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Publié par Mireille Vallette le 13 mai 2016

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À partir d’un épisode apparemment anodin du récit musulman, une professeure de littérature et civilisation conduit le lecteur à des remises en question vertigineuses.

Hela Ouardi, chercheuse tunisienne, a revisité la fin de vie de Mahomet à partir de sources exclusivement musulmanes, sunnites et chiites. Si l’on s’intéresse à l’histoire de l’islam, «Les derniers jours de Mahomet» représente une fructueuse découverte.

Selon la tradition, Mahomet a vécu 15 jours de douloureuse agonie. De quoi est-il mort ? Empoisonnement par une juive (trois ans auparavant) ou pleurésie ? Quel âge avait-il ? Comment la désignation d’Abu Bakr, père de la favorite Aïcha, s’est-elle imposée ? L’auteure décrit le jeu des alliances entre père et fille, entre successeurs présumés, et les contradictions, les trous noirs, les amnésies suspectes, les petits complots, l’absence de certains protagonistes à des moments-clé. Le prophète, en état de faiblesse, est constamment irrité par la désobéissance de sa famille et de ses compagnons les plus proches.

Le premier étonnement en lisant cet ouvrage est le constat du caractère humain, trop humain, du prophète et de son entourage.

Aucun document ni trace concrète contemporaine de la vie du prophète n’a été retrouvé

Le deuxième étonnement, moins grand tout de même, est la minutie et le nombre de récits rapportés par la tradition, qui contrastent avec la quasi absence de sources non musulmanes. Aucun document ni trace concrète contemporaine de la vie du prophète n’a été retrouvé.

Au début de cette lecture, on se pose la question du sens de cette description pleine de détails de l’agonie du prophète. Mais progressivement, l’auteure en déduit, avec grâce et subtilité, des «questions vertigineuses».

Mahomet n’aurait pas voulu créer une religion, mais annonçait l’apocalypse

Un point-clé est l’absence de désignation de son successeur par Mahomet. À partir d’indices convergents, Hela Ouardi pose cette hypothèse : Mahomet n’aurait pas voulu créer une religion, mais annonçait l’apocalypse, l’arrivée du Messie. Une phrase qui lui est attribuée le suggère : «Par Celui qui tient mon âme en Sa main, la descente de Jésus fils de Marie est imminente.»

Jésus davantage cité dans le Coran que Mahomet

Dans cette optique, l’islam religion universelle aurait été inventé après la mort de son prophète par le deuxième calife Omar qui a régné de 634 à 644 et par les califes omeyyades. Abu Bakr n’a exercé le pouvoir que deux ans (632-634).

L’une des rares références non musulmanes au prophète évoque un échange qui daterait de juillet 634 (Mahomet est censé être mort en 632) entre un juif rabbinique et son frère. Selon cette source, le prophète «proclamait la venue du Messie».

Autre exemple : un graffiti datant de 644 mentionne Omar mais pas Mahomet, et ne comporte aucune formule religieuse.

«Si le prophète annonçait la fin des temps, interroge l’auteure, pourquoi aurait-il créé une nouvelle religion ?»

«Le Coran n’apporte que peu d’éléments biographiques concernant Mahomet», rapporte Wikipédia dans une synthèse qui rejoint en plusieurs points importants la vision de Hela Ouardi.

«Il n’est d’ailleurs cité que quatre fois dans ce texte alors qu’un personnage comme Jésus, appelé Isa, l’est une douzaine de fois, et en utilisant des titres plus prestigieux que ceux de Mahomet, tels que celui de «Messie» et d’«Esprit de Dieu » (sourates 4 et 91).»

Ahwal-i qiyamat, Bl. ? - Mohammed und die drei ersten Kalifen Abu Bakr, Omar I. und Othman, Mohammed (den Regeln des Islam entsprechend ohne Gesicht dargestellt), Abu Bakr, Omar I. und Othman auf dem mythischen Pferd Buraq reitend, rechts ein Erzengel; Motiv: 1 von 6; Miniatur, Osmanisches Reich, Anfang 17. Jh., 12,0 x 9,0 cm Original: Orientabteilung, Staatsbibliothek zu Berlin - Preußischer Kulturbesitz / Ms.or.oct. 1596, ? © Ruth Schacht/bpk Berlin

Des événements liés à la mort du prophète amènent de l’eau au moulin de l’auteure. Le corps de Mahomet n’a été enterré que plusieurs jours après sa mort, en état de putréfaction. «L’explication la plus répandue est que les musulmans n’enterrent pas immédiatement Muhammad, car ils sont persuadés qu’il va ressusciter (…)» Lorsqu’il est clair que la fin des temps n’est pas pour tout de suite, les compagnons sentent le danger.

