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Publié par Jean-Patrick Grumberg le 8 février 2011

La plupart des analyses publiées en France concernant la situation en Egypte sont marquées par un crétinisme auquel je suis accoutumé, mais que je trouve néanmoins navrant. Ce serait, disent certains une révolution pour les "droits de l’homme", d’autres disent que c’est un « souffle de liberté ». Quand on n’a aucune connaissance, on a des opinions, je sais, et je sais même que moins on a de connaissance, plus on a des opinions : cela dit, quand les opinions se substituent pleinement à la connaissance et aux faits, on entre dans une situation qui ressemble à la chute libre et à l’encéphalogramme plat. 

La Tunisie est un pays où il existe une classe moyenne, où nombre de jeunes gens ont des diplômes attestant d’études supérieures et où les islamistes ont été assez largement éradiqués, on peut donc y espérer une évolution vers une démocratisation, quand bien même les risques de voir survenir tout autre chose continuent à exister et à plomber l’horizon. 

L’Egypte est un pays très différent. La classe moyenne y reste assez faible en nombre, les diplômés sont eux-mêmes peu nombreux, l’islam radical, bien que combattu par le régime en place, reste omniprésent, l’analphabétisme est très prégnant. Le seul mouvement politique organisé en dehors du parti encore au pouvoir et la seule force qui compte en dehors de l’armée, est la confrérie des Frères musulmans. 

Toutes les études d’opinion disponibles montrent que plus de cinquante pour cent des Egyptiens sont en faveur des attentats suicides, que plus de vingt pour cent soutiennent al Qaida, que plus de quatre vingt pour cent sont en faveur de la lapidation des femmes adultères, de l’élimination physique des apostats et, surtout, d’un gouvernement respectant strictement la charia. 

Le passage à la « démocratie », en un tel contexte, ne signifierait pas l’émergence d’une société paisible, mais la naissance d’une république islamique et, à terme, d’un Etat décomposé : quelque chose qui ressemblerait davantage à la Somalie qu’à la Nouvelle Angleterre au temps de la révolution américaine. 

On montre à la télévision des jeunes gens qui parlent anglais, ont un bon niveau de vie, utilisent un téléphone portable : ces jeunes gens existent. Ils représentent une petite minorité de la population. On ne montre pas les slogans antisémites, les panneaux caricaturant Moubarak avec une étoile de David sur le front, ou ceux l’accusant d’être un « agent sioniste ». On ne montre pas non plus les femmes en burqa et en tchador qui constituent l’essentiel des femmes présentes dans les manifestations.

Il semble que rien ne serve de leçon aux pratiquants de l’aveuglement volontaire et que leur haine des sociétés ouvertes au sein desquelles ils vivent soit venue à bout des neurones susceptibles d’exister encore dans leur cerveau. 

Certes, une Egypte islamiste isolerait davantage encore le pays que ces gens détestent le plus, Israël. Certes aussi, son avènement constituerait un revers majeur pour les Etats-Unis. De quoi susciter la joie des bien pensants. 

Mais l’Europe ne serait pas épargnée. Comme je l’ai déjà écrit, la bataille pour le cœur de l’islam en France ou ailleurs en Europe commence dans le monde musulman lui-même, et souhaiter une victoire de l’islam radical dans le principal pays du monde arabe équivaut à souhaiter à terme une victoire de l’islam radical en Europe. 

Nombre de ceux qui écrivent n’importe quoi en ce moment n’imaginent pas non plus ce que seraient les conséquences d’un canal de Suez passé en des mains ennemies. 

Ceux qui critiquaient Tony Blair pour avoir été fidèle à la doctrine Bush ne semblent pas s’étonner ou s’indigner de voir Sarkozy, Merkel ou Cameron parler en utilisant exactement les mêmes mots qu’Obama. Ils semblent aussi ne pas voir quel jeu saumâtre et délétère joue Obama : les dictatures menacées ou tombées dans le monde arabe ces derniers temps ont toutes la caractéristique d’être des alliées du monde occidental, et en lâchant Ben Ali, puis Moubarak, Obama adopte un comportement très différent de celui qu’il avait adopté vis-à-vis d’Ahmadinejad il y a un an et demi. 

En trahissant Moubarak et en l’humiliant publiquement, Obama a envoyé un message fort : tout allié des Etats-Unis peut s’attendre, tant que la Maison Blanche n’aura pas changé d’occupant, à ce type de traitement. Je ne doute pas que le message a été reçu en Arabie Saoudite et en Jordanie, mais aussi à Téhéran et du côté d’al Qaida. En insistant pour que les Frères Musulmans participent à un futur gouvernement, Obama a envoyé un autre message fort, qui va dans la même direction que l’ensemble de ses déclarations favorables à l’islam et très ouvertes à l’islam radical. 

Obama a, largement, échoué dans sa tentative de renversement du pouvoir égyptien : il a eu beau faire pression sur l’armée pour qu’elle jette immédiatement Moubarak par-dessus bord et pour qu’elle pactise avec les Frères musulmans, il n’est pas parvenu à ses fins. Il a néanmoins fragilisé Moubarak, suscité la colère des militaires, chez qui Moubarak jouit d’un grand respect, et suscité l’animosité de nombre d’Egyptiens qui, au travers du traitement réservé à Moubarak, se sont sentis vexés. Obama a fait que l’Egypte sera plus anti-américaine, plus anti-israélienne, moins stable, plus perméable à l’islamisme. Il a sans doute fait qu’elle sera moins démocratique qu’elle aurait pu l’être si des méthodes différentes et plus respectueuses avaient été adoptées. 

Le monde arabe est en état de sous-développement politique, économique et culturel. Bush a œuvré comme il l’a pu pour que ce sous-développement reflue. Obama est un adepte du relativisme culturel, des vieux dogmes anticolonialistes et des inepties gauchistes. La puissance américaine étant pour lui une mauvaise chose, tout ce qui peut la détériorer est bon à prendre. Tout « anti-impérialiste », fut-il islamiste, est un opprimé voulant se libérer. Les valeurs de l’islam, fut-il l’islam radical, sont aussi respectables à ses yeux que les valeurs américaines, voire plus respectables. Israël est, dans cette optique, un fruit du colonialisme et de l’impérialisme qui devra disparaître avec le reflux du colonialisme et de l’impérialisme.

Il suffit de lire les discours d’Obama pour comprendre. 

Ceux qui ne comprennent pas pratiquent le crétinisme, disais-je. Je me demande s’ils sont des pratiquants du crétinisme qui savent, par ailleurs, ce qu’il en est. Ou s’ils sont réellement imprégnés de crétinisme. J’hésite sur la réponse à apporter. 

Mais pour ce qui se passe en Egypte, je n’ai pas de doutes, hélas : au mieux, ce sera une dictature militaire plus hostile à Israël et aux Etats-Unis. Au pire ? Une république islamique, puis la Somalie, disais-je. A l’attention de ceux qui diraient qu’Obama n’y est pour rien, je procéderai bientôt à un bilan de deux années de doctrine Obama au Proche-Orient, avec tous les détails requis.

Guy Millière

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