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Publié par Dreuz Info le 12 février 2008

 Phénomène suffisamment rare dans le Monde (du 09/02) pour être relevé, une réflexion sincère sur le rapport entre la cool-attitude de notre époque formidable et la barbarie, en même temps qu’une évocation de l’Homo Festivus!

                                                                                                        par Luis de Miranda, écrivain

 En juin 2003, à l’âge de 32 ans, j’ai voyagé quelques jours en Pologne, seul, pour clore le chapitre d’une relation amoureuse de deux ans avec une jeune femme née à Cracovie. Ce fut une manière de la quitter : en découvrant la ville où elle avait grandi. En Pologne, j’avais une petite caméra vidéo avec moi. De temps en temps, rarement, je filmais quelques images. Ce fut le cas à Auschwitz.

Je ne suis pas juif, mes ancêtres sont chrétiens et, si ma mémoire est bonne, j’ai visité ce camp avec une motivation d’Européen moyen : un tiers de curiosité, un tiers de sens du devoir, un tiers pour méditer, vaguement, sur ce dont sont capables les humains envers d’autres humains. Pourquoi avoir tourné ces quelques images d’Auschwitz ? Peut-être parce que je voulais me donner la possibilité de les revoir, peut-être parce que c’était un moyen de garder une distance vis-à-vis de l’effet que cette visite aurait pu susciter, peut-être parce que j’espérais collecter sur ces images le substrat d’une révélation que donne rarement, à l’ère du tourisme massif, la découverte d’un tel lieu.undefined

Rentrant à Paris, j’ai eu l’impression qu’il était vain de garder ce film : ces images semblaient neutres. Elles ne montraient rien d’autre que ce que l’on voit probablement dans la plupart des films des milliers de visiteurs qui se rendent chaque année à Auschwitz : un panneau « Arbeit macht Frei », des immeubles de brique ressemblant étrangement à un campus d’université anglaise, des photos alignées de visages de déportés hommes et femmes au regard insistant. Je ne suis pas d’un tempérament archiviste, pas plus que je n’ai l’habitude de verser dans le fétichisme que peut susciter la culpabilité humaniste vis-à-vis du passé. J’imagine qu’en cela encore je dois être un Européen moyen : les faits qui se sont déroulés à Auschwitz me semblent appartenir à un autre monde, à une autre humanité, à une barbarie qui me semble étrangère.

Aussi, quelques jours après mon retour à Paris, j’ai fait ce que fait tout utilisateur d’une caméra vidéo ; j’ai filmé par-dessus mon petit film polonais. Je ne sais plus dans quelles circonstances, j’avais réussi à entrer avec ma caméra dans une discothèque parisienne à la mode nommée La Suite – ce qu’il est convenu d’appeler un haut lieu de la nuit. Toujours est-il que j’en filmai la faune et la flore, là encore sans véritable objectif, mais pour voir : de jolies femelles à l’air niais et malin dansaient ou posaient, des mâles à l’air malin et niais leur offraient des verres. Je ne restai pas longtemps : cet endroit est l’un de ces lieux à la fois surfaits et vides où je n’ai jamais pu me sentir à l’aise, depuis que je suis en âge d’y entrer, ce que j’ai rarement fait. Plus jeune, j’ai souffert de ne pas savoir me joindre à la banalité des conversations festives de groupe, un peu à la manière d’un René de Chateaubriand, ou, si l’on tient absolument à une comparaison plus contemporaine, d’un personnage houellebecquien.

Le lecteur aura peut-être du mal à croire ce qui suit : le lendemain matin, lorsque j’ai voulu voir ce film, j’ai découvert que les images d’Auschwitz ne s’étaient pas totalement effacées. Par je ne sais quel caprice de la tête de lecture de ma caméra mini-DV, de la cassette elle-même ou, pour une raison moins technique que j’ignore, les allées du camp de concentration, l’enseigne « Arbeit macht Frei » ainsi que les visages des déportés dont j’avais filmé les photos apparaissaient par moments, tantôt par flashs, tantôt en sous-impression, au milieu des danseurs de la discothèque parisienne.

On pourra douter de ce que je raconte : aujourd’hui, plus de quatre ans après, je ne sais plus ce que j’ai fait de ce film. Peut-être l’ai-je une fois de plus effacé, peut-être l’ai-je égaré, peut-être le retrouverai-je un jour. Je me souviens avoir pensé à l’époque qu’un artiste contemporain assoiffé de succès aurait peut-être profité de l’occasion pour tenter de provoquer quelque scandale. Le parallèle visuel entre les jeunes fêtards superficiels de ce début de siècle et les morts absurdes du siècle passé aurait pu paraître chic et choc. Toujours est-il – c’est un constat – que j’ai préféré oublier cette coïncidence, la refouler peut-être, jusqu’à ce que le souvenir vif m’en revienne la veille de ce Noël 2007, alors que quelqu’un évoquait le souvenir de l’essayiste Philippe Muray, qui a produit la notion d’homo festivus, cet humain contemporain pour qui la fête et l’hypocrisie positiviste sont des impératifs.

Cette histoire de vidéo hantée, je vous l’ai racontée telle qu’elle s’est réellement passée, bien qu’elle me paraisse presque irréelle (comme la plupart des coïncidences qui font l’étoffe de nos vies). Je n’en peux pas fournir la preuve (et quand bien même le pourrais-je, le voudrais-je ?), autorisant ainsi toutes les hypothèses révisionnistes sur ce qui vraiment se passa en juin 2003. Je n’ai pas eu l’intention de créer, encore moins d’exhiber des images choquantes, malignes ou naïves, quand bien même elles seraient venues illustrer de manière fascinante un parallèle entre l’homo festivus et la barbarie. Il y a d’autres façons de penser la chimère que ma caméra a générée avec ma complicité inconsciente : je vous y invite.

Il me reste cette idée personnelle : de la même faundefinedçon que l’humanité qui a produit Auschwitz me paraît étrangère, autre, lointaine, c’est aussi l’impression que j’ai souvent eue, à quelques exceptions près, depuis mon adolescence, dans les soirées festives avec des inconnus. Les fêtards extasiés au discours minimaliste et répétitif que l’on rencontre dans les lieux dédiés à la fête m’ont souvent paru appartenir à une autre humanité, lointaine, étrangère, et j’ai parfois souffert, plus jeune, de ne pas parvenir à être si futile, ou si l’on préfère, léger.


De là cette question
: si l’on ne se sent appartenir ni à l’humanité qui a produit Auschwitz ni à celle qui s’agite au rythme du fun standard, est-ce à dire que ces deux humanités-là sont toujours la même : une humanité qui préfère ne pas penser et qui taylorise ses crimes comme ses joies ?

 

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