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Publié par Abbé Alain Arbez le 28 mai 2012

Nous vivons dans un environnement où subsistent, en raison de l’histoire, (est-ce encore pour longtemps) des fêtes issues de la tradition judéo-chrétienne qui a marqué culturellement nos pays occidentaux depuis des siècles.

Ces fêtes ont rythmé la vie des familles et des peuples, et la nouvelle configuration liée à l’immigration islamique et à ses exigences grandissantes, accélère visiblement l’érosion de ces repères multiséculaires.

Il y a évidemment plusieurs manières d’interpréter la laïcité, et il est affligeant de constater que pour certains politiciens, il s’agit trop souvent de niveler et d’uniformiser par le bas. Cependant, viser le plus petit dénominateur commun en matière de spiritualité est en fin de compte une insulte aux générations à venir.

Des décideurs promeuvent les arts et la culture non européenne par des expositions ou par la réalisation dispendieuse de musées, tout en n’accordant aucun intérêt à ce qui a forgé l’âme des cultures non seulement d’Occident mais aussi d’Orient, leur terreau d’origine. Pourtant, ces traditions festives, comme supports spirituels collectifs, ont encadré durant des siècles un humanisme créatif dans de nombreux domaines (et que beaucoup d’intellectuels osent encore présenter comme des symboles de l’obscurantisme et de la régression).

La Bible reste un best-seller mondial, mais est-elle vraiment lue, et comprise ?

En Occident, en tout cas, la culture religieuse de base s’est effondrée. L’homme de la rue ne sait pas grand-chose des personnages bibliques, et encore moins des fêtes religieuses juives ou chrétiennes qui scandent le calendrier de ses congés annuels. A une fillette à qui l’institutrice demande ce qu’est le carême, celle-ci répond : « c’est le ramadan pour les chrétiens ! ».

La Bible et les fêtes religieuses qui en découlent ne sont pas que des particularismes juifs ou chrétiens. Véhiculés au cours des siècles par les Communautés israélites et les Eglises, ce sont des instruments mémoriels de l’histoire humaine et des vecteurs essentiels pour le développement personnel et pour le vivre-ensemble.

Par exemple, la Bible hébraïque offre un puissant écho aux découvertes et aux avancées de nos lointains ancêtres.

Lorsque dans l’Orient ancien les groupes humains dits primitifs ont passé de la cueillette à l’agriculture, et de la chasse à l’élevage, des étapes de civilisation décisives ont été franchies. Le nomadisme et la sédentarisation ne se sont pas annulés et ont évolué vers une nouvelle organisation. Les pratiques religieuses de sacrifice (avec les premières gerbes de blé ou les premiers agneaux dans l’Israël antique), témoignent du passage d’un culte de la nature à la prise de conscience d’une histoire. Et cette humanisation s’est opérée dans l’approfondissement de la présence d’un Dieu qui appelle à une relation d’alliance exigeante. Un Dieu « ami des hommes », au contraire des divinités en vogue à l’époque, et qui offre des règles de vie commune à un peuple pouvant s’identifier par une charte interactive. L’éthique des dix paroles incite à honorer Dieu en respectant le prochain, mais surtout les plus faibles, la veuve et l’orphelin, et l’étranger de passage.

La Pentecôte juive (shavouot) est l’expression, remaniée après le retour d’exil, de ces très anciennes traditions, réactivées par une connexion à la Pâque (sortie d’Egypte) et à la Torah. Pentecôte (du grec pentekostè) veut dire cinquante. Parce que précisément le Deutéronome dit : « Tu compteras sept semaines à partir du commencement de la moisson…Tu célébreras la fête des Semaines pour le Seigneur ton Dieu… »

Le rabbi Yeshua (Jésus) a célébré en famille puis avec ses disciples ce pèlerinage de Shavouot à Jérusalem, qui rassemblait des foules venues de toute la diaspora. La fête célébrait en Yahvé le Dieu créateur qui bénit son peuple par les moissons et les agneaux, mais aussi celui qui libère des servitudes et offre les mitsvot, les commandements, pour guider la nation sacerdotale vers la sainteté. La notion d’histoire naît de cette responsabilisation étrangère à tout fatalisme.

