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Publié par Guy Millière le 3 août 2010

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Un très beau titre figurait dans un grand quotidien français au cours de ce week-end :  « Damas et Riyad se posent en garants de la stabilité libanaise ». Qu’en termes choisis ces choses-là sont dites ! « Il s’agit du premier déplacement à Beyrouth du président syrien depuis l’assassinat de Hariri, qui avait entraîné le retrait contraint des troupes syriennes stationnées au Liban, Damas étant soupçonné d’en être le commanditaire, ce que Bachar el-Assad a toujours démenti », est-il noté dans le corps de l’article. Puis, plus loin, « au-delà des mots, c’est la force des images qui a impressionné les Libanais ».

 

C’est avec des journalistes tel que celui (ou celle) qui a rédigé ces lignes que la population française est censée être informée. Sans doute mieux vaut-il lire cela qu’être aveugle, mais  il m’arrive de me poser la question, car lire cela, c’est être aveugle en croyant qu’on voit. Et c’est bien le problème.  

 

La réalité est que le Liban est un pays broyé, asservi, tombé pour l’essentiel aux mains du Hezbollah, qui est lui-même télécommandé par l’Iran. La réalité est que les dirigeants actuels du Liban qui ne sont pas membres du Hezbollah jouent un jeu servile, et vendent ce qui leur reste d’honneur en échange de la possibilité de survivre un peu et de garder quelques avantages. La réalité est que Bachar el-Assad est venu à Beyrouth entériner non pas la stabilité du Liban, mais sa vassalisation, et que le roi saoudien est venu, lui, ratifier cette vassalisation et tenter lui-même de préserver quelques miettes d’intérêts sunnites.  

 

L’Iran connaît des troubles intérieurs croissants dont les grands journaux français ne disent pas un mot non plus. Les déclarations récentes de Mahmoud Ahmadinejad clamant que les Etats-Unis et Israël allaient attaquer bientôt « deux pays du Proche-Orient » n’ont guère été relevées et analysées, elles-mêmes en France : aucun projet d’attaque américaine ou israélienne ne semblant à l’ordre du jour, et l’administration Obama continuant à gérer les dossiers de la région d’une manière toujours aussi asthénique et calamiteuse, on peut penser que ce qui se trouve envisagé par le président iranien est la possibilité de recourir, si nécessaire, à une fuite en avant en actionnant le Hezbollah vraisemblablement, et sans doute le Hamas. Le premier pays censé être « attaqué » par Israël et les Etats-Unis serait, en ce cas, le Liban. Et la Syrie elle-même se considèrerait alors comme « attaquée ».  

 

Nous n’en sommes pas là, loin de là. Mais si le régime iranien se sentait déstabilisé, il est clair que cette option serait envisagée par ses principaux dirigeants. Si une attaque contre l’Iran devait avoir lieu (ce qui n’est pas envisagé pour l’heure), cette option serait plus envisagée encore par les dirigeants iraniens.  

 

Nous n’en sommes pas là, non. Nous en sommes à une situation où le Liban se transforme en Hezbollahland et, de nouveau, en annexe de la Syrie, elle-même annexe de l’Iran. Juste au Nord, la Turquie de Gül et Erdogan se tourne toujours davantage vers l’Iran et se montre prête, si le régime iranien venait à fléchir, à s’affirmer comme puissance islamique de l’avenir. L’Union Européenne ne partage pas le discours de Cameron sur la Turquie, mais elle partage nombre d’options de Cameron concernant le Liban, pays où Cameron reconnaît la toute puissance du Hezbollah.

 

L’Union Européenne a d’ores et déjà entériné, même si c’est de manière feutrée, le Hamasland qu’est devenu Gaza et, sur ce point, a des positions qui ne sont pas du tout éloignées de celles de la Turquie, de l’Iran et de la Syrie. Les Etats-Unis abandonnant l’Irak et s’apprêtant à abandonner l’Afghanistan, le tableau d’ensemble n’a rien de réjouissant.

