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Publié par Guy Millière le 10 février 2011

Bien sûr, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel viennent de jurer que l’euro survivrait, qu’ils étaient déterminés à tout faire pour qu’il en soit ainsi, et que ceux qui parieraient le contraire se tromperaient lourdement. Ce faisant, ils ont joué leur rôle. Des comédiens au théâtre jouent des rôles aussi, et ils peuvent se montrer convaincants. Quand le rideau tombe, néanmoins, on sait qu’on est au théâtre. Or, il faut le dire : l’Union Européenne aujourd’hui est un théâtre. 

Quand le rideau tombera, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel devront passer à un autre rôle ou se faire écrire d’autres tirades, car l’évidence est là. L’euro est mort. Tout au moins l’euro tel qu’il a existé jusque là. L’euro ne survit que sous perfusion. Et la perfusion atteindra bientôt ses limites, comme toute forme d’acharnement thérapeutique. 

Le fonds de crise de 750 milliards d’euros ne sera pas suffisant, même s’il se trouvait augmenté de quelques dizaines, voire de quelques centaines de milliards supplémentaires. 

Les vices de naissance de la monnaie unique la condamnaient d’emblée : ils expliquent pourquoi elle est aujourd’hui très près de la tombe et pourquoi toute somme ajoutée aux sommes mises en jeu ne changera rien. 

Nous sommes, comme je l’explique dans La septième dimension dans une ère de souveraineté de la finance, et celle-ci est un fait. Ce fait entraîne une évaluation constante des risques dont dépendent les taux des prêts accordés aux Etats, or ceux-ci sont, dans la zone euro, tous endettés, à des degrés divers, donc tous dépendants, à ces degrés divers, de prêts et d’emprunts. 

Nous sommes aussi dans un contexte où faire de la zone euro une zone monétaire optimale est une tâche plus que jamais impossible. Imposer des changements de règles sociales, fiscales, entrepreneuriales, dans les pays les plus sinistrés serait impensable ou susciterait des émeutes bien pires que celles qu’a connu la Tunisie voici peu, et coûterait, dans une phase de transition, un prix si astronomique qu’il est impossible à chiffrer. Imposer ces changements ne servirait, qui plus est, sans doute à rien, puisque le substrat économique et culturel des divers pays composant la zone euro resterait, de toute façon, trop hétérogène. 

On peut énoncer quelques-uns des facteurs expliquant l’effondrement qui vient : 

-la Grèce est condamnée à verser chaque année, pour le simple paiement des intérêts de sa dette, l’équivalent de dix pour cent de son produit intérieur brut, et cela pour de nombreuses années. Ce à condition que la croissance ne devienne pas négative et que les taux appliqués ne se détériorent pas : or ceux-ci devraient, logiquement, se détériorer. La Grèce est donc placée sur une trajectoire de paupérisation et de destruction de richesse qui devrait la conduire à emprunter plus encore, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de prêteurs. 

-le Portugal n’est guère mieux loti, puisqu’au Portugal, les paramètres sont les mêmes qu’en Grèce, avec une seule différence : le paiement des intérêts de la dette portugaise aujourd’hui se situent à hauteur, annuellement, de sept pour cent du produit intérieur brut. La paupérisation, la destruction de richesses et le tarissement des prêteurs attendent aussi le Portugal. 

-l’Espagne est dans une situation financière semblable à celle du Portugal, mais n’a pas encore touché le fond : cela devrait venir pendant l’été prochain. La bulle immobilière espagnole n’a pas fini de crever : 700 000 logements vides n’ont pas preneur et voient leurs prix plonger, et quelques milliers d’autres devraient suivre. 

Six pays de la zone euro seulement ont encore une note triple A auprès des agences de notation : la Finlande, l’Autriche, l’Allemagne, la France, le Luxembourg, les Pays Bas. 

Outre le fonds de crise, divers projets de sauvetage sont envisagés, certes. L’un d’eux consisterait à émettre des « euro bonds » à un taux qui serait garanti par les pays triple A. Cela équivaudrait à demander aux six pays susdits, et surtout à l’un d’entre eux, l’Allemagne, de se porter garants de la solvabilité des pays en situation de banqueroute et, pour donner confiance, de joindre le geste à la parole en prêtant eux-mêmes de l’argent (sans doute à fonds perdus) aux pays en situation de banqueroute. Les Allemands sont hostiles à ce type de solution à hauteur de 62%, disent les sondages, et si Angela Merkel devait braver son électorat, celui-ci le lui signifierait dès les prochaines échéances électorales. La population allemande ne veut pas payer pour les pays dits du « Club Med ». Elle sait que la bonne santé économique apparente de l’Allemagne cache d’autres problèmes lourds auxquels le pays est confronté. 

La Grèce, le Portugal, l’Espagne, mais aussi l’Irlande, l’Italie et la Belgique bientôt, devraient être dans une spirale de baisse assez rapide du niveau de vie et des salaires réels, de forte augmentation du chômage et de la pauvreté, sans que leurs populations puissent voir une issue. Les populations accepteront-elles ce qui a des allures de suicide lent  et inexorable ? Quelqu’un leur expliquera-t-il que la croissance allemande se fait sur leur dos, car sans leur présence dans l’euro, qui les étrangle, mais qui pèse sur la valeur de la monnaie, l’euro se réévaluerait, ce qui aurait des conséquences sur la compétitivité allemande ? Ou les explications seront-elles confisquées ?

Angela Merkel expliquera-t-elle aux Allemands qu’il vaut mieux payer pour que divers pays continuent à être étranglés, plutôt que de voir un euro, délesté de pays étranglés, se réévaluer ? Ou reculera-t-elle devant une explication aussi franche ? 

L’euro tient encore, sous perfusion, parce que les explications sont confisquées dans les pays étranglés, et parce que Angela Merkel recule devant une explication franche. Tant qu’il en sera ainsi, l’euro survivra, grâce à la perfusion, et c’est ce qui m’a conduit à écrire voici peu que l’euro survivrait, quel que soit le prix. Si j’écris aujourd’hui que l’euro est mort, c’est que, tout bien pesé, j’en suis venu à penser que si le chômage en Grèce, au Portugal et en Espagne atteint, disons, vingt cinq pour cent ou plus, la situation deviendra intenable, et une révolte viendra dont j’ignore ce que seront les conséquences. 

L’une d’elle sera, en tout cas, un remodelage de la zone euro, et la fin de l’euro tel qu’il existe aujourd’hui et qui n’est, sous la perfusion, qu’un cadavre. 

L’euro passera peut-être l’année 2011, mais je ne parierais pas un centime de dollar sur sa survie à l’horizon 2012.

Guy Millière

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