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Publié par Dreuz Info le 24 avril 2010

 

 

   

  

Samedi 24 avril 2010 – 10 Iyyar 5770

   

Des défenseurs des droits de l’homme, des intellectuels et des artistes turcs ont le courage, pour la première fois, de commémorer publiquement, aujourd’hui samedi, à Istanbul, les massacres d’Arméniens survenu de 1915 à 1917, brisant un tabou en Turquie, pays qui nie le génocide arménien.

   

Michel Garroté

  

  

  

  

Dans ce contexte, le chercheur Jackie DERVICHIAN, dans une analyse intitulée « Le dialogue du tabou arménien », analyse publiée aujourd’hui par L’Orient Le Jour, écrit :  « L’histoire avance et continue de pousser des portes, même aussi puissamment scellées que celles du tabou arménien en Turquie. On n’a jamais autant parlé, en Turquie, depuis le mois d’octobre dernier (à un moment où le projet de rétablissement des relations économiques entre Ankara et Erevan était à l’ordre du jour) de la question arménienne. Le registre était plutôt outrancier, mais il y a eu dans le flot des condamnations des appels de journalistes et d’historiens turcs pour que l’on brise les tabous, pour qu’Ankara prenne à bras-le-corps sa propre histoire. Il y eut l’assassinat de Hrant Dink en janvier 2007, une foule de 100 000 personnes pour ses obsèques ; il y eut la demande de pardon faite aux Arméniens, signée par 30 000 personnes et qui fit grand bruit en Turquie entre décembre 2008 et janvier 2009. On lut Le livre de ma grand-mère de Fethiye Cetin qui toucha le cœur et le passé le plus intime, ces grands-mères arméniennes que reconnurent de nombreux Turcs. Et puis à l’automne dernier parurent les échanges entre deux intellectuels, l’un Turc, Ahmet Insel, l’autre Français d’origine arménienne, Michel Marian, aux éditions Liana Lévi. Un débat sans tabou sur un tabou vit se confronter deux histoires, deux points de vue. Dialogue sans concession, exigeant, difficile et sincère, qui éclaire des passés pas seulement politiques ou idéologiques, mais personnels, individuels et familiaux, autant de dimensions éclairantes sur la profondeur du traumatisme et des difficultés actuelles liées à cette question. Paru aux éditions Liana Lévi en septembre 2009, Dialogue sur le tabou arménien écrit par la journaliste Ariane Bonzon sort aujourd’hui, avril 2010, en Turquie. Ce fut longtemps un dialogue impossible. Car la disparition des Arméniens de l’Anatolie au printemps 1915, ses causes et conditions forment un tabou qui a la vie dure en Turquie : voilà presque un siècle qu’il paraît impossible de l’aborder de façon réaliste et apaisée.

   

En 1918, l’Empire ottoman finissant a bien tenté de faire juger l’« acte honteux » par ses tribunaux, quelques seconds couteaux ont été exécutés, mais l’affaire fut bien vite oubliée lorsque la République de Mustafa Kemal a voulu se bâtir une nouvelle identité, turque et musulmane. De fait, l’État turc a conçu un système de dénégation du génocide servi par une historiographie officielle. Car la Turquie moderne risque de se poser là en héritière directe de la dictature du gouvernement Jeunes-Turcs de 1913. Le « tabou arménien » existe depuis l’avènement du nouvel État en 1922, parce que toute menace sur l’intégrité de la Turquie implique le recours à une idéologie nationaliste indépassable. Plus tard, c’était une montée crescendo entre, d’une part, la mobilisation arménienne de la diaspora qui réclame justice et réparation aux héritiers de l’Empire ottoman et, d’autre part, la propagande turque, très active, qui nie l’intention et les responsabilités du gouvernement de l’époque.

