de l’Otan et leader incontesté de l’Occident. Or cet ensemble n’est pas défini par les stratèges comme un espace géocivilisationnel et culturel, mais comme un vaste marché commun universel (but du FMI), chargé d’endiguer l’ex-Bloc russo-communiste et ses alliés, adeptes d’un monde multipolaire hostile à “l’Empire” et au démantèlement des souverainetés et identités nationales. Depuis ses origines donc, l’Union européenne est un pion majeur de l’échiquier économico-stratégique atlantiste, dont la vocation n’est autre que de contenir la progression russe vers l’Ouest, d’où la guerre contre l’ex-Yougoslavie dans les années 1990. Bref, l’Europe demeure un « no man’s land » géopolitique composé de nations plus vraiment souveraines mais incapables d’y substituer une vraie souveraineté supranationale. Bref, un empire mou caractérisé par son « impuissance volontaire » et qui prétend ne plus avoir d’autre d’identité que celle, trop abstraite pour emporter les masses, de droits de l’homme et du culte des minorités.

L’Occident ne peut être fort que s’il assume son identité et défend sa civilisation

Pour paraphraser le grand philosophe Emmanuel Levinas, l’«Occident », c’est « la Bible plus les Grecs », c’est-à-dire l’ensemble des pays d’origine européenne marqués par la pensée grecque, hellénistico-romaine et par l’apport monothéiste judéo-chrétien. À cet égard, l’argument selon lequel le monde russe ou « post-byzantin » ne serait pas « occidental », car situé en partie en Asie, ne tient pas. Ensuite, sur le plan des intérêts, les destins respectifs des Européens, des Russes et des Américains sont inextricablement liés par l’Histoire, la culture et les nouvelles menaces communes (islamisme, concurrence déloyale chinoise, etc), pour rendre plausible une opposition durable entre l’Occident catholico-protestant (« nous ») et le monde russo-orthodoxe (« eux »).

L’Europe de l’Ouest, la Russie et les Amériques participent d’une même civilisation judéo-chrétienne, certes largement laïcisée, mais dont l’influence est encore palpable. Russie, UE et Amérique sont les trois composantes d’un même ensemble géocivilisationnel certes divisées sur un certain nombre de valeurs (droits de l’homme, place des minorités, conception de la liberté et gestion politique), mais unis par ce qui compte et rapproche le plus : les appartenances de civilisation. D’où la nécessité d’arrimer la Russie à ce que j’ai appelé le « Panoccident », c’est-à-dire l’ensemble géocivilisationnel qui unit des peuples de culture européenne devant faire face aux mêmes ennemis extérieurs et aux mêmes défis intérieurs (démographie, immigration, problèmes sociaux-économiques). De plus, en période de raréfaction des énergies fossiles – peur du « peak oil » – et de la trop forte dépendance énergétique envers les pays du Golfe, parrains du totalitarisme islamiste, la Russie peut à la fois apporter au futur bloc panoccidental des ressources fossiles dont elle regorge, ainsi que sa formidable profondeur stratégique et sa « force de frappe » militaire et spatiale.

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La Russie avertit l’Occident…

Mais un autre élément, encore plus fondamental, doit également être pris en compte : la fierté d’être soi, le sentiment national, cible principale du politiquement correct, et raison pour laquelle la Russie est autant détestée et violemment critiquées dans les médias occidentaux. Certes, la Russie n’est pas le meilleur exemple de démocratie. Mais elle n’a pas toujours tort sur tout ! En l’occurrence, elle rappelle aux Occidentaux que leur prétention à l’universalisme les pousse à l’autodestruction, car la démocratie libérale occidentale n’est plus caractérisée par la loi de la majorité et la défense de l’intérêt du peuple souverain, mais par une “médiacratie” démagogique, tyrannique à sa manière, de plus en plus minée par des Ligues de vertus qui se placent au-dessus des lois et qui terrorisent psychologiquement, médiatiquement et juridiquement tous ceux qui osent défendre une conception enracinée de l’identité. La Russie a-t-elle tort lorsqu’elle rappelle qu’une nation ne survit que si elle se défend contre ceux qui menacent de l’intérieur ou de l’extérieur son mode de vie? La Russie n’est pas anti-occidentale ou anti-européenne. Elle appelle simplement à renoncer à un universalisme dangereux et à lui substituer la simple défense des propres intérêts nationaux dans le cadre d’un monde multipolaire. A ce propos, il est intéressant de réécouter cet extrait d’un discours de Vladimir Poutine tenu le 4 février 2013 devant la Douma : « En Russie vivent les Russes. Toute minorité, d’où qu’elle soit, si elle veut vivre en Russie, travailler et se nourrir en Russie, doit parler Russe et doit respecter les lois Russes. S’ils réfèrent la Sharia, nous leur recommandons de se rendre dans les pays où la Sharia est la loi de l’Etat. La Russie n’a pas besoin des minorités. Les minorités ont besoin de la Russie, nous ne leur accorderons pas de privilèges spéciaux ou n’essayerons pas de changer nos lois pour satisfaire leurs désirs, quels que soient leurs hurlements à propos de la discrimination. Nous devons apprendre du suicide de l’Amérique, de l’Angleterre, de la Hollande et de la France si nous voulons que la Russie survive comme une Nation ».