 

La Jordanie ? Le roi Abdallah sait, s’il veut garder son trône qu’il doit être très prudent et regarder d’où vient le vent. L’Egypte ? Moubarak semble très malade. La succession est en train de se dessiner, mais ce n’est plus au Caire que se prennent les décisions majeures.

 

Ceux qui veulent absolument trouver des nouvelles positives diront que la Ligue arabe vient de demander à l’Autorité Palestinienne de passer à des négociations directes avec Israël et qu’un tribunal international va incriminer des membres du Hezbollah pour l’assassinat de Rafik Hariri. On peut leur dire d’avance : négociations directes ou non, il n’y aura pas d’accord ou de traité. La Ligue arabe a cédé, un peu, aux pressions de l’administration Obama, mais ses membres savent d’ores et déjà ce à quoi tout cela aboutira. Un tribunal international peut bien incriminer quiconque ses membres décident d’incriminer : il n’a pas davantage de pouvoir que les forces de l’Onu stationnées au Sud Liban pour à peu près rien, comme toutes les forces de l’Onu sur la planète.  

 

La logique à l’œuvre dans la région est celle exposée par Lee Smith dans un livre paru il y a quelques mois, The Strong Horse. Le cheval fort. Au Proche-Orient, les raisonnements se font en termes de force et de faiblesse : tant que les Etats-Unis apparaissaient comme le cheval fort, les orientations se prenaient en en tenant compte. Sous Obama, les Etats-Unis apparaissent faibles, indécis, voire quelquefois complices, et le cheval fort, pour l’heure, semble être l’Iran. La Turquie semble postuler au rôle de cheval fort de rechange si les conditions se faisaient propices.

 

L’Arabie Saoudite discerne que l’appui américain se perd dans les sables, et doit regarder qui sera le nouveau cheval fort, tout comme l’Egypte, tout comme la Jordanie. La Syrie est l’alliée de l’Iran, mais a de bons rapports avec la Turquie, car on ne sait jamais. Le Liban, lui, n’existe quasiment plus.

 

L’Europe a toujours été un cheval très faible, fourbu, courbé.

 

Israël doit ne pas cesser de faire comprendre à ses ennemis que, même si les Etats-Unis sont aujourd’hui un « cheval faible », cela ne poussera pour autant pas Israël à faiblir, à cesser de dissuader qui envisagerait compter sur une faiblesse israélienne, et d’agir s’il le faut. Mais dans l’équation d’ensemble de la région, Israël est isolé, c’est un fait.  

 

Même si Obama perd de son pouvoir le 2 novembre prochain, et même s’il ne devait faire qu’un seul mandat, les perturbations et désordres qu’il a occasionnés au Proche-Orient sont d’ores et déjà considérables.  

 

Je n’ai pas étendu mes analyses jusqu’au Pakistan, me direz-vous ? C’est que les dirigeants pakistanais regardent. Si l’Iran reste fort, le Pakistan trouvera un terrain d’entente avec l’Iran, sinon il pourrait jouer sa propre partition, regarder lui aussi en direction de la Turquie. Cameron a accusé le Pakistan de double jeu. L’administration Obama, elle, n’a pas de position claire et précise concernant le Pakistan, et les dirigeants pakistanais voient de moins en moins pourquoi ils se tourneraient vers le monde occidental si celui-ci se retire de la partie et considère que le futur du monde musulman se jouera entre Ankara et Téhéran, mais sans Washington. La Russie et la Chine observent le retrait occidental d’un œil très attentif et très intéressé.  

 

Les journalistes des quotidiens français, eux, pourront toujours se rendre à Beyrouth, s’ils ne sont pas juifs et n’ont pas de tampon israélien sur leur passeport. S’ils continuent à écrire des articles débiles sur la « stabilité libanaise », ils seront accueillis à bras ouverts. Nasrallah leur offrira l’hospitalité, et ils pourront revenir à Paris en disant que décidément, le Liban est un pays très « stable ».

 

Guy Millière

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