   

Depuis quelques années, des Turcs, dont la plupart refusent toujours de prononcer le mot génocide, proposent à des Arméniens de dialoguer. Or, ces derniers se méfient, ayant le sentiment que cette proposition est en réalité une nouvelle tactique de diversion, un nouveau moyen de réduire l’importance de l’injustice historique qui leur a été faite. « Voyez, des Arméniens et des Turcs se parlent, c’est bien la preuve que le contentieux n’est pas vraiment grave », pourrait prétendre l’État turc. Trop risqué, le dialogue semble impossible. C’est donc aussi à ce tabou-là, celui du dialogue impossible, que la journaliste Bonzon fait faire un sort. « Ma famille vient d’Erzurum, elle dut en partir avec le génocide », annonce Michel Marian lors de la rencontre. La phrase produit un émoi certain dans la salle. L’évocation d’Erzurum est lourde de sens : c’est à Erzurum que furent organisées les déportations d’Arméniens de 1915 ; c’est à Erzurum, enfin, que se jouèrent les premiers succès militaires et politiques de la future révolution kémaliste. Ahmet Insel est présent, parmi les hôtes français. L’année suivante, il publie en compagnie de trois autres intellectuels d’Istanbul une lettre demandant pardon aux Arméniens pour la « grande catastrophe » de 1915. Près de 30 000 Turcs apposent leur signature au bas du texte.

   

Un geste de compassion à l’égard des Arméniens ? C’était surtout un véritable acte politique, proclamant la volonté de nombreux Turcs de revisiter leur histoire officielle, fruit de la construction d’une identité turque et musulmane. « Merci aux citoyens turcs », répondent Michel et des amis arméniens dans le quotidien français Libération un mois plus tard. Pour autant un vrai dialogue est-il enfin possible entre deux hommes dont l’un dit génocide et l’autre pas ? Lorsque la journaliste présenta ce projet de livre, son inquiétude était réelle. À leur rendez-vous du printemps 2009, il n’y avait pas seulement deux hommes d’aujourd’hui, mais une cohorte de personnages d’autrefois, au premier rang : Karnik Arslanian, fils de notable d’Erzurum et miraculeusement épargné par le génocide, et Ahmet Faïk, membre d’Union et progrès et kémaliste de la première heure. Michel Marian et Ahmet Insel se sont d’abord raconté l’histoire de leur famille, l’une arménienne, l’autre turque, chacune à l’une des deux extrémités de l’Empire ottoman, plongées dans la tourmente et les convulsions du début du XXe siècle. Celle de Michel Marian a été en partie liquidée par le génocide de 1915, s’est échappée par la Russie pour arriver en France ; celle d’Ahmet Insel, en partie victime du conflit turco-grec, avant et après 1914-18, ira s’installer à Istanbul. Chacun a évoqué le cheminement, de l’enfance à l’âge adulte, du silence à la fureur, de la révolution rêvée à l’engagement personnel.

   

Alors qu’en Turquie, les premières approches, encore timides, des autorités envers leurs voisins arméniens ne sont-elles pas vivement dénoncées par les opposants nationalistes ? En même temps, les Arméniens ne veulent pas accepter d’être sacrifiés une seconde fois ; cette fois, ce n’est plus l’existence de leur peuple en Anatolie qui est en cause, mais la reconnaissance ou le déni de cette page si douloureuse de leur histoire et de leur mémoire. Puisse ce premier dialogue rapprocher aussi, demain peut-être, les historiens turcs et arméniens. La recherche des historiens sur la destruction des Arméniens présente, en effet, une décisive fonction dans sa capacité d’intervention sur le mouvement de démocratisation des sociétés et des institutions. Lorsque l’État turc abandonnera son entreprise de déni de l’histoire, lorsque les archives s’ouvriront, lorsque les chercheurs pourront travailler ensemble, les libertés civiles auront fait un grand pas dans ce pays et dans le monde. Il ne s’agit pas seulement de la question arménienne, mais aussi et d’abord d’un rapport à l’histoire, à la vérité et à la démocratie. Le « tabou arménien », à travers les questions politiques que pose sa résolution, représente une chance pour la société turque, mais aussi pour les communautés arméniennes qui ne peuvent vivre en dehors de la perspective d’une juste réconciliation, et au-delà, pour le progrès d’une éthique des savoirs. L’effort de connaissance dirigé vers les événements les plus tragiques reste possible et n’est jamais vain. Aux historiens alors de favoriser cet usage démocratique d’un passé refusé ou impossible ».

   

Copyright Jackie DERVICHIAN, chercheur

  

   

   

   

   

   

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