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Publié par Dreuz Info le 14 juillet 2010

 

La Russie peut-elle mourir ? Et peut-elle renaître ?


Par Michel Gurfinkiel

 

L’un dans l’autre, en dépit de ces ambivalences et de ces contradictions, ou grâce à elles, la Russie est devenue l’un des « peuples élus de la géopolitique ». La Russie est le plus grand Etat du monde depuis le début du XVIIIe siècle, date à laquelle elle a dépassé la Chine en superficie. Au début du XXe siècle, l’Empire russe contrôlait quelque 22 millions de kilomètres carrés d’un seul tenant, soit le sixième de toutes les terres émergées ou encore, selon la remarque d’Alexandre de Humboldt, « plus que la superficie de la face visible de la Lune » . Ce fut également, à quelques changements de frontières près, la superficie d’une Union soviétique dont les armoiries arboraient, avec une tranquille assurance, le globe terrestre. La Fédération de Russie actuelle, telle qu’elle a pris forme en 1991 après la sécession des quatorze républiques soviétiques non-russes, ne couvre plus que 17 millions de kilomètres carrés : mais c’est encore près de deux fois la superficie des deuxième, troisième et quatrième Etats du monde, le Canada, la Chine et les Etats-Unis, qui s’étendent respectivement sur près de 9,9 millions de kilomètres, près de 9,6 millions et près de 9,4 millions ; ou bien, pour donner d’autres ordres de comparaison, trente-quatre fois la superficie de la France, quarante-cinq fois celle du Japon, près de quarante-huit fois celle de l’Allemagne, soixante-neuf fois celle du Royaume-Uni.

 

 

 

Populations

La Russie est également l’un des Etats les plus peuplés du monde. Vers l’an 900, on comptait probablement 3,5 millions d’habitants dans l’espace correspondant à la Russie cisouralienne actuelle, à l’Ukraine et à la Biélorussie : dont 75 % de Slaves protorusses, 10 ou 15 % de Finnois et 10 ou 15 % de nomades indo-européens ou turco-mongols. Cela représentait le dixième de la population globale de l’Europe, de l’Atlantique à l’Oural : beaucoup moins, tant en chiffres absolus qu’en densité de population, que les espaces correspondant à la France actuelle (ils devaient compter quelque 6 millions d’habitants vers 900) ou à l’Italie actuelle (4,5 milllions à la même époque) ; infiniment moins que le sous-continent indien des Gurjara-Pratihara (70 millions au Xe siècle) ou la Chine des Tang (55 millions). Vers 1200, cependant, la population de ce monde, devenu « russien »,  avait crû de plus de 150 % : elle dépassait les 9 millions d’habitants, se situant assez près de ce qui était alors la population  la France dans ses limites actuelles (10 à 11 millions) mais au-dessus de la population de l’espace italien (7,5 millions). Aux XIIIe et XIVe siècles, un double effondrement démographique se produit, provoqué par les invasions mongoles puis la peste noire. Mais c’est un effondrement relatif : si la population cesse de croître, elle ne décroît pas non plus. A partir du XVe siècle, le « rassemblement » progressif des terres russiennes dans un Etat centralisé et de plus en plus occidentalisé assure une croissance démographique continue, donc de plus en plus rapide : 15 millions vers 1600, après l’unification de la Russie du Nord et du Centre et le début des conquêtes transouraliennes, 20 millions vers 1700 après la conquête de l’Ukraine, près de 40 millions en 1800 après la conquête de la Biélorussie et de l’Ukraine occidentale. Le XIXe siècle et le début du XXe siècle, sur cette lancée, sont un long âge d’or démographique : 200 % d’augmentation sur six générations, le plus fort taux au sein d’un monde européen lui-même en très forte croissance. La population de l’Empire russe, qui a dépassé le seuil des 100 millions d’habitants en 1870, est de 133 millions en 1914. Si les éléments non-russes et surtout non-slaves s’accroissent en termes absolus, du fait de la conquête de la Pologne, de la Bessarabie, du Caucase et de l’Asie centrale, l’élément russe et semi-russe (Ukrainiens, Biélorusses, russifiés divers) est à la fois prépondérant en termes absolus et de plus en plus fort en termes relatifs. Après la Chine, qui a dépassé les 450 millions d’habitants mais qui semble engagée dans un processus de désintégration politique irrémédiable, la Russie apparaît ainsi à la veille de la Première Guerre mondiale comme le plus peuplé des Etats-nations : devant les Etats-Unis (100 millions d’habitants), l’Allemagne (60 millions) ou le Royaume-Uni (54 millions, dont 42 dans les Iles Britanniques et 12 millions dans les Dominions). 

