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Publié par Gaia - Dreuz le 11 juin 2017

Une question passionnée. » Depuis la parution d’un article du Parisien sur le harcèlement des femmes dans le quartier de la Chapelle, une chape de plomb s’est levée dans ce coin du nord-est de Paris. Dans cet article, publié le 18 mai, certaines femmes assurent qu’elles ne peuvent plus sortir seules dans les rues, « porter une jupe ou un pantalon trop près du corps » sans se faire insulter et agresser. Deux associations du quartier, SOS La Chapelle et Demain La Chapelle, ont lancé une pétition pour dénoncer la situation de ces femmes, qu’elles décrivent comme « une espèce en voie de disparition au cœur de Paris ». Le 6 juin, la pétition totalisait près de 20 000 soutiens.

Depuis, dans les cafés, les commerces, à la sortie des écoles, sur les panneaux d’affichage, les appels à résister à une description « caricaturale » du quartier font face aux louanges d’une « vérité » que l’article aurait « enfin » exprimée.

Mais le constat est unanime : le quartier de la Chapelle n’est pas comme les autres. De la place centrale saturée et surplombée par le métro aérien à la halle Pajol récemment inaugurée, un condensé de cultures et de misère s’entrecroise. Franceinfo a passé une semaine dans ce quartier de Paris pour rencontrer ceux qui le font vivre. Voici leurs témoignages.

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Lucie dans le jardin de la halle Pajol, à Paris, le 31 mai 2017. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

Je me suis sentie sale »

Lorsqu’elle a lu « Des femmes victimes de harcèlement dans les rues du quartier Chapelle-Pajol » dans le journal, Lucie, 30 ans, s’est sentie soulagée. Enfin, un article mettait le doigt sur un problème qui la travaille depuis longtemps. Contrairement à de nombreux riverains ou associations de quartier, Lucie « n’a pas été choquée par l’article » et a même signé la pétition lancée par SOS La Chapelle et Demain La Chapelle pour alerter les autorités sur la situation des femmes dans ce quartier.

Mais quand elle a vu que les signataires étaient taxés de racisme, que certains les accusaient de lier le sexisme à la présence de migrants, cette habitante de la rue Pajol s’est sentie attaquée. Sur son compte Twitter anonyme, elle écrit : « Si dénoncer ce qui se passe dans un quartier comme la Chapelle dérange, eh bien je continuerai à déranger. »

D’ailleurs, lorsqu’on cherche à la rencontrer, Lucie est plutôt méfiante et tente de savoir si l’on n’est pas du côté de “ceux qui ont manifesté” contre la pétition. Assise sur un banc rouge de la halle Pajol, elle ne cesse de tourner un porte-clé en peluche dans sa main : « Entendre que tout va bien dans ce quartier de manière globale, c’est du mensonge et c’est écœurant pour les femmes, comme moi, qui ne peuvent sortir dans la rue sans se prendre une insulte, une remarque ou autre. »

Lucie est lasse de voir la parole des femmes remise en question. Depuis son installation dans le quartier, il y a deux ans, cette chargée de communication ne compte plus le nombre de fois où elle s’est fait insulter ou siffler. « Ça va de l’interpellation – ‘eh coquine’, ‘t’es charmante’ – à l’insulte – ‘baisse les yeux salope’, raconte-t-elle. Au début, je répondais, je leur disais ‘ta gueule’, ‘espèce de connard’, mais en fait, ça ne servait à rien. Le lendemain, un autre recommençait. » Il y a aussi les gestes, les regards, les souffles dans le cou ou les murmures qu’elle seule peut entendre.
« Les hommes ne crient pas quand ils agressent. Ils font bien en sorte que seule la femme visée puisse entendre, c’est très pervers. Je me suis sentie sale plusieurs fois », décrit-elle.

Depuis un an, Lucie contourne la place de la Chapelle lorsqu’elle rentre chez elle. « C’est une pression psychologique, même mon conjoint ne se sent pas en sécurité là-bas. » Alors, quand certains assimilent son attitude à du racisme déguisé, elle explose : « Le harcèlement, il y en a partout, mais ici, il y en a plus. Ce ne sont pas des communautés particulières qu’on vise, mais les hommes qui font ça. C’est une question de densité de population et de misère sociale. »

C’est choquant de dire que des femmes sont chassées, mais lorsqu’on évite de passer à un endroit parce qu’on ne se sent pas en sécurité, implicitement, on l’est. Lucie