Une idée formidable : le califat

L’absence de succession de Mahomet mettait l’islam en danger mortel.

Les prétendants à sa succession l’ont probablement réalisé. La nomination d’Abu Bakr comme successeur ne doit rien à une quelconque décision du prophète, mais aux alliances et complots de ses épouses et à l’action de ses compagnons.

Les deux hommes ont imaginé une institution : le califat. «Cette institution califale, si puissante symboliquement, s’est déployée dans les interstices du texte et les non-dits du Prophète. C’est bien elle, notamment sous le pouvoir impérial des Omeyyades, qui a façonné l’islam et affirmé son caractère universel.» Pour asseoir leur autorité politique et fonder la théocratie naissante, les premiers califes utilisent des versets et des dits du prophète qui ne seront formalisés que beaucoup plus tard.

«Ne sont-ils pas finalement les fondateurs véritables d’une nouvelle religion qu’ils doivent reconstruire sur les ruines d’une croyance primitive qui s’est effondrée brusquement à l’instant même où Muhammad est mort?»

L’obsession du blasphème chez les musulmans aujourd’hui, en raison de l’absence de sources historiques attestant du rôle du prophète durant sa vie

De l’absence de sources historiques attestant du rôle du prophète durant sa vie et quelques dizaines d’années après, Hela Ouardi déduit que pour les premières générations, le prophète n’était probablement pas l’objet d’un culte sacré. «Cette subversion originelle serait restée enfouie dans l’inconscient collectif des musulmans et expliquerait, à notre avis, comme dans un retour du refoulé, l’obsession du blasphème chez les musulmans aujourd’hui.»

La religion pour légitimer le pouvoir

Le rôle de Mahomet, figure religieuse vénérée, pour ne pas dire idolâtrée par les musulmans, de même que le culte de sa famille et de ses compagnons prennent forme sous le règne du calife omeyyade Abd al-Malik arrivé au pouvoir en 685.

Il forge les contours de cette religion afin de renforcer son pouvoir face à la rébellion. C’est aussi à cette époque que serait fixé un texte du Coran qui permet de légitimer le nouveau pouvoir politique. La dynastie abbasside qui succédera aux Omeyyades parachèvera l’histoire de l’islam et la vie du prophète telles qu’elle seront enseignées au cours des siècles.

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Comme l’ont remarqué de nombreux historiens, l’abondance des informations, leurs contradictions, leurs versions divergentes voire antagoniques, de même qu’«un brouillage chronologique généralisé» (Ouardi) ne permettent pas d’établir une biographie crédible des débuts de l’islam et de son prophète. Celui-ci apparait tour à tour comme un homme cruel, auteur de massacres, qui fait torturer à mort un juif pour lui fait dire où est caché un trésor et commandite l’assassinat de poètes qui se sont moqués de lui, ou inversement un homme bon, père de famille attentif, indulgent envers des gens qui ont tenté de l’assassiner.

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Dès qu’on commence un travail critique sur les sources musulmanes, il devient impossible d’écrire une seule ligne sur la biographie du prophèt

Traiter le dogme religieux pour ce qu’il est, une construction, conduit au rejet immédiat de l’orthodoxie musulmane. Pourtant, «(…) dès qu’on commence un travail critique sur les sources musulmanes, il devient impossible d’écrire une seule ligne sur la biographie du prophète.» Au final, la tradition «est accrochée à des chaînes de transmission aussi évanescentes que des cordes de fumée».

Ces réalités conduisent un certain nombre d’historiens à contester l’existence même du prophète.

Hela Ouardi ne va pas jusque-là, mais n’en est pas très éloignée. Pour asseoir une vision plus historique de son vaste sujet, elle compte sur les découvertes épigraphiques qui s’annoncent, de nouvelles fouilles archéologiques et l’étude de documents et chroniques ignorés jusqu’ici. Pour elle, ces éléments «sont en train d’introduire une véritable ‹révolution copernicienne› dans la connaissance de l’islam primitif. Une réécriture de l’Histoire est en marche (…)»

Les derniers mots de sa démonstration : «à suivre…», suggèrent qu’elle compte participer à cette réécriture et nous en faire profiter. On attend impatiemment.

Reste aux principaux intéressés à s’intéresser à ces travaux novateurs et à entrer dans un débat qui intègre les découvertes scientifiques. Or aujourd’hui, de nombreux intellectuels musulmans et l’ensemble des religieux souffrent d’«une sorte d’autisme les pousse à rejeter en bloc toute vision critique de leur histoire».

L’ouvrage, pas encore traduit en arabe, a été fort mal accueilli par les tenants de la tradition intouchable, mais très bien par la presse «laïque» francophone. Il a été interdit au Sénégal.

«Les derniers jours de Muhammad*», Hela Ouardi, éd, Albin Michel, 268p.,

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