 

 

 

Effondrements

Le XXe siècle est marqué par une ultime poussée démographique en chiffres absolus : la population globale du monde russe passe à 200 millions d’âmes dans les années trente puis à près de 300 millions à la fin des années quatre-vingt, soit approximativement 100 % d’accroissement en une soixantaine d’années. Mais en termes relatifs, cette croissance recouvre d’abord, des années dix aux années soixante, une série d’effondrements temporaires, dûs à des causes externes : la Première Guerre mondiale et la Révolution bolchévique, de 1914 à 1924, se soldent par 16 millions de morts au moins, 2 millions de départs vers l’étranger et un déficit des naissances tournant autour de 10 ou 12 millions ; les famines, les purges et les déportations de l’ère stalinienne entraînent quelque 20 millions de morts, dont une dizaine de millions d’assassinats délibérément organisés, et un déficit des naissances de 15 millions au moins ; la Seconde Guerre mondiale se solde par 25 millions de morts et un déficit des naissances de plus de 10 millions. Puis, à partir des années soixante, une régression démographique de longue durée, dûe à des causes internes, prend forme. Comme dans les pays occidentaux, la natalité tombe en-dessous du taux de renouvellement des générations : alors qu’une femme russe avait en moyenne 7,5 enfants dans les années vingt, elle n’en a plus, à partir des années quatre-vingt, que 1,3. Mais à la différence de ce qui se passe en Occident, la mortalité remonte fortement au même moment  : l’espérance de vie n’est plus  à la fin du XXe siècle que de 59 ans pour le sexe masculin et de 73 ans pour le sexe féminin, ce qui place la Russie loin derrière le Japon, l’Amérique du Nord ou l’Europe, et même sensiblement derrière la plupart des pays asiatiques. La combinaison de ces deux facteurs, sans équivalent dans le monde contemporain, pourrait entraîner une chute démograhique de 20 % en l’espace de trente ans, entre 2000 et 2030, puis, si la tendance se prolongeait, un véritable collapsus,   avec une seconde chute de 20 ou 30 % par rapport aux chiffres de 2030.

 

 

 

Citoyens

Mais rien ne permet d’affirmer, pour l’instant, qu’il en sera ainsi. Et le fait démographique russe reste, en soi, énorme. La Fédération de Russie compte près de  150 millions d’habitants en l’an 2010. Cela fait d’elle un des dix Etats les plus peuplés de la terre, au septième rang exactement, derrière la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, l’Indonésie, le Brésil et le Japon, devant le Pakistan, le Bangladesh et le Bangladesh. Sur ces quelque 150 millions de citoyens russes, 130 sont considérés comme des Russes ethniques, de nationalité russe, pour reprendre une distinction de l’ancien droit public soviétique : les autres appartiennent à diverses minorités nationales, des Tatars du Tatarstan aux Yakoutes du Sakha, en passant par les Allemands de la Volga ou les Juifs. En dehors de la Fédération russe actuelle, on compte environ 30 millions de Russes ethniques ou de Slaves russifiés devenus citoyens des Etats ex-soviétiques : 2 millions dans les pays baltes, 20 millions en Ukraine, en Biélorussie et en Moldavie, 6 à 7 millions dans le Caucase et en Asie centrale. Mais la russophonie, qu’il s’agisse de locuteurs pour lesquelles le russe est la langue de la vie quotidienne ou du travail, ou de communicateurs capables de communiquer en russe mais pratiquant une autre langue quotidienne, recouvre presque tout l’ancien empire russe, de même que l’anglophonie, l’hispanophonie, la lusophonie et la francophonie restent prépondérantes, à un degré ou à un autre, dans les anciens empires britannique, espagnol, portugais et français. En Ukraine, l’ukrainien, première langue nationale, ne serait véritablement parlé que par un tiers de la population : les autres, y compris une bonne moitié des Ukrainiens ethniques, utilisent le russe. Au Kazakhstan, les proportions seraient encore plus favorables au russe : les Kazakhs de souche ne forment que 40 % environ de la population, et plus la moitié d’entre eux ne parlent pas leur langue, ce qui fait du russe, volens nolens, la langue réelle du pays, tout comme l’anglais, et non le gaélique,  est la langue réelle de l’Irlande indépendante.