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Laurence, habitante de la place de la Chapelle, sur l’esplanade Nathalie-Sarraute, à Paris, le 31 mai 2017. (ELISE LAMBERT / FRANCEINFO)

« On nous traite de fachos, de racistes, mais on est juste impuissants »

Laurence a le regard perdu. « Quatorze ans que je vis ici et c’est la première fois que j’ai peur. J’ai peur qu’on cherche à me faire taire, souffle cette femme frêle aux cheveux blonds. Je suis écœurée par tout ce qui se passe, de voir des affiches qui dénoncent une ‘lepénisation des esprits’. Avec tout ce qu’on vit, c’est insultant. »

Habitante d’un immeuble donnant sur la place de la Chapelle, Laurence prend sur elle, mais sa voix douce tremble entre deux phrases. « On ne peut pas prendre plaisir à se promener ici quand on est une femme. Depuis près de deux ans, notre immeuble est le territoire de bandes de trafiquants. Chaque jour, à partir de 16 heures, des gamins forcent la porte d’entrée et s’installent dans le hall pour dealer. Ils nous menacent, ils fument du shit, ils nous défient. »

Bien sûr, cette situation n’est pas nouvelle. La Chapelle a toujours été le quartier privilégié des trafics en tout genre. Constitué de quelques rues prises en étau entre la gare du Nord et les voies ferrées menant à la gare de l’Est, la Chapelle est un carrefour enclavé. Les restaurants du monde entier côtoient les immeubles haussmanniens. Les arrière-cours abritant des gourbis se cachent derrière des immeubles tout juste rénovés où vient s’installer une nouvelle classe moyenne. Sur ses trottoirs, des migrants venus chercher un document administratif, des vendeurs de cigarettes à la sauvette, et quelques dealers qu’on reconnaît à l’habitude…

Un texte sur la situation des habitants du quartier de la Chapelle rédigé par Laurence, en mai 2017

A partir de 14 heures, la place se remplit d’hommes, de vendeurs à la sauvette. Puis, à 16 heures, c’est au tour des dealers d’arriver. Les gamins ont parfois 10-12 ans. » Au début, Laurence a essayé de leur parler, de leur dire d’aller ailleurs, mais la situation s’est aggravée. « Un jour, je suis rentrée chez moi, l’un d’entre eux m’a clairement menacée et a voulu me frapper. Maintenant, je ne sors plus chez moi certains jours, ou je m’organise avec mes voisins. »

Puisque la porte d’entrée est défoncée, les habitants se prêtent un boulon spécial pour la fermer. Puisque les pouvoirs publics ne « font rien », ils ont embauché un vigile entre 17 heures et 23 heures pour surveiller leur hall d’entrée. Laurence s’inquiète aussi pour sa fille, scolarisée à l’école Pajol, quelques mètres plus loin. « J’essaye de la rassurer, d’éviter la foule quand je vais la chercher à l’école, mais à son âge, elle comprend très bien que ce qui se passe n’est pas normal. Je vois bien qu’elle s’inquiète. » Laurence se remémore les insultes essuyées un soir où les habitants de l’immeuble avaient organisé un pique-nique pour dénoncer la situation. Des militants proches des « antifa » les ont traités de « fachos ».

Ma fille a vomi à 2 heures du matin, elle n’a pas compris pourquoi des gens nous avaient insultés.
Laurence

« On nous traite de fachos, de racistes, mais on est juste impuissants. » Sur la porte de son immeuble, Laurence a d’ailleurs collé un texte où elle dénonce « ces habitudes ». « On s’habitue à cacher nos formes, à baisser la tête, surtout quand on rentre tard, et puis… tout le temps en fait. » « Le problème, ici, c’est une surpopulation d’hommes et de trafiquants. Quelle femme s’y sentirait bien ? »

Quand l’article du Parisien est sorti, Laurence l’a trouvé caricatural mais salutaire. « La façon dont la droite a récupéré l’affaire est dégueulasse, mais au moins, ça a fait réagir les responsables politiques. » Lorsque la présidente LR de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse, s’est rendue sur place, Laurence lui a parlé parce que c’était une élue, pas pour son étiquette politique. « On nous a reproché d’être de droite, mais on aurait fait pareil avec Anne Hidalgo, la maire de Paris. Seul problème : elle n’est jamais venue. »

Gaëlle Krikorian photographie la rue du Département, dans le 18e arrondissement de Paris, en juillet 2016. (GAELLE KRIKORIAN)

« Je ne me suis jamais interdit de circuler ici »

Gaëlle Krikorian n’a pas été choquée que des femmes dénoncent le harcèlement sexuel qu’elles subissent. « En tant que féministe, je ne remettrai jamais en question ces témoignages », assure-t-elle. En revanche, « implicitement, l’article du Parisien fait le lien entre la présence de migrants dans le quartier et le harcèlement des femmes. Du coup, les habitants du quartier s’écharpent sur ce sujet plutôt que de questionner les racines du sexisme », décrit cette sociologue de 44 ans, habitante de la rue Jacques-Kablé, à 300 mètres de la place de la Chapelle.

