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Publié par Michel Gurfinkiel le 22 novembre 2011
Ne demandez pas aux victimes de la Shoah ou aux Juifs chassés des pays d’Orient de ne pas soutenir « inconditionnellement » l’Etat juif. Ne demandez pas aux démocrates de ne pas soutenir la seule démocratie du Proche et du Moyen-Orient.
 
Par Michel Gurfinkiel
 
La plupart des Juifs de France soutiennent inconditionnellement Israël. C’est un fait. C’est aussi une sorte de nécessité ontologique, dont on ne saurait ni s’étonner, ni s’indigner. Pour trois raisons.
 
D’abord, l’expérience historique particulière de cette communauté. Les Juifs français d’aujourd’hui sont, pour la moitié d’entre eux, des survivants de la Shoah, ou bien des descendants directs, sur une ou deux générations, de ces survivants. Et pour l’autre moitié, des Juifs chassés des pays d’islam, ou bien, sur une ou deux générations là encore, leurs descendants directs.
 
Les deux tragédies, il convient de le souligner, sont liées entre elles. La Shoah, là où elle a eu lieu, a frappé indistinctement les Ashkénazes et les Séfarades. Les idéologies dont elle s’est nourrie, ou qui l’ont rendue possible, ont directement influencé ou réactivé celles qui, en Orient, ont conduit à l’épuration ethnique ou communautaire. Dans les deux cas, les Juifs ont été broyés en tant que Juifs. Dans les deux cas, ils ont été trahis : par des gouvernements en qui ils avaient placé leur foi et leur confiance ; par des sociétés dont ils se croyaient membres à part entière.
 
Comment, dès lors, les Juifs français ne seraient-ils pas attachés au seul Etat juif du monde, fondé et habité par d’autres rescapés de la Shoah et d’autres expulsés des pays d’islam ?
 
Mais cette raison ne suffirait peut-être pas à elle seule. 
 
Deux raisons complémentaires lui donnent tout son sens : l’existence même d’Israël est toujours contestée à ce jour par la plupart de ses voisins et par des Etats plus lointains, en violation des principes et de la charte de l’Onu ; l’Etat d’Israël, en dépit de cet état de guerre perpétuelle et des menaces génocidaires qui pèsent sur lui, est une démocratie, et les décisions que ses dirigeants sont amenées à prendre sont donc, la démocratie étant à juste titre le principal critère moderne de la légitimité politique, absolument légitimes.
 
Le soutien que les Juifs français portent à Israël, si pur soit-il, fait pourtant l’objet de deux types de critique – ou de rejet.
 
Le premier émane de milieux non-juifs, et tout particulièrement de politiques, qui n’hésitent pas à évoquer à cet égard, ouvertement ou obliquement, en termes brutaux ou en recourant à l’insinuation, une « double allégeance ». Ou, ce qui revient au même aujourd’hui, au « communautarisme ». Je serai clair à leur propos. Leurs arguments s’inscrivent, au minimum, dans l’antisémitisme classique, qui ne concède aux Juifs d’existence que dans la soumission ou l’humiliation.
 
Je note la réapparition, dans leurs discours, de thèmes assez anciens. Il était courant et de bon ton, avant 1940 puis jusqu’en 1942, de distinguer entre les « Israélites » français, agrégés de longue date à la communauté nationale, qui se voulaient « discrets », et les « Juifs » étrangers, ou fraichement naturalisés, revendicatifs et bruyants. Haut Commissaire de Vichy à la Question juive, Xavier Vallat, prétendait encore sauver les premiers en sacrifiant les seconds.
 
Ce trope – contre lequel le Crif historique, celui de la Résistance, s’est expressément élevé en 1943, quand il a fédéré « Israélites » et « Juifs » dans un même combat – a rejailli sous la Ve République, à travers une nouvelle distinction, tout aussi fallacieuse que la première, entre Juifs ashkénazes, donc européens, donc français, donc capables de s’éloigner d’Israël, et Juifs séfarades, exotiques, inassimilables, donc inféodés à ce méchant Etat : je vous renvoie aux confidences du troisième président de cette République, Valéry Giscard d’Estaing, telles que les rapporte Renaud Camus, le Saint-Simon de notre temps, dans le volume de son journal intime consacré à l’année 2009 (Krakmo*, Fayard). On peut le discerner aujourd’hui encore, notamment dans des propos dont le Canard Enchaîné a fait état le 5 octobre 2011 : le président de la République notant avec « satisfaction » que la « communauté juive », c’est à dire quelques uns de ses dirigeants officiels, « s’est montrée digne et responsable à la suite de mon discours à l’Onu. ». Propos que les plus hautes autorités n’ont pas cru devoir démentir.
 
L’autre type de critique ou de rejet émane de milieux juifs minoritaires, mais influents, présents dans la plupart des hautes élites juives, en Israël, en Europe et en Amérique.
 
Cette doctrine a été formulée pour la première fois par un militaire et intellectuel israélien distingué, le général Yéhoshafat Harkabi, ancien directeur du Renseignement militaire de son pays. Harkabi estimait, à la fin des années 1970 et tout au long des années 1980, que la présence israélienne en Cisjordanie, à Gaza ou dans le Golan constituait une grave une erreur stratégique.
 
Harkabi était un grand soldat et un grand intellectuel. J’ai beaucoup appris, personnellement, dans ses articles et ses livres. Il avait certainement le droit de penser ce qu’il pensait, et le devoir de le faire savoir. Mais en 1987, il avait fait circuler un texte, Israël devant des choix fatidiques (étoffé par la suite et transformé en un véritable livre), où il estimait que puisque les Israéliens étaient incapables de faire par eux-mêmes les « bons choix », il fallait que l’Amérique les y contraignît ; et que puisqu’un lobby juif dissuadait les dirigeants américains d’exercer de telles pressions, il était souhaitable de créer, aux Etats-Unis et ailleurs, un contre-lobby qui neutralisât le premier, et incitât au contraire Washington à exercer sur Jérusalem des pressions irrésistibles. Car, observait-il, « l'amitié américaine à notre égard pourrait nous être non moins nuisible, paradoxalement, dans cette phase, que l'hostilité arabe ».
 
Diffuser un tel texte constituait un crime de lèse-démocratie. Ou bien le peuple est souverain, et l’on ne peut contester les décisions auxquelles il parvient à travers des débats où s’expriment toutes les opinions. Ou bien il ne l’est pas. Harkabi était d’avis qu’il ne l’était pas. Sa doctrine n’a pas cessé de rejaillir à travers diverses initiatives américaines et européennes, y compris au cours des dernières années (Shalom Arshsav, l’Initiative de Genève, J Street, J Call). Les démocrates la traiteront comme elle le mérite.
 
Reproduction autorisée, et même vivement encouragée, avec la mention suivante et le lien ci dessous : 
© Michel Gurfinkiel, 2011
L’article original peut être consulté sur le blog de Michel Gurfinkiel
 
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