De surcroît, la russophonie va d’ailleurs au-delà des limites de l’ex-URSS. Les exilés « russes blancs » d’après 1917 – en Europe, en Amérique du Nord, mais aussi en Chine – ont souvent transmis les rudiments de la langue russe à leurs enfants et petits-enfants. Près d’un million de russophones d’origine juive vivent aujourd’hui en Israël et semblent soucieux, eux aussi, de perpétuer leur singularité culturelle et linguistique. Le russe fut, tout au long de la guerre froide, seconde langue obligatoire en Europe de l’Est et dans les autres pays soumis à l’URSS, y compris Cuba et le Vietnam : tombé en désaffection après la chute de l’Empire, en 1989-1991, il n’est pas oublié pour autant ; il suffirait que la nouvelle Russie connaisse un développement économique réel et rapide pour que son usage réapparraisse. Ainsi redéfini, le monde russophone englobe sans doute 400 millions d’hommes et de femmes au seuil du XXIe siècle. Il se situe au troisième rang mondial, derrière les mondes sinophone et anglophone, devant les mondes arabophone et hispanophone.

 

 

 

Trivokzalni

Dans le Moscou de la fin de l’époque Gorbatchev, il fallait avoir vu Trivokzalni, le quartier des Trois Gares. Les édifices en question – la gare de Pétersbourg, rebaptisée « de Leningrad », Leningradski, la gare de Yaroslav et celle de Kazan – étaient situés si près l’un de l’autre qu’ils n’en formaient, à bien des égards, qu’un seul. Mais chacun avait été traité dans le style de la ville ou des régions desservies : pour la première, reconstruite sous Khroutchev, un modernisme froid, vaguement néo-classique ; pour la seconde, qui reliait Moscou à la Russie du Nord, un mélange d’Art Nouveau et de réminiscences scandinaves ;  pour la troisième enfin, qui conduisait aux pays semi-tatares de la Volga, un baroquisme islamisant. Rehaussé, à l’arrière-plan, par les flèches effilées des gratte-ciels staliniens, l’effet était saisissant. Mais ce  que qui faisait, en ce temps-là, la réputation des lieux, c’était moins les bâtiments que ce qu’ils facilitaient. Trivokzalni (le mot, en russe, évoque la Trinité chrétienne, mais aussi, plus sourdement, les triades du chamanisme et de la sorcellerie) était en effet l’une des zones interlopes qui permettaient au Moscou totalitaire de respirer, et peut-être la principale. D’une gare à l’autre, disait-on, le flux de voyageurs était tel que la milice et la police secrète ne pouvaient que relâcher leurs contrôles, oublier de vérifier les passeports intérieurs, tolérer d’étranges manèges et de trop évidentes transactions. A moins que cette impuissance ne fût, en fait, qu’un pieux mensonge, entretenu par les forces de sécurité elles-mêmes : elles n’avaient pas moins besoin de ces transactions et de ces manèges que le reste de la société, pour les hautes et basses raisons qui leur étaient propres… Aux trains de jour, frottés d’une odeur de saucisson à l’ail, succédaient  les trains de nuit, où des inconnus, avant de s’emmurer dans le sommeil des justes ou des criminels, engoncés dans leurs pardessus gris, passaient à la ronde une bouteille de vodka. Dans les salles d’attente, un peuple de migrants, toutes races brassées, était assis, affalé, parfois accroupi. L’heure venue, il se hâtait de quai en quai, charriant ses valises, ses ballots, ses cageots. Les Moscovites venaient se mêler aux voyageurs, échanger des produits qu’on ne trouvait que dans la capitale contre ceux qu’on ne produisait qu’en province. De minces jeunes filles, débarquées de Russie profonde ou du Caucase, cherchaient du regard le futur protecteur qui allait leur apprendre à gravir, jambes nues, les cercles concentriques de la Nomenklatura. Les émissaires de chefs locaux du parti, souvent en uniforme, le visage encadré par une casquette démesurée ou une chapka, s’apprêtaient à régler, en marge de leur ordre de route officiel, les arrangements d’homme à homme, de clan à clan, sur lesquels reposaient le pays et l’Etat. Les popes de l’Eglise officielle, en robe et en mitre, la barbe bien taillée, croisaient les prédicateurs semi-clandestins, nu-tête et barbe folle : la foule s’écartait avec un même respect devant les deux races d’hommes de Dieu. Il y avait enfin ceux qui avaient préparé un voyage depuis quinze ans, pour retrouver, par-delà purges, goulags et relégations, la trace d’un frère, d’une soeur, d’un fils ou d’une fille, et ceux qui, tout simplement, se hâtaient vers l’âme-soeur, non seulement l’amante ou l’amant, mais aussi et surtout l’ami ou l’amie qui avait lu les mêmes livres d’autrefois ou d’ailleurs, ou les mêmes samizdats, et avec lequel, une fois encore, on barvarderait jusqu’au matin autour de verres de thé bouillant. Quel défi pour l’idéologie régnante, pour le Plan, pour le mythe d’un peuple sans classes tout entier mobilisé sous la conduite éclairée du parti de Lénine, que ces allers et venues browniens d’individus réeels, à la poursuite de pauvres et infinis bonheurs réels. Et quelle leçon, dans un Etat fondé sur un économisme naïf, que cette plongée in vivo dans les économies concrètes, dans le marché ubiquitaire, implacable, insatiable, des ressources vivrières et des objets, du sexe et du pouvoir, de l’âme et de l’esprit.