« J’habite dans le quartier depuis 1998 et je ne me suis jamais fait insulter ou cracher dessus. Je ne vis pas ce que ces femmes décrivent et je ne me suis jamais interdit de circuler ici, dit-elle d’une voix ferme. Ce qui est sûr, c’est que le harcèlement est un fléau global. » Dans les rues, dans le métro, en entreprise, à l’Assemblée, les femmes se font agresser, argumente-t-elle. Par des hommes de tous âges, de tous milieux sociaux. « Croire que c’est lié à un quartier ou une population est une erreur. »

Alors, pourquoi cette question a-t-elle émergé à la Chapelle ? « Pour moi, c’était une belle accroche pour dénoncer la présence de populations indésirables dans les rues. Ce quartier concentre un paquet de misères et a été totalement abandonné par les pouvoirs publics. Accuser les maillons faibles quand on est même pas capable d’installer ne serait-ce que des toilettes pour permettre aux gens d’être dignes, c’est insupportable », enrage Gaëlle Krikorian. Surtout, depuis la publication de l’article, les polices municipale et nationale patrouillent dans tout le quartier. Des véhicules des forces de l’ordre bordent la place de la Chapelle et un car de CRS occupe la petite place au croisement de la rue Pajol et de la rue Philippe-de-Girard, là où autrefois des habitants distribuaient des repas aux migrants. Les biffins ont déserté et les déchets qui stagnaient dans les caniveaux ont été ramassés.

« Quand je vois qu’on envoie la police pour ‘apaiser’ le quartier mais qu’on délaisse toute politique sociale ou d’aménagement de la place, ça me met en colère, surtout en période électorale, s’indigne Gaëlle Krikorian. Pour elle, le malaise des femmes dans ce quartier pourrait être allégé par des politiques simples, à commencer par rouvrir les espaces communs comme le square Louise-de-Marillac, fermé depuis six mois pour dératisation, ou la promenade sous le métro aérien, grillagée pour éviter que les migrants ne s’y installent. « On nous dit de faire barrage au FN en votant Macron, mais c’est exactement ce genre d’attitudes qui divise et finit par profiter à l’extrême droite. »

La place de la Chapelle est un endroit détestable pour tous ceux qui y passent, enfants, adultes, hommes et femmes.
Gaëlle

Clémence Vazard dans son salon du 10e arrondissement de Paris, en janvier 2017. (PHOTOGRAPHER: ELODIE DAGUIN)

« Un traumatisme qu’on garde tout au long de sa vie »

Lorsque Clémence Vazard, 31 ans, a commencé à travailler sur le harcèlement sexuel au centre d’animation de la Chapelle en janvier, elle n’imaginait pas que son action serait au cœur de l’actualité cinq mois plus tard. « Je suis venue ici parce que le centre a bien voulu m’accueillir, c’était par opportunité, pas un choix », raconte-t-elle d’une voix candide. « Je trouve qu’il n’y a pas plus de harcèlement à la Chapelle qu’ailleurs. C’est un sujet qui concerne les quartiers dits ‘populaires’ comme les plus aisés », affirme la jeune femme au carré blond. « En revanche, c’est sur qu’ici on a moins d’espace pour circuler, on se frôle en permanence, on marche sur des trottoirs étroits… Mais cette situation concerne les hommes comme les femmes. »

Depuis plus d’un an, cette habitante du 10e arrondissement récolte des témoignages sonores de femmes victimes de harcèlement sexuel. « En septembre, je les exposerai au centre d’animation avec les portraits des femmes qui ont témoigné, raconte-t-elle. Lorsqu’on rentrera dans la salle, on entendra toutes ces paroles en brouhaha. Je vais essayer de reproduire le sentiment d’oppression qu’elles ressentent dans les lieux et au moment où elles se font agresser. » Pour le moment, Clémence Vazard a recueilli le témoignage de sept femmes âgées de 18 à 53 ans. « C’est très difficile d’en parler et je ne suis pas psychologue, alors je ne veux brusquer personne. Dans de nombreux cas, se remémorer une agression peut être très traumatique », glisse-t-elle.

