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Publié par Michel Gurfinkiel le 3 mai 2011

Elle réussit mieux que son père dans les sondages. Elle domine provisoirement le débat politique. Saura-t-elle se maintenir jusqu’à l’année prochaine ? Un baromètre important : son attitude à l’égard des Juifs et d’Israël.

Par MICHEL GURFINKIEL.

Vive Le Pen !  Signé Robert Ménard et Emmanuelle Duverger, c’est le brûlot du printemps en France. Non pas un livre, mais un opuscule de trente-deux pages, vendu 4,90 euros. La formule, rôdée avec Indignez-vous !le pamphlet anti-israélien de Stéphane Hessel (trente-deux pages, 3 euros), reprise avec l’excellent libelle anti-HesselJ’y crois pas ! d’Orimont Bolacre (trente-six pages, 3,90 euros), garantit les ventes. Le tout est de choisir le bon sujet. Et de trouver le ton. Avec Vive le Pen !, point de souci. La dynastie régnante du Front national, « père ou fille », exerce en ce moment une séduction sans précédent sur l’opinion publique. Ou pour s’exprimer plus précisément, la fille, Marine, rallie désormais à elle ceux que le père, Jean-Marie, avait rebutés. Et ce basculement, Ménard et Duverger sont particulièrement bien placés pour l’évoquer. S’ils ne le vivent pas eux-mêmes, ils éprouvent du moins la « colère » qui pousse tant de Français à s’y abandonner.

Ménard a fondé en 1985 Reporter Sans Frontières (RSF), une organisation vouée à la défense de la liberté de la presse, et l’a dirigée jusqu’en 2008. Duverger – Mme Ménard à la ville – est une juriste rattachée à la Fédération internationale des Droits de l’Homme. Longtemps classé dans la gauche tiers-mondiste, ce couple affirme soudain d’autres valeurs : notamment l’identité nationale et la vocation chrétienne de la France. Pied-noir d’Oran, issu d’une famille installée en Algérie depuis 1850, Ménard a grandi, selon son propre témoignage, dans la détestation « des gaullistes et des communistes ». Il a fait ses études secondaires dans un collège religieux, puis envisagé de devenir prêtre. Avant de se tourner, à vingt ans, vers l’anarchisme puis le trotzkysme… Aujourd’hui, l’enfant prodigue revient à la maison. Il ne voit pas pourquoi il devrait, pour parachever ses révoltes de jeunesse, se soumettre à une « maison » étrangère.

Mais il n’y a pas que Ménard et Duverger. Au rayon des livres de plus de quarante pages, Le Camp des Saints, un roman de Jean Raspail publié en 1972 et réédité avec une nouvelle préface, tient la vedette. Selon l’auteur lui-même, ce texte « hénaurme » (le récit d’une « invasion » de la France par un million de boat people) tomberait quatre-vingt-sept fois sous le coup des lois « antiracistes ». Le lecteur de 2011 peut regretter que les antihéros, dans le roman, soient des Indiens : l’immigration indienne ne pose, on le sait, aucun problème en Occident, et sert même à certains égards d’antidote à d’autres mouvements de population. Mais pour le reste, le livre ressemble à une prophétie.

Les Français s’étaient nettement prononcés pour l’identité nationale en 2007. Nicolas Sarkozy, le candidat de l’UMP, en avait fait l’un de ses thèmes de campagne. Ségolène Royal, la candidate socialiste, qui n’hésitait pas à invoquer Jeanne d’Arc, tenait presque le même langage. Ensemble, ils obtenaient près de 58 % des voix au premier tour. Avec les voix qui s’étaient portées sur Jean-Marie Le Pen (Front national), Philippe de Villiers (Mouvement pour la France) et Frédéric Nihous (Chasse, Pêche, Nature et Traditions), cette sensibilité atteignait près de 71 %.

La France identitaire a considéré qu’elle a été doublement trahie par la suite. Les électeurs de Sarkozy ne lui ont pas pardonné de troquer, aussitôt élu, ses promesses de 2007 pour une politique de discrimination positive et d’immigration sélective, sans parler des palinodies sur Kadhafi et du ténébreux projet d’une « Union pour la Méditerranée ».Ceux de Royal n’ont pas pardonné au PS de se tourner vers Martine Aubry. Quant aux électeurs proches du Front national tentés par la droite conservatrice, ils ont rebroussé chemin.

Mais ces désillusions n’auraient peut-être pas suffi à elles seules à lancer Marine Le Pen. Ce qui a été décisif, c’est l’habileté avec laquelle l’intéressée s’est mise en scène. Le psychanalyste Ali Magoudi voyait en 2007 dans le succès relatif de Ségolène Royal – au-delà de la réhabilitation d’un nationalisme de gauche – un appel à une politique« maternelle », protectrice, nourricière, par réaction contre les « agressions » d’une politique trop « paternelle », concurrentielle, méritocratique. Marine Le Pen n’a peut-être pas lu Magoudi, mais elle se comporte comme si elle l’avait fait, en renforçant la dimension sociale et compassionnelle du programme du Front national, et donc en captant à son profit non seulement les déçus de la droite mais aussi une partie de ceux de la gauche. Ce qui explique les sondages extrêmement favorables dont elle bénéficie depuis qu’elle a officiellement succédé à son père à la présidence de son parti. Notamment ceux où elle devance Sarkozy au premier tour des présidentielles de 2012.

La partie ne fait cependant que commencer. Personne ne sait qui sera le candidat socialiste l’année prochaine, ni quelle campagne il fera. Sarkozy ne manque pas d’atouts, notamment de bonnes réformes économiques sur lesquelles il n’a pas encore« communiqué ». Et surtout, rien ne prouve que Marine Le Pen puisse consolider son avance actuelle. Excellente dans la forme, elle est décevante sur le fond. Son programme est trop vague. Là où il est un peu plus précis, notamment l’économie, où elle prône un repli autarcique sur l’Hexagone, il inquiète.

Ses relations avec la communauté juive et son attitude envers Israël constitueront probablement, dans les mois à venir, un baromètre important. Quelques électeurs juifs se déclarent prêts, d’ores et déjà, à voter pour elle. D’autres , plus nombreux, scrutent attentivement son parcours et ses déclarations. La présidente du Front saura-t-elle répondre à ces frémissements, ou jugera-t-elle utile de le faire ? Elle a certes fait quelques gestes, comme de qualifier la Shoah de crime absolu. Elle a donné des interviews à des journaux israéliens et se propose de se rendre à Jérusalem. Mais dans l’ensemble, c’est le vague et l’ambigüité, là encore, qui dominent. Ce qui, compte tenu de l’héritage de son père, ne peut que nourrir et conforter le soupçon.

(c) Michel Gurfinkiel, 2011

L'article original peut être consulté sur le blog de Michel Gurfinkiel

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