 

 

 

Voyages

Mais Trivokzalni, ce n’était pas seulement la Russie réelle sous l’URSS. C’était aussi la Russie de tous les temps. En se promenant ici, on se rappelait soudain que le voyage – la marche, la hache à la main, dans la forêt, la chevauchée et le pâturage dans  la prairie, l’itinéraire mystique, et souvent, en même temps, paillard, vers le lieu saint païen et le sanctuaire chrétien, le cheminement du colporteur, la caravane du marchand, le chalan pathétique des déportés et des relégués, la ruée des soldats du tsar et de l’Armée rouge – avait été l’état originel, natif, d’une nation ivre de trop d’espace. Les premiers livres russes dignes d’intérêt avaient été des récits de pélerins ou d’aventuriers : Les Dits du pélerin russe, Le Voyage au-delà des Trois Mers. Léon Tolstoï, dont les romans et les nouvelles sont emplis d’images et de thèmes pérégrins – cavalcades de soldats-centaures (Les Cosaques, Les Guerres du Caucase), errances aristocratiques en chemin de fer (Anna Karénine), convois de déportés (Résurrection) -, avait finu par fuguer à quatre-vingt-deux ans, et était mort sur un quai de gare, à Yasnaïa-Poliana. Trotski, commissaire du peuple à la Guerre, avait sillonné la Russie révolutionnaire, en 1919 et en 1920, dans un train blindé. Le poète Ossip Mandelstam et sa femme Nadejda, exilés en province sur l’ordre de Staline au début des années trente,  avaient multiplié de courts séjours semi-clandestins à Moscou « pour y glaner des commérages, des nouvelles, de l’argent ». Et à chaque fois, écrira Nadejda dans ses mémoires, ils étaient « sur le point d’oublier ce qu’ils étaient, et devaient se précipiter, in extremis, sur le dernier train pour Kalinine, terrifiés à l’idée d’être bloqués une nuit de trop dans une ville qui leur est interdite ». Les autres passagers, ayant deviné en eux des Nyechtchastnyé, des « infortunés » ayant maille à partir avec l’autorité, leur cèdaient un siège et leur tenaient, à leur grand étonnement, des propos « empreints de compassion ». C’était par ces périples, ces traversées, ces fuites, que les proto-Russes puis les Russes avaient peu à peu façonné la Russie, pour le bien et pour le mal. Et l’on sentait confusément, en se promenant de la gare de Leningrad à celle de Yaroslav, et de celle-ci à la gare de Kazan, que les voyages et les voyageurs allaient rendre un jour la Russie à elle-même, par-delà le communisme ou par-delà les nouvelles catastrophes que la chute du communisme ne manquerait pas d’entraîner.

 

© Michel Gurfinkiel, 2010

 

 

 

 

 

L’article original peut être consulté sur le blog de Michel Gurfinkiel

Publié par Dreuz Info le 14 juillet 2010

 

La Russie peut-elle mourir ? Et peut-elle renaître ?