Ce que l’on peut retenir de ce discours du président russe, qui reflète en fait l’opinion de l’écrasante majorité des Russes – et mêmes des Occidentaux “lambda” – est que le pire ennemi de l’Occident est son auto-reniement et sa morbide pulsion autodestructrice.La Russie nous invite à revenir à la Realpolitik, à s’occuper de nos propres affaires (et de notre survie), plutôt que de donner des leçons d’universalisme et de repentance au monde. Il ne s’agit pas d’écraser les minorités, mais entre le fait de défendre les droits individuels de chacun, et donc aussi des membres des minorités pris en tant qu’êtres humains comme les autres, et le fait de donner des droits exorbitants et exceptionnels à chaque minorité jusqu’à remettre en question les règles élémentaires du vouloir-vivre ensemble, il existe un juste milieu. La Russie ne doit pas toujours être uniquement présentée sous ses visages les plus noirs ou négatifs. Elle pourrait apporter à l’Occident, si celui-ci comprenait qu’elle en est “membre de droit”, une vision décomplexée de l’identité et une vision non impérialiste des relations internationales. Et le « patriotisme intégrateur » qu’elle propose, qui consiste à accepter l’autre chez soi à condition que celui-ci s’adapte, est peut-être la clef de notre survie face à l’ouverture des frontières et à l’immigration de masse : notre identité, notre terre et notre histoire vous sont ouvertes, mais à conditions que vous la respectiez et les fassiez vôtres. On est jamais autant respecté par l’autre que lorsque l’on se respecte soi-même et inversement… Elle qui a souffert du totalitarisme communiste et s’en est libérée, la Russie peut apporter à l’Occident une fierté collective auxquels semblent avoir droit aujourd’hui les seuls non-européens. De l’extérieur, les Russes reconnaissent dans le terrorisme intellectuel qui détruit de l’intérieur les pays occidentaux – dont les citoyens sont de moins en moins libres de s’exprimer et sont exposés en permanence au contrôle et au lynchage idéologico-médiatico-judiciaire – l’équivalent de ce qu’ils ont connu avec le marxisme soviétique qui envoyait aux goulags les opposants traités de « bourgeois » ou de « fascistes ». Déjà… Les Russes savent très bien d’où vient le virus de la haine de soi et du politiquement correct, car ils en ont été les premières victimes lorsque, sous l’Union soviétique, empire à prétention universelle comme l’UE, ils n’avaient pas le droit d’être fiers de leur identité russe, diluée dans la pseudo identité idéologique soviétique. Les pays occidentaux expliquent qu’ils se « repentent » pour leur « intolérance passée » et accordent pour cela des droits exorbitants « réparateurs » aux minorités, mêmes les plus tyranniques et les plus réfractaires à leurs valeurs. Ils estiment ainsi « expier des fautes » du passé en persécutant leur propre histoire, leur religion, en niant leur identité. Mais les Russes nous rappellent que les totalitarismes méprisent par-dessus tout la faiblesse… Ils nous renvoient une image de nous-même, capitularde, lâche, méprisable, qui est, certes, caricaturale. Mais dans toute caricature, il y a souvent un fond de réalité.

Avec la Russie en son sein, l’Occident serait plus à même de défendre ses intérêts civilisationnels, notamment face à l’islamisme radical, qui se nourrit de notre faiblesseet se pose en alternative à « Mc World », l’empire marchand anglosaxon mondialisé dont l’Europe n’est qu’une « tête de Pont », selon le grand stratège américain Zbigniew Bzjezinski. Avec la Russie et la requête d’un monde multipolaire que celle-ci émet, l’Occident serait non seulement au complet, plus achevé, mais surtout plus équilibré et moins universaliste au sens donneur de leçon de morale du terme. Il récupérerait son « poumon » orthodoxe ou « post-byzantin », donc ses racines les plus lointaines, hélas méconnues, car Moscou est, selon l’expression consacrée, la « troisième Rome », l’héritière de l’empire byzantin gréco-romain. Et grâce à l’expérience de ceux qui ont subi puis démantelé le totalitarisme soviétique, qui est avant tout un virus révolutionnaire destiné à créer un « homme nouveau » et à détruire pour cela toute identité traditionnelle, l’Occident, devenu « PanOccident », serait plus à même de combattre ses démons intérieurs, les pires, qui ont la même origine philosophique et idéologique que le marxisme, si bien vu encore dans nos médias et universités…

© Alexandre del Valle

L’article original peut être consulté ici

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