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Publié par Guy Millière le 17 mai 2010

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Navré de vous l’apprendre de manière un peu brutale, mais je pense qu’il est inutile de dissimuler la vérité : l’Europe est morte. Disant cela, je ne veux pas dire que les structures de l’Union vont se dissoudre : non, on sauvera les apparences, il y aura toujours des réunions à Bruxelles, un Parlement à Strasbourg, une Commission, un Président. Tout restera en place. Je ne veux pas dire non plus que les pays d’Europe vont cesser d’exister et leurs populations disparaître, non.

Je veux dire qu’un point de non retour se trouve atteint, et que le déclin enclenché depuis longtemps est désormais, sans doute, irréversible. Le futur du monde se jouera ailleurs : c’est déjà le cas. Ce le sera plus encore dans les années à venir.

 

drapeau-euro-de-mort.jpgLa crise que vient de connaître la zone euro va sans aucun doute se poursuivre. L’euro, en toute logique devrait s’affaiblir et se déprécier encore. Emprunter de l’argent sur les marchés va coûter de plus en plus cher à tous les gouvernements d’Europe,  même ceux extérieurs à la zone euro, car il sera de plus en plus risqué de leur prêter de l’argent. Même les pays qui semblent les plus sains sont enchaînés aux cercles vicieux mis en place dans l’Union au fil des ans, et ne peuvent en sortir : l’Allemagne, ainsi, exporte très largement vers les autres pays d’Europe et ne peut dissocier son sort d’eux, et le vieillissement lui fait perdre des centaines de milliers d’habitants par an.

 

 

La Grèce, ce doit être dit, ne pourra jamais rembourser un centime de l’argent qui lui est prêté : le régime strict qui lui est imposé est la recette assurée de la dépression chronique, et l’exclure de la zone euro n’aurait pas changé grand chose, car le Portugal et l’Espagne sont dans une situation proche. Les mesures décidées par les gouvernements portugais et espagnol sont elles aussi des recettes de dépression chronique, et ces pays eux-mêmes ne rembourseront probablement jamais leurs dettes. L’Italie, la France, ou, hors de la zone euro, le Royaume-Uni sont dans des situations qu’on ne peut considérer comme très éloignées de celles existant au Portugal et en Espagne.

 

 

L’argent avancé pour tenter d’éteindre l’incendie ne fera qu’entretenir l’incendie : prétendre remédier à une situation de surendettement en empruntant davantage d’argent et en s’endettant davantage encore, par centaines de milliards, relève de l’action désespérée de court terme et ferait sourire si ce n’était tragique. Un particulier qui, à sa propre échelle, se conduirait ainsi se verrait refuser le moindre argent supplémentaire et se verrait placé sous une forme ou une autre de tutelle. Accuser les « spéculateurs » relève d’une stratégie du bouc émissaire et détournera peut-être l’attention des populations quelques instants, mais la responsabilité de la situation incombe aux dirigeants politiques, à la mise en place de systèmes d’Etat providence qui ont asphyxié les incitations à entreprendre et investir tout en démultipliant le nombre de ceux qui vivent d’assistances diverses ou d’emplois improductifs. Elle incombe à l’abandon de l’enseignement à des gens qui forment davantage d’inadaptés sociaux que de vecteurs de capital intellectuel.

 

 

Le seul espoir de redressement passerait, non par l’explosion de la zone euro dont certains parlent, mais par un retour  dans les principaux pays européens à une croissance forte (supérieure à 3%), mais ce retour est quasiment impossible : la croissance impliquerait des gains de productivité et de compétitivité, donc des baisses d’impôt et de charges, et des déréglementations, ce qu’aucun gouvernement d’Europe ne se propose de faire et ne peut faire, car cela impliquerait le passage par une période de déficits accrus, sans même la certitude de réussir, tant tous les mécanismes à même de permettre un redémarrage sont grippés et détériorés. Si, pure hypothèse, les financiers envisageaient d’accepter ces déficits, ils reculeraient aussitôt en songeant à tous les paramètres impliqués et au fait qu’ils seraient sur des terrains très instables. Un  gouvernement technocratique de l’Union ne pourrait pas faire mieux que les gouvernements de chaque pays, et serait, de surcroît, refusé par les populations, qui considèrent d’ores et déjà que la démocratie est largement confisquée en Europe.

 

 

Quand l’endettement d’un gouvernement quel qu’il soit approche ou dépasse les cent pour cent du PIB, des blocages graves se mettent en place. Le simple paiement des intérêts de la dette est si lourd que diminuer les dépenses du gouvernement devient une mission presque impossible. Augmenter les dépenses est également impossible puisque la limite à la possibilité de dépenser l’argent qu’on n’a pas se trouve atteinte. Baisser impôts et charges et déréglementer étant inenvisageable, il en résulte une forme de paralysie. On évoque en France le spectre de la « rigueur » : un mot qui économiquement ne veut rien dire. Il vaudrait mieux parler de rigidité, comme dans « rigidité cadavérique ». Et c’est ce genre de rigidité qui plane, à divers degrés et sur divers modes, sur l’Europe entière.

 

 

L’euro va s’affaiblir et se déprécier, disais-je : ce sera une forme de dévaluation d’ensemble. La croissance pourra sembler repartir ici ou là, dopée artificiellement par la dévaluation, mais elle sera très faible, bien plus faible que dans le reste du monde, car la dévaluation fait monter les prix de tout ce qui est importé. Le chômage partout restera élevé. Le nombre de gens vivant au seuil de pauvreté va s’accroître. La dénatalité et le vieillissement des populations vont se poursuivre. Le capital humain et intellectuel subsistant continuera à partir. Des gens qui n’ont à offrir que la force de leurs bras se feront plus nombreux dans un contexte où ce n’est pas sur la force musculaire mais sur le cerveau que repose le dynamisme économique. La violence et les trafics divers ne pourront que s’accroître. Et j’ai laissé ici délibérément de côté d’autres facteurs, tels l’islamisation de diverses sociétés européennes, ou l’absence de défense européenne qui implique certaines postures diplomatiques.

 

 

La mort d’une civilisation n’est pas un événement brutal et monolithique : elle se fait d’une cumulation de signes, de lézardes, de fractures. Nous sommes dans une mort de civilisation. Les discours des hommes politiques ne pourront pas se faire porteur de la vérité, bien sûr : si l’un d’entre eux oserait dire qu’il gère un déclin vraisemblablement irrémédiable, un autre viendrait tenir des propos rassurants et raflerait la mise. Les mécontentements, les frustrations, vont s’accentuer. Les discours intellectuels vont habiller tout cela avec des mots comme seuls savent en inventer les intellectuels.

 

 

J’ai expliqué tout cela de manière très détaillée dans mon dernier livre, La septième dimension.  Je savais, au moment de la publication que j’avais peu de chance de voir le diagnostic que j’établissais concernant l’Europe se trouver entendu. Je savais aussi que l’explication que je donne du devenir du monde serait peu comprise sur ce continent : les civilisations qui meurent sont, en général, la proie d’une incapacité de comprendre encore le devenir du monde.

 

 

Ceux qui lisant ces lignes désespèreraient doivent ne pas l’oublier : il y a un futur. Il se joue ailleurs, notais-je au début de cet article. S’il est trop tard pour l’Europe, il n’est pas trop tard pour ceux qui entendent regarder un peu plus loin. Et se placer sur un horizon planétaire.

 

Guy Millière

 

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