Par Michel Gurfinkiel

 

L’un dans l’autre, en dépit de ces ambivalences et de ces contradictions, ou grâce à elles, la Russie est devenue l’un des « peuples élus de la géopolitique ». La Russie est le plus grand Etat du monde depuis le début du XVIIIe siècle, date à laquelle elle a dépassé la Chine en superficie. Au début du XXe siècle, l’Empire russe contrôlait quelque 22 millions de kilomètres carrés d’un seul tenant, soit le sixième de toutes les terres émergées ou encore, selon la remarque d’Alexandre de Humboldt, « plus que la superficie de la face visible de la Lune » . Ce fut également, à quelques changements de frontières près, la superficie d’une Union soviétique dont les armoiries arboraient, avec une tranquille assurance, le globe terrestre. La Fédération de Russie actuelle, telle qu’elle a pris forme en 1991 après la sécession des quatorze républiques soviétiques non-russes, ne couvre plus que 17 millions de kilomètres carrés : mais c’est encore près de deux fois la superficie des deuxième, troisième et quatrième Etats du monde, le Canada, la Chine et les Etats-Unis, qui s’étendent respectivement sur près de 9,9 millions de kilomètres, près de 9,6 millions et près de 9,4 millions ; ou bien, pour donner d’autres ordres de comparaison, trente-quatre fois la superficie de la France, quarante-cinq fois celle du Japon, près de quarante-huit fois celle de l’Allemagne, soixante-neuf fois celle du Royaume-Uni.

 

 

 

Populations

La Russie est également l’un des Etats les plus peuplés du monde. Vers l’an 900, on comptait probablement 3,5 millions d’habitants dans l’espace correspondant à la Russie cisouralienne actuelle, à l’Ukraine et à la Biélorussie : dont 75 % de Slaves protorusses, 10 ou 15 % de Finnois et 10 ou 15 % de nomades indo-européens ou turco-mongols. Cela représentait le dixième de la population globale de l’Europe, de l’Atlantique à l’Oural : beaucoup moins, tant en chiffres absolus qu’en densité de population, que les espaces correspondant à la France actuelle (ils devaient compter quelque 6 millions d’habitants vers 900) ou à l’Italie actuelle (4,5 milllions à la même époque) ; infiniment moins que le sous-continent indien des Gurjara-Pratihara (70 millions au Xe siècle) ou la Chine des Tang (55 millions). Vers 1200, cependant, la population de ce monde, devenu « russien »,  avait crû de plus de 150 % : elle dépassait les 9 millions d’habitants, se situant assez près de ce qui était alors la population  la France dans ses limites actuelles (10 à 11 millions) mais au-dessus de la population de l’espace italien (7,5 millions). Aux XIIIe et XIVe siècles, un double effondrement démographique se produit, provoqué par les invasions mongoles puis la peste noire. Mais c’est un effondrement relatif : si la population cesse de croître, elle ne décroît pas non plus. A partir du XVe siècle, le « rassemblement » progressif des terres russiennes dans un Etat centralisé et de plus en plus occidentalisé assure une croissance démographique continue, donc de plus en plus rapide : 15 millions vers 1600, après l’unification de la Russie du Nord et du Centre et le début des conquêtes transouraliennes, 20 millions vers 1700 après la conquête de l’Ukraine, près de 40 millions en 1800 après la conquête de la Biélorussie et de l’Ukraine occidentale. Le XIXe siècle et le début du XXe siècle, sur cette lancée, sont un long âge d’or démographique : 200 % d’augmentation sur six générations, le plus fort taux au sein d’un monde européen lui-même en très forte croissance. La population de l’Empire russe, qui a dépassé le seuil des 100 millions d’habitants en 1870, est de 133 millions en 1914. Si les éléments non-russes et surtout non-slaves s’accroissent en termes absolus, du fait de la conquête de la Pologne, de la Bessarabie, du Caucase et de l’Asie centrale, l’élément russe et semi-russe (Ukrainiens, Biélorusses, russifiés divers) est à la fois prépondérant en termes absolus et de plus en plus fort en termes relatifs. Après la Chine, qui a dépassé les 450 millions d’habitants mais qui semble engagée dans un processus de désintégration politique irrémédiable, la Russie apparaît ainsi à la veille de la Première Guerre mondiale comme le plus peuplé des Etats-nations : devant les Etats-Unis (100 millions d’habitants), l’Allemagne (60 millions) ou le Royaume-Uni (54 millions, dont 42 dans les Iles Britanniques et 12 millions dans les Dominions). 