L’objectif de cette artiste spécialisée dans le collage, dont le travail a toujours tourné autour de la place des femmes dans la société, est de montrer comme le harcèlement sexuel a un impact tout au long de la vie. « Parfois, certaines femmes sont victimes de harcèlement très jeunes. Elles vont ensuite développer des stratégies qu’elles jugent protectrices, comme ne plus mettre de jupe, ne plus se maquiller, ou encore prendre le bus à certains moments précis où il y a moins de monde. Le harcèlement n’est donc jamais anodin. »

S’il est loin d’être anodin, le harcèlement des femmes est aussi « universel et sans frontières », affirme Clémence Vazard. « Ce n’est pas en se focalisant sur la Chapelle qu’on va régler le problème, on va stigmatiser le quartier, l’isoler. Je me suis déjà fait agresser, frapper, et c’était dans le 7e arrondissement de Paris. »

Le harcèlement sexuel est à la fois intime et universel.
Clémence

 

Pedro José Garcia Sanchez aux jardins d’Eole, dans le 18e arrondissement de Paris, le 1er juin 2017. (ELISE LAMBERT / FRANCEINFO)

« Il faut repenser le partage de l’espace public »

A chaque fois, c’est la même histoire, « c’est vraiment typique de la France de transformer en identitaire ce qui ne l’est pas forcément », constate Pedro José Garcia Sanchez, habitant de la rue Caillié, perpendiculaire au boulevard de la Chapelle. Originaire du Venezuela, ce sociologue et ethnographe habite depuis près de six ans dans le quartier et a eu maintes fois l’occasion de l’analyser lors de ses « balades urbaines » avec ses étudiants.

Pour cet universitaire à la silhouette ronde, si l’article du Parisien est « caricatural », il souligne une question essentielle : le partage de l’espace public. « Un partage encore plus délicat dans un quartier comme la Chapelle, largement éprouvé depuis des années », explique-t-il. « Ici se concentrent pauvreté, précarité, deals et vente de rue. En un an, les habitants ont vécu près d’une trentaine d’évacuations violentes de campements, de Stalingrad aux jardins d’Eole. N’importe quel quartier qui aurait à vivre cela serait perturbé. »

Pour éviter que les migrants ne se réinstallent, tous les interstices proches des bouches de métro ont été fermés, « en contradiction totale avec ce qui définit aussi l’espace public, c’est-à-dire le passage, la circulation ». Ajoutez à cela un « cosmopolitisme éprouvé comme n’importe où ailleurs dans Paris », et vous avez tous les éléments pour créer « un sentiment de malaise et de trouble, ajoute le sociologue. Car le propre de la mixité, c’est d’être problématique. Mais ce n’est pas forcément une peine, ça peut aussi être une ressource. »

Assis dans un café iranien flambant neuf du boulevard de la Chapelle, Pedro José Garcia Sanchez sirote un jus de fruits. Il explique qu’il préfère analyser le harcèlement comme la conséquence de « situations » plutôt que d’actes propres à certains hommes. Aux heures de pointe, à 8 heures du matin et à 18 heures, lorsque vendeurs et passants se concentrent sur la petite place de la Chapelle, « si vous êtes une femme parmi beaucoup d’hommes, vous êtes plus vulnérable et fragile, c’est certain, explique-t-il. Vous l’êtes sans doute encore plus si vous paraissez ‘perméable’ à l’extérieur, plutôt que si vous avez des écouteurs sur les oreilles, ou si vous passez en vitesse lors d’un jogging. »

De la même façon, « si tu es une femme et que tu passes à côté de trafiquants en plein travail, tu déranges. On va peut-être t’insulter, te brusquer. Mais c’est difficile d’évaluer si c’est pour ton genre ou pour ta simple présence. Dans certains cas, il faut faire attention aux mots : comment départager les présomptions des menaces ou des agressions ? Le malaise est aussi là. » En tout cas, dans des lieux où la densité est mal encadrée, « c’est une question d’imposition de son corps sur un autre, de domination » dit-il en mimant une confrontation.