Ce lien entre les moissons et la Torah était très présent dans l’enseignement de Jésus. Il a souvent invité ses coéquipiers à « prier le Maître de la Moisson d’envoyer des ouvriers pour y travailler… ». La « moisson » en question semblait urgente, car elle avait pris peu à peu, vu les difficiles circonstances historiques en Eretz Israël, un sens symbolique et apocalyptique, une évocation des derniers temps où tout devait changer par l’intervention de Dieu ou de son Messie.

Le « Maître de la Moisson » suggère donc le jugement dernier, où Dieu recueille avec soin toutes les belles actions des hommes dans le monde pour en faire des gerbes de lumière à engranger dans ses greniers éternels. « Shema, Israël ! Ecoute Israël, le Seigneur ton Dieu est l’Unique ». Il est vrai que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi d’une Parole de vie. Jésus croyait à ces germinations spirituelles de la sagesse biblique dans la conscience des hommes sincèrement en recherche de vérité. On comprend pourquoi, avec cette perspective d’une moisson généreuse, il comparait sa propre destinée à celle du grain de blé mort en terre pour donner cent fois plus de fruit.

L’ensemencement des cœurs par la Torah et les béatitudes du rabbi ont continué jusqu’à nos jours. Dieu est invisible, il est Esprit, mais il est présence agissante. C’est la Ruah HaKodesh dont nulle institution humaine ne saurait limiter la liberté d’inspiration.

Les premières communautés de juifs ralliés à Jésus n’ont pas eu de difficulté à faire le lien entre la Pentecôte de leurs ancêtres – fête des moissons et accueil de la Torah – avec le message pascal de mort et résurrection du Maître. Victoire de l’amour sur l’injustice, don de l’Esprit au-delà des clivages.

Ezekiel avait annoncé aux juifs de retour à Jérusalem le projet de Dieu: « Je mettrai ma Loi dans vos cœurs ». La relation à la Torah ne serait pas extérieure mais intérieure à chaque croyant. C’est ce que les apôtres de Jésus ont expérimenté, dans l’Esprit, lors d’une Pentecôte où tous les participants qui entendaient le message évangélique le comprenaient dans leur propre langage et leur culture spécifique.

Si Jésus avait préparé ses disciples à son départ de ce monde, c’était pour les initier au fait que sa présence ne serait plus perceptible ; mais que tout ce qui le reliait au Père serait toujours agissant en eux.

Il y a dans l’Ecriture d’autres exemples de ce passage de relais. Ainsi après la mort de Moïse, Josué prend la responsabilité de conduire le peuple vers la Terre promise. Lorsque Elie est enlevé au ciel dans un char de feu, Elisée son disciple reçoit son esprit pour assurer la suite. Dans l’évangile de Jean, nous voyons Jean le Baptiste désigner celui qui poursuivra son action de sensibilisation aux temps nouveaux en précisant qu’il est plus grand que lui…

Dans le même évangile de Jean, compilation de réflexions théologiques déjà élaborées, on peut lire que le même Jean Baptiste s’écrie lors du baptême de Jésus dans le Jourdain : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe ».

Il est vrai que dans l’iconographie, la colombe est souvent la représentation de l’Esprit Saint. Cela n’est pas dû au hasard, puisque dans le livre de la Genèse, c’est la colombe qui vient annoncer la fin du déluge et le départ d’une nouvelle création. Ce message de paix universelle est symbolisé par le rameau d’olivier. Mais la colombe exprime aussi le fait que l’Esprit de Dieu est discret. Il murmure au coeur de chaque être humain, il ne s’impose pas, il n’entre pas par effraction. C’est la douceur et la paix de la relation intime avec Dieu.

La Pentecôte juive et la Pentecôte chrétienne ont chacune – dans leur parenté différenciée – des valeurs de vie intérieure et de prise de conscience à transmettre. Tout comme Yom Kippour, Hanoukka, Pessah, Shavouot, ainsi que Noël, Pâques et Pentecôte.

Alors que la réalité des racines judéo-chrétiennes de l’Europe est officiellement niée et parfois dénigrée, les débats sur la laïcité et sur la place des traditions religieuses ancestrales dans nos sociétés, doivent prendre en compte cette dimension de la spiritualité, car c’est bien souvent la seule réserve d’oxygène pour affronter les innombrables défis qui nous attendent.

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© Abbé Alain René Arbez pour www.Dreuz.info

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