 

 

 

Effondrements

Le XXe siècle est marqué par une ultime poussée démographique en chiffres absolus : la population globale du monde russe passe à 200 millions d’âmes dans les années trente puis à près de 300 millions à la fin des années quatre-vingt, soit approximativement 100 % d’accroissement en une soixantaine d’années. Mais en termes relatifs, cette croissance recouvre d’abord, des années dix aux années soixante, une série d’effondrements temporaires, dûs à des causes externes : la Première Guerre mondiale et la Révolution bolchévique, de 1914 à 1924, se soldent par 16 millions de morts au moins, 2 millions de départs vers l’étranger et un déficit des naissances tournant autour de 10 ou 12 millions ; les famines, les purges et les déportations de l’ère stalinienne entraînent quelque 20 millions de morts, dont une dizaine de millions d’assassinats délibérément organisés, et un déficit des naissances de 15 millions au moins ; la Seconde Guerre mondiale se solde par 25 millions de morts et un déficit des naissances de plus de 10 millions. Puis, à partir des années soixante, une régression démographique de longue durée, dûe à des causes internes, prend forme. Comme dans les pays occidentaux, la natalité tombe en-dessous du taux de renouvellement des générations : alors qu’une femme russe avait en moyenne 7,5 enfants dans les années vingt, elle n’en a plus, à partir des années quatre-vingt, que 1,3. Mais à la différence de ce qui se passe en Occident, la mortalité remonte fortement au même moment  : l’espérance de vie n’est plus  à la fin du XXe siècle que de 59 ans pour le sexe masculin et de 73 ans pour le sexe féminin, ce qui place la Russie loin derrière le Japon, l’Amérique du Nord ou l’Europe, et même sensiblement derrière la plupart des pays asiatiques. La combinaison de ces deux facteurs, sans équivalent dans le monde contemporain, pourrait entraîner une chute démograhique de 20 % en l’espace de trente ans, entre 2000 et 2030, puis, si la tendance se prolongeait, un véritable collapsus,   avec une seconde chute de 20 ou 30 % par rapport aux chiffres de 2030.

 

 

 

Citoyens

Mais rien ne permet d’affirmer, pour l’instant, qu’il en sera ainsi. Et le fait démographique russe reste, en soi, énorme. La Fédération de Russie compte près de  150 millions d’habitants en l’an 2010. Cela fait d’elle un des dix Etats les plus peuplés de la terre, au septième rang exactement, derrière la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, l’Indonésie, le Brésil et le Japon, devant le Pakistan, le Bangladesh et le Bangladesh. Sur ces quelque 150 millions de citoyens russes, 130 sont considérés comme des Russes ethniques, de nationalité russe, pour reprendre une distinction de l’ancien droit public soviétique : les autres appartiennent à diverses minorités nationales, des Tatars du Tatarstan aux Yakoutes du Sakha, en passant par les Allemands de la Volga ou les Juifs. En dehors de la Fédération russe actuelle, on compte environ 30 millions de Russes ethniques ou de Slaves russifiés devenus citoyens des Etats ex-soviétiques : 2 millions dans les pays baltes, 20 millions en Ukraine, en Biélorussie et en Moldavie, 6 à 7 millions dans le Caucase et en Asie centrale. Mais la russophonie, qu’il s’agisse de locuteurs pour lesquelles le russe est la langue de la vie quotidienne ou du travail, ou de communicateurs capables de communiquer en russe mais pratiquant une autre langue quotidienne, recouvre presque tout l’ancien empire russe, de même que l’anglophonie, l’hispanophonie, la lusophonie et la francophonie restent prépondérantes, à un degré ou à un autre, dans les anciens empires britannique, espagnol, portugais et français. En Ukraine, l’ukrainien, première langue nationale, ne serait véritablement parlé que par un tiers de la population : les autres, y compris une bonne moitié des Ukrainiens ethniques, utilisent le russe. Au Kazakhstan, les proportions seraient encore plus favorables au russe : les Kazakhs de souche ne forment que 40 % environ de la population, et plus la moitié d’entre eux ne parlent pas leur langue, ce qui fait du russe, volens nolens, la langue réelle du pays, tout comme l’anglais, et non le gaélique,  est la langue réelle de l’Irlande indépendante.