Et en termes de domination, hors de question de minorer ce que les femmes subissent. « Ma mère de presque 80 ans contourne souvent la place de la Chapelle pour aller chercher les enfants à l’école, raconte-t-il. Je sais que certaines femmes mettent en place de véritables stratégies épuisantes pour éviter les remarques, regards et contacts déplacés. » Pour le chercheur, il faudrait donc repenser des villes adaptées à toutes les identités, femmes, enfants, personnes âgées… Et si des efforts d’urbanisme sont faits, comme la rédaction d’un premier livret « Genre et ville » à l’initiative de la mairie de Paris fin 2016, Pedro José Garcia Sanchez rappelle qu’ils ne peuvent produire leurs effets sans urbanité : « L’apprentissage par tous du partage de l’espace public. »

Sur le principe, qu’il y ait beaucoup d’hommes dans un endroit, ce n’est pas le problème. C’est ce qu’ils font ou ce qu’on imagine qu’ils peuvent faire qui dérange.
Pedro José Garcia Sanchez

Anna-Louise Milne dans le 18e arrondissement de Paris, le 1er juin 2017. (ELISE LAMBERT / FRANCEINFO)

« La Chapelle, c’est la nouvelle frontière »

Il n’y a pas de grille de lecture simple pour un carrefour où se heurtent des trajectoires si variées et des vitesses si contrastées », écrit Anna-Louise Milne sur le site The Conversation, le 24 mai. Depuis vingt ans, cette chercheuse d’origine écossaise habite la rue Marx-Dormoy, perpendiculaire à la place de la Chapelle. Vingt ans qu’elle observe le quartier avec « ses hauts et ses bas ».

Récemment, c’est donc la question du harcèlement des femmes qui a brusquement surgi dans le quartier. D’une voix teintée d’un léger accent, elle explique : « Cette médiatisation a peut-être l’utilité d’avoir déclenché un débat. C’est toujours bien d’entendre des paroles fortes, surtout dans un quartier qui vit des transformations rapides. Mais à condition d’écouter la complexité de ce qui se dit. » Il est vrai qu’Anna-Louise Milne, comme sans doute de nombreuses autres femmes, a déjà dû expliquer à sa fille de 13 ans comment éviter un regard trop insistant, en bas de chez elle comme dans le métro, et comment trouver sa place dans la rue. « Je fais la même chose, je cherche à m’adapter à l’environnement et, oui, j’évite de prendre tel trottoir quand on vend des cigarettes, j’ai rien à gagner à une éventuelle confrontation, donc si je peux, je n’y vais pas », dit-elle en cherchant sa fille du regard, en train de jouer un peu plus loin.

Mais pour cette chercheuse d’une quarantaine d’années, la situation ne peut pas se comprendre sans penser ce quartier au croisement de plusieurs phénomènes nationaux et internationaux, dont l’immigration : « La Chapelle, c’est une nouvelle frontière. C’est très clair depuis un moment. » Depuis deux ans, la densité urbaine s’est amplifiée et la circulation dans le quartier s’est dégradée. « Pas parce que des hommes seuls sont arrivés, mais parce que les misères se sont multipliées, diversifiées. Et on a réduit l’espace de circulation en fermant des squares et l’espace sous le métro. Je refuse l’idée qu’ont certains de voir la situation comme un conflit de civilisation. Les jeunes garçons qui arrivent ici sont tout aussi vulnérables que les femmes. »

Depuis deux ans, sur la route de l’école, il arrive à Anna-Louise Milne de devoir enjamber des couchages, des bouteilles et des barquettes vides de nourriture, et de voir des policiers secouer des hommes endormis pour les faire dégager quelques mètres plus loin. « Dans ce quartier, les migrants sont réduits à être des ‘corps-obstacles’ qu’on force à se déplacer, et des femmes sont parfois réduites aussi à des ‘corps-objets' », décrit-elle par de petits gestes.

Au-delà de ce carrefour de misères propre à la Chapelle, la chercheuse britannique voit aussi les conséquences d’une culture politique propre à la France : « Ce républicanisme qu’ont affiché certains élus pour défendre les femmes alors qu’on n’arrive même pas à évoquer la question du genre, de l’identité sexuelle dans le débat politique… Il est aussi là le nœud du problème. » Elle fait une pause et reprend : « Et c’est une question qui dépasse largement les enjeux de la Chapelle. »

Il faut rattacher ce quartier et sa misère actuelle à des processus nationaux et transnationaux.
Anna-Louise Milne

© Gaïa pour www.Dreuz.info

Source : Francetvinfo.fr

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