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Publié par Michel Gurfinkiel le 5 février 2013

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La Bible, matrice du totalitarisme ? Armand Laferrère anéantit en trois cents pages le dernier sophisme à la mode.

Normalien, énarque, directeur d’Areva au Canada, en Russie, au Japon, Armand Laferrère perpétue la tradition, si française, des hauts fonctionnaires lettrés. Mais s’il pense avec méthode, il n’oublie pas pour autant, de penser par lui-même. Donc à contre-courant.

Son précédent essai, L’Amérique est-elle une menace pour le monde ?, paru en 2008 chez Lattès, démolissait, thème après thème, les anti-américanismes, de droite ou de gauche. Avec La Liberté des Hommes, Lecture politique de la Bible* qui vient de sortir chez Odile Jacob, il fait justice d’un autre sophisme à la mode : l’idée que le monothéisme biblique, et par voie de conséquence la tradition judéo-chrétienne, serait la matrice de tous les totalitarismes. « Le principal inconvénient de telles déclamations », note-t-il, « est qu’elles s’appuient sur une lecture que l’on peut courtoisement décrire comme prodigieusement superficielle ».

Laferrère est né dans une famille calviniste. Il a découvert la Bible dans la célèbre traduction de Louis Second, un pasteur genevois du XIXe siècle. Avant de redéchiffrer l’Ancien Testament dans l’original hébreu. Et d’affiner enfin son approche à travers l’archéologie, l’anthropologie et la critique des textes. La Bible, Livre des Livres, ou plutôt bibliothèque rassemblant des récits, des chroniques et des lois rédigés pendant un millénaire au moins, parle autant de politique que de Dieu, c’est vrai. Mais qu’enseigne-t-elle sur ce plan ? La théocratie, la pensée unique, l’Inquisition, voire le génocide, comme le soutiennent un Richard Dawkins, un Jean Soler, un Michel Onfray ? Non, la liberté. Comme idéal. Et comme méthode.

Cela se vérifie à chaque page, à chaque verset. Et cela tient à un thème clé : l’Exode, la libération des Hébreux après un long esclavage en Egypte. Sans cesse, la Bible y revient. Sans cesse, les commandements divins, à commencer par le Décalogue, le rappellent. « Grande originalité », note Laferrère, par rapport aux récits fondateurs des autres peuples, qui célèbrent plutôt une origine divine ou des victoires. Et source de révolutions morales si profondes, si irrésistibles, qu’elles forment aujourd’hui notre seconde nature : qu’il s’agisse du repos du septième jour, de l’affranchissement des esclaves et des serfs, ou l’amour de l’étranger et des plus faibles.

Mais ce que Laferrère tient pour plus importante encore, c’est la révolution civique que la Bible véhicule. En premier lieu, le Livre des Livres ne pratique pas le culte des grands hommes ; ou plutôt, il les décrit, à commencer par Abraham, David et Moïse, avec une objectivité absolue, sans chercher à celer leurs travers ou leurs fautes. Ensuite, il ne divinise jamais les rois, contrairement aux autres civilisations de l’Orient ancien. Et il leur oppose de nombreux contre-pouvoirs : le peuple et les Anciens, dont l’assentiment est presque toujours nécessaire, mais aussi et surtout les prophètes, qui ne sont pas tant des voyants que des censeurs (Samuel face à la monarchie naissante, Nathan face au roi David, Elie face à Achab et Jezabel…), et enfin les juges, institués avant la monarchie et qui lui survécurent.

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Pour Laferrère, ce schéma – liberté d’opinion et séparation des pouvoirs – a directement inspiré, via le « sacre paulinien de la conscience individuelle », la démocratie occidentale moderne, au moins autant que la pensée grecque. Une intuition qui rejoint l’intérêt croissant des politologues contemporains pour l’ « hébraïsme politique » : le mouvement qui, du XVIe au XVIIIe siècles – de Bodin à Montesquieu, et de Selden à Locke – s’est inspiré des sources bibliques et juives pour refonder la Chrétienté. Et susciter, ultérieurement, l’Occident au sens large. Ou si l’on préfère, le Monde libre.

La Liberté des Hommes, Lecture politique de la Bible* Par Armand Laferrère. Editions Odile Jacob, 301 pages, 23,90 euros.

© Michel Gurfinkiel 

L’article original peut être consulté sur le blog de Michel Gurfinkiel

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