De surcroît, la russophonie va d’ailleurs au-delà des limites de l’ex-URSS. Les exilés « russes blancs » d’après 1917 – en Europe, en Amérique du Nord, mais aussi en Chine – ont souvent transmis les rudiments de la langue russe à leurs enfants et petits-enfants. Près d’un million de russophones d’origine juive vivent aujourd’hui en Israël et semblent soucieux, eux aussi, de perpétuer leur singularité culturelle et linguistique. Le russe fut, tout au long de la guerre froide, seconde langue obligatoire en Europe de l’Est et dans les autres pays soumis à l’URSS, y compris Cuba et le Vietnam : tombé en désaffection après la chute de l’Empire, en 1989-1991, il n’est pas oublié pour autant ; il suffirait que la nouvelle Russie connaisse un développement économique réel et rapide pour que son usage réapparraisse. Ainsi redéfini, le monde russophone englobe sans doute 400 millions d’hommes et de femmes au seuil du XXIe siècle. Il se situe au troisième rang mondial, derrière les mondes sinophone et anglophone, devant les mondes arabophone et hispanophone.

 

 

 

Trivokzalni

Dans le Moscou de la fin de l’époque Gorbatchev, il fallait avoir vu Trivokzalni, le quartier des Trois Gares. Les édifices en question – la gare de Pétersbourg, rebaptisée « de Leningrad », Leningradski, la gare de Yaroslav et celle de Kazan – étaient situés si près l’un de l’autre qu’ils n’en formaient, à bien des égards, qu’un seul. Mais chacun avait été traité dans le style de la ville ou des régions desservies : pour la première, reconstruite sous Khroutchev, un modernisme froid, vaguement néo-classique ; pour la seconde, qui reliait Moscou à la Russie du Nord, un mélange d’Art Nouveau et de réminiscences scandinaves ;  pour la troisième enfin, qui conduisait aux pays semi-tatares de la Volga, un baroquisme islamisant. Rehaussé, à l’arrière-plan, par les flèches effilées des gratte-ciels staliniens, l’effet était saisissant. Mais ce  que qui faisait, en ce temps-là, la réputation des lieux, c’était moins les bâtiments que ce qu’ils facilitaient. Trivokzalni (le mot, en russe, évoque la Trinité chrétienne, mais aussi, plus sourdement, les triades du chamanisme et de la sorcellerie) était en effet l’une des zones interlopes qui permettaient au Moscou totalitaire de respirer, et peut-être la principale. D’une gare à l’autre, disait-on, le flux de voyageurs était tel que la milice et la police secrète ne pouvaient que relâcher leurs contrôles, oublier de vérifier les passeports intérieurs, tolérer d’étranges manèges et de trop évidentes transactions. A moins que cette impuissance ne fût, en fait, qu’un pieux mensonge, entretenu par les forces de sécurité elles-mêmes : elles n’avaient pas moins besoin de ces transactions et de ces manèges que le reste de la société, pour les hautes et basses raisons qui leur étaient propres… Aux trains de jour, frottés d’une odeur de saucisson à l’ail, succédaient  les trains de nuit, où des inconnus, avant de s’emmurer dans le sommeil des justes ou des criminels, engoncés dans leurs pardessus gris, passaient à la ronde une bouteille de vodka. Dans les salles d’attente, un peuple de migrants, toutes races brassées, était assis, affalé, parfois accroupi. L’heure venue, il se hâtait de quai en quai, charriant ses valises, ses ballots, ses cageots. Les Moscovites venaient se mêler aux voyageurs, échanger des produits qu’on ne trouvait que dans la capitale contre ceux qu’on ne produisait qu’en province. De minces jeunes filles, débarquées de Russie profonde ou du Caucase, cherchaient du regard le futur protecteur qui allait leur apprendre à gravir, jambes nues, les cercles concentriques de la Nomenklatura. Les émissaires de chefs locaux du parti, souvent en uniforme, le visage encadré par une casquette démesurée ou une chapka, s’apprêtaient à régler, en marge de leur ordre de route officiel, les arrangements d’homme à homme, de clan à clan, sur lesquels reposaient le pays et l’Etat. Les popes de l’Eglise officielle, en robe et en mitre, la barbe bien taillée, croisaient les prédicateurs semi-clandestins, nu-tête et barbe folle : la foule s’écartait avec un même respect devant les deux races d’hommes de Dieu. Il y avait enfin ceux qui avaient préparé un voyage depuis quinze ans, pour retrouver, par-delà purges, goulags et relégations, la trace d’un frère, d’une soeur, d’un fils ou d’une fille, et ceux qui, tout simplement, se hâtaient vers l’âme-soeur, non seulement l’amante ou l’amant, mais aussi et surtout l’ami ou l’amie qui avait lu les mêmes livres d’autrefois ou d’ailleurs, ou les mêmes samizdats, et avec lequel, une fois encore, on barvarderait jusqu’au matin autour de verres de thé bouillant. Quel défi pour l’idéologie régnante, pour le Plan, pour le mythe d’un peuple sans classes tout entier mobilisé sous la conduite éclairée du parti de Lénine, que ces allers et venues browniens d’individus réeels, à la poursuite de pauvres et infinis bonheurs réels. Et quelle leçon, dans un Etat fondé sur un économisme naïf, que cette plongée in vivo dans les économies concrètes, dans le marché ubiquitaire, implacable, insatiable, des ressources vivrières et des objets, du sexe et du pouvoir, de l’âme et de l’esprit.

