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Publié par Michel Garroté le 6 août 2012

Michel Garroté – Ne le prenez pas mal. C’est juste un peu d’humour. Avec la crise actuelle, un métier est redevenu très en vogue : économiste de bistrot. En effet, au troquet, on parle désormais plus de pognon que de sexe ou de sport. Etudiants, chômeurs, piliers de bistrot et benêts de tout poil rivalisent à coup de solutions économiques miraculeuses ou de scénarios catastrophistes. Le foot et le cul n’arrivent plus qu’en seconde et troisième « position », si j’ose écrire. Au fond, si vous tirez trois chopes dans une gargote en notant les commentaires économiques que vous entendez autour de vous, alors vous avez de quoi publier un éditorial puissant dans ‘The Economist’, dans le ‘Wall Street Journal’ ou dans le ‘Financial Times’.

A ce propos, Gonzalo Maier, dans le journal hispano-américain ‘Qué Pasa’, écrit avec humour (extraits adaptés) : Pour faire une grande carrière en tant qu’économiste de comptoir (figure éminemment représentative du XXIe siècle), la recette est assez simple : se tenir au courant des actualités, commander une bière et être parfaitement convaincu d’en savoir plus que les hommes politiques et les économistes. Après avoir tenté de prendre la place des philosophes, les économistes ont fini par reprendre à leur compte la logique du sport et par imiter les entraîneurs de foot : vers le milieu de la semaine, ils donnent une conférence de presse dans laquelle ils s’excusent de ne pas être à la hauteur des attentes et, presque involontairement, ils s’assurent la victoire le week-end suivant.

Depuis quelque temps, et quand on lit depuis près de trois ans la même histoire dans des journaux comme Libération ou Die Zeit, on ne s’étonne plus de se retrouver dans une conversation dont l’un des participants évoque la « prime de risque » (le différentiel des taux d’intérêt sur les emprunts d’Etat), avant qu’un autre brandisse la menace bien réelle des « obligations pourries » pendant qu’au fond du bar, en train de se soûler, un autre encore assure que « seule une Banque centrale européenne forte et déterminée pourra sauver l’euro ». La scène, qui n’est pas sans rappeler les sketchs absurdes des Monty Python (la troupe d’humoristes britanniques), se répète ces derniers temps aussi naturellement que l’habitude de reprocher à Claudio Borghi (l’entraîneur de l’équipe nationale de football chilienne) les joueurs qu’il sélectionne à chaque nouveau match.

Cette popularité acquise par l’économie auprès de ceux qui, jusque-là, parlaient télévision, politique ou sport, doit beaucoup à l’ampleur de la crise de l’euro, mais aussi au bon vieux schéma traditionnel des bons contre les méchants (en l’occurrence, Europe du Nord contre Europe du Sud) et à des personnalités clés comme Paul Krugman, économiste barbu, Prix Nobel 2008 et auteur dans The New York Times d’une chronique qui vous accroche parfois comme une bonne série télé. Paul Krugman est un homme qu’on aime bien, en tout cas en Europe, parce qu’il dit que dépenser c’est bien, et que toute cette crise c’est essentiellement la faute des banquiers. Il le répète à l’envi dans sa chronique, régulièrement reprise par des quotidiens espagnols, néerlandais ou anglais, mais aussi, comme si ça ne suffisait pas, dans son dernier livre ‘End this depression now !’ (à paraître en français).

Ses articles suscitent généralement plusieurs milliers de commentaires, et ses idées ont le don d’enflammer les conversations les plus informelles comme les pétards au réveillon du jour de l’An. Et puis Paul Krugman, c’est un peu l’anti-Angela Merkel : tandis que la Chancelière allemande est la voix de l’austérité et de la prudence, l’économiste appelle à dépenser plus et adoube, bon gré mal gré, l’axe dont François Hollande a pris la tête. Evidemment, le succès de l’économie de comptoir ne s’explique pas seulement par le talent d’un ou deux éditorialistes. Il est vrai aussi que, ces derniers temps, les pages Economie des grands médias européens tiennent de plus en plus du feuilleton vénézuélien. Il y a quelques semaines, le traitement de la hausse de la prime de risque par le quotidien espagnol ‘El País’ ressemblait fort à une retransmission en direct de la finale de Roland Garros, et, à en croire les reportages de la télévision italienne, le dernier sommet susceptible de sauver l’euro devait avoir pour héros Luke Skywalker et Darth Vador.

Les gars du genre de Paul Krugman (avec un sens certain du spectacle, du drame, et rappelant la vieille morale démocrate) se présentent en effet comme de parfaits compagnons pour aller se prendre une bière bien fraîche et se caler dans un fauteuil en observant l’Europe avancer à petits pas vers le précipice. Car, on le sait, la réalité est toujours moins passionnante que les infos. Dans la rue, la vie continue cahin-caha, et les gars du coin commandent la dernière bière pour finir de refaire un monde qui en a bien besoin, conclut Gonzalo Maier.

Michel Garroté

Rédacteur en chef

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