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Publié par Shmuel Trigano le 13 mars 2012

Shmuel Trigano 

La délégitimation d’Israël va très loin. On entend par ce terme l’opération qui lui dénie le droit d’exister en tant qu’il serait justifié par une réalité physique, juridique, morale, philosophique ou métaphysique. Il faudra désormais ajouter « archéologique ».

Un assaut tous azimuts est en effet livré depuis quelques années contre la « chose juive » (bien plus que l’État d’Israël), dont on ne retient généralement que l’aspect politique et international. C’est certes son arène centrale mais son envergure est bien plus vaste, embrassant la culture, la religion, l’histoire. Il y aurait lieu d’en faire une étude systématique, déjà pour la France, qui prendrait pour objet le discours médiatique, et notamment la presse et les magazines, mais aussi la production éditoriale et universitaire. De ce point de vue, il est intéressant d’analyser la représentation du judaïsme dans toute la presse et la littérature portant sur les religions qui a connu ces dernières années un grand développement. Des études pionnières (1) existent mais très peu nombreuses. Une exigence méthodologique pèse en effet sur cette analyse qui la rend difficile. Pour comprendre l’errance actuelle du signe juif – et chez les Juifs eux-mêmes, qu’elle soit le produit d’un ressentiment envers le judaïsme ou de sa défense et illustration – il faut avoir une idée précise de ce qu’est le judaïsme, de ses idées et de son histoire, ce qui est beaucoup demander dans l’égarement contemporain, y compris chez des spécialistes officiellement patentés.

La revue Pardès (n° 50) dans sa dernière livraison nous aide à comprendre ce qui s’est produit depuis une dizaine d’années dans l’archéologie biblique, y compris et avant tout en Israël où un courant révisionniste radical s’est renforcé.

L’observateur attentif a sûrement entendu parler du best-seller d’Israël Finkelstein, La Bible dévoilée, les nouvelles révélations de l’archéologie, un livre dont la publication et la réception françaises en 2002, apparaissent rétrospectivement faire système avec un autre best-seller, de 2008, de Shlomo Zand Comment le peuple juif fut inventé.

Les deux ouvrages s’épaulent mutuellement dans leur projet de démontrer que le peuple juif, et auparavant hébreu, n’existe pas, en tout cas pas de façon intrinsèque mais uniquement comme produit de manipulations idéologiques. Un argument qui a trouvé un écho aussi immense qu’étrange et inquiétant dans l’opinion française, si l’on en juge par leur succès de librairie. Il cadrait parfaitement avec l’antisionisme ambiant, quoiqu’ici nous voyions bien comment un antijudaïsme plus profond s’y cache, qu’il soit la conséquence du postmodernisme et du post sionisme israéliens ou diasporiques ou de la haine des Juifs au dehors.

La thèse de l’archéologie révisionniste se résume en quelques propositions: il n’y a jamais eu de sortie d’Égypte car les Hébreux n’y résidèrent jamais ; les Hébreux de toutes façons n’existent pas comme tels : ce sont des Cananéens qui se sont révoltés ; ce qui implique qu’il n’y a jamais eu de traversée du Sinaï ni de conquête de Canaan ; le royaume de Salomon ne fut jamais qu’un petit État faible et Jérusalem une bourgade insignifiante ; les Hébreux n’étaient pas monothéistes ; leur Dieu avait une déesse pour partenaire.

Autant de « découvertes » qui impliquent que le texte biblique n’était qu’un texte inventé de toutes pièces, dans une intention de pouvoir et de domination, celles des « scribes » de retour de l’exil babylonien, entreprenant de justifier l’appropriation des propriétés des Samaritains (un peuple que l’empire assyrien avait installé en Judée Samarie pour y remplacer les Hébreux déportés). C’est une vieille idée des doctrinaires de l’Hypothèse documentaire, forgée durant le XIX° siècle allemand et dont le référent est centralement « politique » (à savoir que les différentes couches qui s’entasseraient dans le texte biblique sont autant de couches idéologiques qui justifient une identité et un pouvoir – juifs), ce que personne ne semble avoir remarqué, et dont les antécédents théologiques (protestants) sont clairs.

A lire, dans le climat d’aujourd’hui, certains ouvrages contemporains de professeurs réputés, on croirait retrouver l’argumentaire « antisioniste » actuel. Ainsi en est-il d’un best-seller comme La Bible et l’invention de l’histoire, histoire ancienne d’Israël, de l’assyriologue italien réputé, Mario Liverani, dont les parallélismes avec les théories du complot et leur similitude avec les situations contemporaines sont saisissants.

L’archéologie devient une drôle de discipline académique: on y bâtit désormais des romans sur quelques monceaux de pierres ! La base épistémologique de ces constructions imaginaires peut être soumise à une critique fondamentale. Les archéologues utilisent en effet des concepts tirés des sciences sociales pour lesquelles ils ne sont pas formés. Parler de « nation », de « nationalisme », d’ « Etat », d’ « ethnie » – autant de notions propres à la modernité – quand on parle de la haute antiquité est tout simplement ne pas savoir de quoi l’on parle, un anachronisme dont la finalité ne peut être qu’idéologico-politique.

L’archéologie devrait être une science très humble car les « vérités » qu’elle détermine sont temporaires, en attente de découvertes qui n’ont pas encore été faites et qui les démentiront peut-être. Mais ce qui explique que ces romans fantastiques, une véritable jubilation imaginaire, trouvent un tel accueil dans le public occidental, c’est tout simplement l’ambiance hostile à Israël et aux Juifs.

On est en droit de se demander si ce n’est pas aussi l’antijudaïsme qui ressurgit aujourd’hui subrepticement, sous couvert de science (mais hier aussi la « science » avait bon dos).

Les articles de cette livraison de la revue Pardès envisagent la question sous toutes ses coutures, en dévoilant comment ce qui relève d’une énième reconfiguration de l’antijudaïsme se grime en science réputée respectable qui ne convainc que les convaincus. Remarquons sur un autre plan un fait d’évidence, une comparaison qui permet l’évaluation de ce discours réputé « scientifique », à savoir que le jeu de massacre symbolique qui a court à propos du judaïsme sur la scène publique (et je ne parle pas ici de la sphère internet où il est bien plus fort) épargne en général les autres religions et notamment l’islam. Cette réalité est pleinement documentable.

© Shmuel Trigano

Note

(1) Cf. le dossier avec Raphaël Draï, sur « Les contre-judaïsmes » in Pardès n° 38/2005, « Antijudaïsme et barbarie »

*A partir d’une chronique dans Actualité juive de jeudi 8 mars 2012.

Référence de la revue :

Editions In Press, 12 rue du Texel, 75014 Paris, 23 €.

http://www.inpress.fr/f/index.php?sp=coll&collection_id=173

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