 

 

 

Voyages

Mais Trivokzalni, ce n’était pas seulement la Russie réelle sous l’URSS. C’était aussi la Russie de tous les temps. En se promenant ici, on se rappelait soudain que le voyage – la marche, la hache à la main, dans la forêt, la chevauchée et le pâturage dans  la prairie, l’itinéraire mystique, et souvent, en même temps, paillard, vers le lieu saint païen et le sanctuaire chrétien, le cheminement du colporteur, la caravane du marchand, le chalan pathétique des déportés et des relégués, la ruée des soldats du tsar et de l’Armée rouge – avait été l’état originel, natif, d’une nation ivre de trop d’espace. Les premiers livres russes dignes d’intérêt avaient été des récits de pélerins ou d’aventuriers : Les Dits du pélerin russe, Le Voyage au-delà des Trois Mers. Léon Tolstoï, dont les romans et les nouvelles sont emplis d’images et de thèmes pérégrins – cavalcades de soldats-centaures (Les Cosaques, Les Guerres du Caucase), errances aristocratiques en chemin de fer (Anna Karénine), convois de déportés (Résurrection) -, avait finu par fuguer à quatre-vingt-deux ans, et était mort sur un quai de gare, à Yasnaïa-Poliana. Trotski, commissaire du peuple à la Guerre, avait sillonné la Russie révolutionnaire, en 1919 et en 1920, dans un train blindé. Le poète Ossip Mandelstam et sa femme Nadejda, exilés en province sur l’ordre de Staline au début des années trente,  avaient multiplié de courts séjours semi-clandestins à Moscou « pour y glaner des commérages, des nouvelles, de l’argent ». Et à chaque fois, écrira Nadejda dans ses mémoires, ils étaient « sur le point d’oublier ce qu’ils étaient, et devaient se précipiter, in extremis, sur le dernier train pour Kalinine, terrifiés à l’idée d’être bloqués une nuit de trop dans une ville qui leur est interdite ». Les autres passagers, ayant deviné en eux des Nyechtchastnyé, des « infortunés » ayant maille à partir avec l’autorité, leur cèdaient un siège et leur tenaient, à leur grand étonnement, des propos « empreints de compassion ». C’était par ces périples, ces traversées, ces fuites, que les proto-Russes puis les Russes avaient peu à peu façonné la Russie, pour le bien et pour le mal. Et l’on sentait confusément, en se promenant de la gare de Leningrad à celle de Yaroslav, et de celle-ci à la gare de Kazan, que les voyages et les voyageurs allaient rendre un jour la Russie à elle-même, par-delà le communisme ou par-delà les nouvelles catastrophes que la chute du communisme ne manquerait pas d’entraîner.

 

© Michel Gurfinkiel, 2010

 

 

 

 

 

L’article original peut être consulté sur le blog de Michel Gurfinkiel

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