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Publié par Michel Garroté le 20 avril 2011

 

Michel Garroté – Quand on me demande « à quoi servent les moines ? », je réponds toujours : « à rien ; c’est pour ça que c’est bien ». Oui, je sais, ma réponse est une pure provocation. En fait, le moine ou la moniale exerce sa liberté intérieure. Il ou elle ne choisit pas en fonction du paraître et du réussir. Il ou elle prie et travaille manuellement. Pour un athée, c’est sans toute une forme de fuite, d’enfermement ou de masochisme. Pour le croyant, les moines et les moniales portent le monde dans le secret, le silence et la solitude. « Il est libre Max », dit la chanson. Je réponds : « alors Max est moine ».

Pendant plusieurs semaines, Charles Wright, auteur et éditeur, s’est immergé dans la communauté des moines bénédictins de Ganagobie, situé dans les Alpes de Haute Provence, et s’est longuement entretenu avec l’un d'eux, frère Michel Pascal, abbé émérite du monastère.

A 4h30 lever. Vigiles à 5h00. Puis petit-déjeuner. Lectio divina. A 7h00 Laudes. 9h00 Tierce et messe, puis travail. A 12h00 Sexte et repas. A 13h45 None, puis travail. A17h30 Vêpres, Lectio divina. A 19h00 souper. A 20h15 Complies. A 21h00 coucher. Et ainsi de suite, chaque jour que Dieu fait. C’est dans ce cadre de dévotion parfaitement réglé, qui rythme la vie des moines bénédictins du monastère de Ganagobie, que s’est déroulé l’entretien entre l’auteur et éditeur Charles Wright et frère Michel. La question principale, qui donne au livre de Wright son titre volontairement provocateur (« A quoi servent les moines ? Dialogue entre un jeune homme et un homme de Dieu »), est celle de l’utilité des moines. Au fond, ces hommes retirés du monde, chastes et solitaires, à l’écart des sociétés humaines, à quoi servent-ils ?

C’est tout l’enjeu de cet entretien, qui nous emmène dans l’intimité de Dom Michel Pascal, au creux de ses doutes, au cœur de sa foi, dans sa compréhension quotidienne de Dieu et du sens de la vie monastique. Plusieurs points abordés pendant le dialogue retiennent plus particulièrement l’attention. Et d’abord cet acte de total dévotion envers Dieu, ce dévouement sans limite pour Jésus. Frère Michel le résume en quelques mots : "c’est l’amour que Jésus nous a manifesté par son appel. Nous avons voulu le suivre, c’est tout". C’est cette éternelle relation avec Jésus, cette incessante "recherche de Dieu" qui fonde toute la vie d’un moine, de l’origine de sa vocation jusqu’à sa mort et qui constitue la raison d’être de toute communauté monastique chrétienne.

Bien sûr, ce dévouement extrême ne va pas sans difficultés, sans conflits intérieurs à surmonter. La chasteté, l’ascèse, la vie en communauté réduite, entre autres, sont d’une terrible exigence et peuvent décourager le moine à certaines périodes de sa vie. Ainsi frère Michel a-t-il vécu pendant plusieurs années un douloureux moment dépressif, une "acédie" dans le jargon monastique, qui l’a conduit aux portes du suicide. Pourtant, sa foi n’a jamais totalement disparu, même lors de cette épreuve, qu’il considère aujourd’hui comme l’œuvre du diable avant tout. C’est en effet un autre point qui frappe à la lecture de ce dialogue. Cette présence presque évidente pour Dom Michel Pascal des anges et du diable dans sa vie quotidienne comme dans celle des hommes et du monde en général. Les anges poussent vers Dieu et le bien tandis que le diable n’a de cesse de gonfler l’orgueil, les passions et les vices des humains pour les attirer vers lui. "Ne plus être préoccupé de soi-même".

Le moine consacre beaucoup de son énergie à éviter, grâce à la prière, les maux et à se rapprocher de Jésus, source de tous les biens. D’autres aspects plus terre à terre sont évoqués, ceux de la vie quotidienne, du rapport au monde extérieur, les tensions entre moines, la sexualité, l’écologie, etc. La règle de Saint Benoît tente de fixer au maximum tous les moments de la vie du monastère et de ses occupants, et les écritures saintes donnent un sens, un substrat, aux nombreux règlements et interdits censés favoriser la rencontre du moine avec son Créateur. C’est peut-être un des aspects les plus incompréhensibles de ce choix de vie pour le lecteur extérieur : cette privation objective de liberté. Elle est vue par frère Michel comme une libération justement, un moyen d’échapper à sa condition d’homme guidé par ses passions. "De l’extérieur, tout monastère paraît être une prison, avec ses grands murs et sa porte étroite. Mais vraiment, il y a une libération qui s’opère, un certain détachement de ce qui n’est pas nécessaire. L’important n’est plus de décider par soi-même de faire ceci ou cela, d’aller au cinéma, de se lancer dans telle ou telle activité. Non, nous nous insérons dans un grand mouvement qui nous porte vers l’essentiel : Dieu. Quelle libération de ne plus être préoccupé de soi-même…". C’est d’une certaine manière la réponse à la question que pose l’ensemble du livre. A quoi servent les moines ? A proprement parler, à rien, dans le sens où ils ne produisent rien, ne participent pas au fonctionnement quotidien des sociétés. Mais, en fait, ils signifient quelque chose de très fort, de différent, de "tranquillement subversif". Un choix de vie tout entier consacré à Dieu, que Dom Michel Pascal raconte avec une sorte d’émerveillement, de joie tranquille, de béatitude prudente. "Les moines sont des signes. Le signe que Dieu peut combler une vie".

Pour aller plus loin :

Dom Michel Pascal avec Charles Wright, « A quoi servent les moines ? : Dialogue entre un jeune homme et un homme de Dieu *», Bourin Editeur, 340 p., 21 €.

Reproduction autorisée avec les mentions ci-dessous :

Michel Garroté, Copyright 2011 http://dreuz.info/

Matthieu Mégevand :

http://www.lemondedesreligions.fr/culture/a-quoi-servent-les-moines-15-04-2011-1451_112.php

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